Sophie Binet, élue secrétaire nationale de la CGT, vole au secours de Macron

La CGT a tenu son 53e congrès alors que la classe ouvrière est mobilisée dans une lutte politique directe contre Emmanuel Macron. Contre toute attente, c’est la secrétaire générale de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (Ugict) et chargée des questions d’égalité homme-femme, Sophie Binet, qui a été élue pour remplacer Philippe Martinez.

L’élection de Binet était directement liée à la politique contre-révolutionnaire menée par l’appareil de la CGT dans les luttes ouvrières contre Macron. Avant le congrès, Martinez était resté flou sur sa participation à la « médiation » lancée par Laurent Berger et l’appareil de la CFDT, qui visent à stabiliser le gouvernement et empêcher les travailleurs de faire chuter Macron. Mais lors de son discours d’investiture, Binet a annoncé qu’elle irait rencontrer Elisabeth Borne à Matignon.

Aujourd’hui, Binet tentait de couvrir cette décision réactionnaire en fanfaronnant que cette réunion « risque d’être très rapide», si Borne n’annonce pas le retrait de la réforme. Elle a ajouté qu’il « n’y a pas d’autre sortie de crise que le retrait de la réforme ». Or, Binet ne fait que donner une porte de sortie à Macron, le laissant au pouvoir pour qu’il puisse essayer de réimposer sa réforme plus tard, comme il l’a remise en 2020 pour ensuite la proposer à nouveau en 2023.

Ainsi le congrès de la CGT confirme l’analyse du WSWS. La bureaucratie cherche à trahir la lutte contre la réforme des retraites et contre Macron, qui gouverne pour les banques contre le peuple et avec qui il n’y a rien à négocier. Pour agir sur la volonté d’une large majorité de Français, et faire chuter Macron en bloquant l’économie par la grève générale, il faut briser le diktat des appareils syndicaux sur la lutte des classes. La préparation d’une telle lutte nécessite la construction d’un mouvement politiquement indépendant dans la base, organisé en des comités d’action.

Les divisions au sein de la bureaucratie face à la colère croissante de la base ont marqué le congrès de la CGT. Les représentants syndicaux se sont prononcés à 50,32 pour cent des suffrages exprimés contre le rapport d’activité de la direction sortante, cible de multiples critiques. Aucune des deux candidates jusqu'alors pressenties, Marie Buisson et Céline Verzeletti n’ont obtenu le nombre de voix nécessaire pour remplacer Martinez à la tête de l’appareil de la CGT.

Verzeletti a avoué que « c’est un désaveu de tout ce qui a été mené par la direction sortante. Ce scrutin est un vote par mandats, ce qui signifie que le vote de chaque délégué a été bien débattu ». Elle a ajouté que « ce n’est pas un petit signal envoyé à la direction sortante ».

C’est finalement Binet qui est devenue la première femme à la tête de la CGT. Au sein du nouveau bureau, elle sera entourée de Laurent Brun de la fédération des cheminots, de Sébastien Menesplier de la fédération mine et énergie et de Verzeletti, ancienne gardienne de prison et dirigeante de la fédération des employés de l’État.

Binet manie la politique de genre et dispose d’excellents relais au sein de la presse financière et du milieu universitaire. Lors de son premier discours à la tête de la CGT, Binet a déclaré vouloir « des orientations claires en matière de féminisme, d’égalité femme homme et luttes contre les violences sexistes et sexuelles».

A propos de la réforme de Macron, elle a dit : «Nous irons, toute l’intersyndicale unie, pour exiger le retrait de cette réforme de façon ferme, déterminée». Elle a prétendu que le congrès de la CGT avait adressé « un message fort, déterminé, au gouvernement, au patronat et à Emmanuel Macron: nous ne lâcherons rien! A commencer par notre exigence de retrait de cette réforme des retraites. Il n’y aura pas de trêve, pas de suspension, pas de médiation, on gagne le retrait de la réforme des retraites !»

Pour l’appareil de la CGT, la nomination de Binet marque un changement d’image liée au contexte de lutte politique explosive contre Macron. En effet, c’est non seulement la première femme, mais surtout la première secrétaire qui ne vient pas du milieu industriel et ouvrier, mais des cadres et de la direction des entreprises, qui dirige la CGT. Les anciens secrétaires étaient cheminots pour Bernard Thibault ou de l’automobile pour Martinez, mais Binet dirige la fédération des cadres, qui pèse un peu plus de 10 pour cent des militants de la CGT.

Binet est une ancienne conseillère principale d'éducation, vice-présidente de l'Unef dans les années 2000. Elle a participé au mouvement du syndicat étudiant, historiquement proche du PS, contre le contrat première embauche (CPE), en 2006. Elle a milité au PS, et elle a pris la tête de l’Ugict en 2018.

Binet est fortement marquée par la politique de genre et le milieu patronal. En 2019, elle a cosigné l’ouvrage « Féministe, la CGT ? Les femmes, leur travail et l’action syndicale. » Elle fait publier ses articles dans le journal stalinien L’Humanité mais aussi dans le journal financier libéral de droite, Les Echos.

Le choix de Binet reflète les mutations et les calculs de l’appareil cégétiste, dirigé depuis la Deuxième Guerre mondiale par des bureaucrates staliniens violemment antitrotskystes. Dans chaque grande lutte révolutionnaire – la grève générale de 1936, les luttes révolutionnaires de la Libération de l’occupation nazie, Mai 68 – cet appareil non pas dirigé mais bloqué une révolution. Toutefois, pour s’assurer une écoute auprès des travailleurs, notamment ceux de l’industrie syndiqués à la CGT, l’appareil cultivait une certaine image d’elle-même.

Ainsi la CGT se donnait des dirigeants issus de la classe ouvrière industrielle qui affichaient en surface une certaine hostilité envers le patronat et l’État, même s’ils négociaient en coulisse avec eux. Ceci a continué même après que la bureaucratie stalinienne ait dissous Union soviétique en 1991.

Mais au fil des décennies, avec les trahisons à répétition des grèves nationales à l’ère du capitalisme mondialisé, l’appareil est devenu plus en plus distant et abandonné des masses ouvrières. Stéphane Sirot, historien spécialiste des mouvements sociaux, dit : «La CGT devient une organisation moins industrielle. Quand on regarde les statistiques, les techniciens et cadres sont plus syndiqués que les employés et les ouvriers ». Les cadres sont un vivier à syndiquer pour la direction de la CGT, qui souhaite prochainement lancer « une grande campagne de syndicalisation ».

Binet a pu se hisser au sommet de l’appareil grâce à l’évolution droitière de la bureaucratie, et surtout au conflit explosif entre l’appareil et la base qui sous-tend la lutte actuelle contre Macron. L’appareil de la CGT fait face à une base en colère contre la réforme des retraites et la politique de Macron, et qui avec certains délégués mènent des grèves et des blocages de sites industriels depuis le début du conflit. L’appareil de la CGT, par contre, cherche à sauver Macron et à trahir la grève.

Le gouvernement Macron et la bourgeoisie qui discutent avec la CGT dans le cadre du dialogue sociale sont terrifiés de l’explosion de la lutte des classes, comme l’appareil cégétiste. Tous craignent que l’appareil de la CGT ne perde le contrôle de la base. Dans les années 1940 et 1950, la CGT a expulsé de ses rangs tous les trotskystes qu’elle pouvait identifier. A présent, avec l’installation de Binet, des forces au sein de l’appareil se préparent sans doute à une nouvelle offensive contre la base.

Les travailleurs ne trouveront pas d’autre alternative que de construire leurs propres comités d’action, indépendants des appareils syndicaux, pour lutter contre Macron et le diktat des banques.

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