Moins de deux semaines après le massacre de trois écoliers de neuf ans et de trois éducateurs dans une école chrétienne privée de Nashville, dans le Tennessee, deux représentants démocrates de l’État récemment élus qui avaient aidé à diriger une manifestation pacifique de milliers d’étudiants réclamant une réforme des armes à feu, ont été expulsés par la supermajorité républicaine de la Chambre basse du Tennessee.
Dans une action totalement antidémocratique qui laissera quelque 130.000 habitants du Tennessee sans représentant, le corps législatif républicain de l’État a expulsé Justin Jones (Nashville) et Justin Pearson (Memphis) par un vote conforme à la ligne de parti pour une prétendue «conduite désordonnée» dans l’enceinte du Capitole.
La représentante démocrate Gloria Johnson (Knoxville) risquait également d’être expulsée, mais la résolution demandant son éviction a échoué à une voix près, sept républicains s’étant joints à tous les démocrates pour rejeter la mesure. Seul un républicain, Charlie Baum (Murfreesboro), a voté contre l’expulsion de Jones, Pearson et Johnson.
L’expulsion de Jones et Pearson est un symptôme de l’intensification de la crise politique aux États-Unis, plus de deux ans après le coup d’État manqué de l’ancien président Donald Trump. La crise politique, qui ne s’est pas atténuée avec l’élection de Biden et d’une majorité démocrate en 2020, mais s’est plutôt intensifiée avec la prise de contrôle de la Chambre des représentants par les républicains dans les élections de 2022, coïncide avec l’immense crise sociale qui sous-tend l’épidémie de fusillades de masse.
Selon GunViolenceArchive.org (GVA), la fusillade de l’école de Covenant survenue le mois dernier n’est qu’une des 144 fusillades de masse qui ont eu lieu aux États-Unis cette année. Ses recherches montrent que 455 enfants ont été tués par balle depuis le début de l’année, soit près de cinq par jour, et que plus de 1.100 d’entre eux ont été blessés. L’année dernière, GVA a recensé 1.676 enfants tués par balle aux États-Unis, le chiffre le plus élevé jamais enregistré par les chercheurs.
Contrairement à l’aspirant dictateur Trump, qui n’a pas été démis de ses fonctions après avoir mené une insurrection violente, aucun des deux représentants démocrates expulsés jeudi n’a été accusé d’avoir commis un crime ou d’avoir tenté de renverser le gouvernement. Au contraire, Jones et Pearson ont été expulsés pour s’être approchés au centre de la Chambre et avoir parlé de la nécessité d’une réforme des armes à feu sans avoir été appelés par le président républicain de la Chambre, Cameron Sexton. Cette action a été qualifiée par les républicains de grave violation du «décorum de la Chambre».
Une semaine avant le vote de jeudi, le 30 mars, trois jours après la fusillade à la Covenant School, des milliers d’étudiants, de parents et d’enseignants ont manifesté pacifiquement au Capitole de l’État du Tennessee à Nashville, exigeant que le corps législatif intervienne pour restreindre l’accès aux armes à feu, y compris les armes de type militaire telles que l’AR-15. Audrey Hale, la tireuse de Covenant âgée de 28 ans, était armée d’un fusil de type AR-15, la même arme que celle utilisée dans les massacres d’Uvalde, de Parkland et de Newton.
Au cours de leur manifestation, les manifestants, en grande majorité des enfants et des étudiants, ont brandi des pancartes, chanté des chansons et scandé des slogans non violents, tandis que les républicains les ont largement ignorés.

Au lieu de présenter une façade de «démocratie», les républicains ont cherché à «faire avancer l’ordre du jour» et à bloquer le débat, en empêchant les députés Jones et Pearson de s’exprimer au nom de leurs électeurs. Après s’être vu refuser la possibilité de s’exprimer, Jones a quitté l’hémicycle et s’est entretenu avec des étudiants qui manifestaient à l’extérieur. Au retour de Jones, les députés Jones, Pearson et Johnson se sont approchés de l’hémicycle et ont commencé à parler au micro, demandant une action sur la réforme des armes à feu.
Dès que Jones a commencé à parler, le président Sexton a coupé le micro et a interrompu la session pendant environ une heure avant que les travaux ne reprennent. Malgré le caractère pacifique de la manifestation étudiante, Sexton s’est adressé aux médias de droite après la manifestation et a ridiculement comparé les actions des législateurs démocrates et des étudiants protestataires à l’attaque du Capitole des États-Unis, le 6 janvier 2021, par des partisans armés de Trump, agissant selon les instructions de ce dernier.
S’exprimant lors d’une émission de radio conservatrice la semaine dernière, Sexton a déclaré: «Les représentants Jones et Johnson ont beaucoup parlé du 6 janvier à Washington DC, de ce que c’était, et ce qu’ils ont fait aujourd’hui est équivalent, au moins équivalent, peut-être pire selon le point de vue, à mener une insurrection dans le Capitole».
Cette comparaison absurde souligne le caractère manifestement antidémocratique et autoritaire des actions des républicains.
Selon un rapport publié en 2019 par le procureur général du Tennessee, il n’est arrivé que trois fois dans l’histoire de l’État que la législature de l’État expulse des membres: en 1866, après la guerre civile; en 1980, après qu’un membre a été surpris en train d’accepter un pot-de-vin qui a influencé son vote; et en 2016, lorsque le représentant républicain Jeremy Durham a été expulsé après que le procureur général du Tennessee l’a accusé d’avoir harcelé sexuellement 22 femmes du Capitole au cours de son mandat. Contrairement aux trois cas précédents, les expulsions de jeudi n’étaient pas bipartisanes, aucun démocrate n’ayant voté en faveur de l’expulsion.
La comparaison de Sexton avec le 6 janvier est également remarquable parce que l’un de ses collègues républicains, l’ancienne représentante républicaine de l’État Terry Lynn Weaver, a admis avoir été présente au Capitole le 6 janvier pour soutenir le coup d’État de Trump. Le 6 janvier 2021, alors que le Capitole était envahi par les Proud Boys et les néonazis, Weaver a tweeté depuis son compte: «Journée épique et historique de rassemblement avec des camarades patriotes venus de toute la nation, DC».

Plus tard dans la soirée, Weaver a ajouté sur Facebook, dans un message aujourd’hui supprimé, qu’il n’y avait qu’un seul mot pour décrire le 6 janvier: «Absolument épique et historique». Weaver a affirmé que 3,2 millions de «patriotes PACIFIQUES» avaient marché sur le Capitole et que c’est Antifa qui avait causé les «dégâts».
Malgré sa participation avouée et documentée au coup d’État, aucun membre républicain ou démocrate de la Chambre du Tennessee n’a présenté de résolution pour que Weaver soit expulsée. Aucun membre démocrate n’a non plus demandé l’expulsion du président Sexton, bien qu’il ait signé, avec 65 autres républicains du Tennessee, une lettre après les élections de novembre 2020, soutenant l’affirmation bidon de Trump selon laquelle les élections étaient entachées de «fraude électorale».
Immédiatement après les votes de jeudi, au lieu de mettre en garde contre le danger croissant que représente le Parti républicain pour les droits démocratiques de tous les travailleurs et étudiants, les membres du Parti démocrate, y compris les législateurs expulsés, se sont joints à la presse capitaliste pour dépeindre les actions des républicains dans un cadre racial, présentant les votes, y compris la non-expulsion de Johnson, une femme blanche, comme un exemple classique de «suprématie blanche».
S’exprimant sur MSNBC jeudi soir, la sénatrice démocrate du Tennessee, London Lamar, a qualifié l’expulsion des deux représentants noirs de «lynchage politique». Lamar s’est déclarée «absolument furieuse de la démonstration massive de racisme que vous venez de vivre, de l’expulsion de deux hommes noirs qui ont été envoyés ici par leur district, à une écrasante majorité, pour s’être exprimés».
Semblant plaider en faveur de l’expulsion de sa collègue démocrate, Lamar a ajouté: «Pourtant, ils [les républicains] ont maintenu la femme blanche [Gloria Johnson] en poste, qui était tout aussi coupable de s’être exprimée contre la violence armée et qui a multiplié les actes de perturbation et de désobéissance civile tout au long des années qu’elle a passées ici.»
Si le racisme a pu jouer un rôle dans le résultat, il n’était pas le facteur principal.
Enhardi par l’inaction du Parti démocrate et de Joe Biden, qui n’ont rien fait pour demander des comptes à Trump et à ses complices du coup d’État manqué plus de 27 mois après les faits, le Parti républicain tend de plus en plus à présenter toute élection qu’il perd comme étant «illégitime» et toute contestation de ses politiques autoritaires comme étant une trahison.
Avant le vote de jeudi, le Parti démocrate n’a rien fait pour organiser ses partisans contre l’expulsion planifiée des représentants élus, préférant l’accepter comme un fait accompli pour lequel il n’y avait pas d’autre recours que de «se souvenir en novembre».
Joe Biden et le reste du Parti démocrate national ont gardé le silence sur les expulsions imminentes jusqu’à ce que les législateurs soient expulsés, moment où la Maison-Blanche a publié une déclaration superficielle qui qualifie les actions des républicains de «dangereuses», tout en exhortant le Congrès, dirigé à la Chambre par des fascistes comme Marjorie Taylor Greene, à adopter une «réforme sensée de la sécurité des armes à feu».
L’expulsion des deux législateurs du Tennessee est une nouvelle confirmation de l’effondrement en cours de l’ensemble du système politique des États-Unis. Plus de 20 ans après le massacre de Columbine, aucun des deux partis politiques bourgeois ne s’est montré capable de s’attaquer à la véritable cause de la violence généralisée par armes à feu, qui est endémique à la société capitaliste américaine et à l’inégalité qu’elle engendre.
(Article paru en anglais le 8 avril 2023)
