En février, le Conseil scolaire du district de Toronto (Toronto District School Board – TDSB) a voté par 18 voix contre 3 le remplacement de son cours d’études littéraires anglaises de 11e année par un cours obligatoire intitulé «Découvrir les voix contemporaines des Premières Nations, des Métis et des Inuits». Le cours qui sera remplacé introduisait les élèves à divers auteurs, notamment Shakespeare, Charles Dickens, J.D. Salinger et F. Scott Fitzgerald.
Les partisans du nouveau cours, dont Isaiah Shafqat, représentant des étudiants autochtones, proclament qu’il s’agit là d’un «changement historique» et d’une «victoire pour les communautés autochtones». D’autres partisans du cours le qualifient de «transformateur».
Ces affirmations sont certes audacieuses, mais sont-elles confirmées par les faits? De larges couches de la population canadienne, familiarisées avec l’histoire du traitement brutal des peuples autochtones, éprouveront sans aucun doute une sympathie instinctive. Et, en effet, l’étude de la culture et de l’histoire autochtones est à la fois tout à fait légitime et nécessaire.
Cependant, quiconque prête attention aux méthodes des gouvernements et des élites dirigeantes, ainsi qu’aux opérations des praticiens petit-bourgeois des politiques identitaires, doit faire preuve de prudence et soumettre la situation à une analyse sérieuse. Qui bénéficiera réellement de ce changement? La population autochtone? Les élèves de 11e année? Quelles sont les motivations réelles de l’establishment politique canadien de tous les paliers derrière ses motivations déclarées publiquement?
Aucune explication substantielle n’a été donnée quant à la décision de remplacer un cours d’études littéraires anglaises obligatoire comprenant des textes tels que Macbeth et L’Attrape-cœurs (Catcher in the Rye) par un cours sur la culture autochtone. Sur la défensive, la présidente du TDSB, Rachel Chernos Lin, n’a pas pu ignorer les implications évidentes de cette substitution, affirmant que «le but n’est pas de remplacer, mais d’enrichir». On ne peut s’empêcher de se demander: «mais pourquoi remplacer alors?» La prochaine étape du TDSB consistera à préparer un rapport qui sera présenté en juin afin de décrire les détails et le calendrier de mise en œuvre.
D’autres conseils scolaires locaux ont déjà introduit des cours sur les populations autochtones ces dernières années sans grand bruit – les conseils scolaires voisins de York et de Durham ont ainsi rendu un cours similaire obligatoire au secondaire, tout comme les conseils scolaires des comtés de Greater Essex, Lakehead, Simcoe et Upper-Canada. Le cours est déjà donné en option dans 29 des 110 écoles du TDSB, mais la décision de le rendre obligatoire en remplacement du cours d’études littéraires anglaises standard est sans précédent.
Dans une large mesure, cette décision du conseil scolaire prise en février l’a été par un petit nombre de personnes et sera maintenant imposée à l’ensemble de la population. La forme même du processus de prise de décision exprime quelque chose en son contenu. S’il s’agissait d’un projet véritablement démocratique et populaire, il ne serait pas réalisé en grande partie dans le dos des résidents de la ville.
Il est normal que l’histoire et la culture autochtones figurent dans les programmes scolaires, mais le fait d’opposer directement les études littéraires autochtones aux études littéraires anglaises va à l’encontre des intérêts mêmes des peuples autochtones et de leur enrichissement culturel, ainsi que de ceux de la classe ouvrière en général.
L’argument, énoncé ouvertement ou murmuré au grand jour, selon lequel Shakespeare et Dickens sont des «hommes blancs maintenant morts» et que leur œuvre n’a plus rien à voir avec la vie des étudiants de nos jours, à l’instar de la déplorable campagne «Disrupt Texts» aux États-Unis, doit être abordé de front et rejeté comme étant réactionnaire et ignorant.
Shafqat, le représentant des étudiants autochtones qui plaide pour une sensibilisation aux «intersectionnalités entre les communautés autochtones et Queer», a fait remarquer que Toronto «étant le plus grand conseil scolaire du Canada et rendant ce cours obligatoire, les gens devront écouter et apprendre». Il a déclaré au magazine Toronto Life que «certains de mes amis m’ont dit que Shakespeare n’était pas pertinent». Naomi Musa, représentante des étudiants, critique pour sa part le précédent cours d’anglais de 11e année, le qualifiant d’«eurocentrique et ne reflétant pas les différentes intersectionnalités». Ces critiques sont rétrogrades et malavisées.
On peut être tout à fait favorable à l’introduction d’auteurs autochtones et autres sans perdre de vue que des écrits reconnus depuis longtemps comme des contributions majeures à la culture – et apportant un éclairage important sur ce que signifie être humain – sont d’une immense «pertinence» pour les jeunes, y compris les jeunes autochtones, au XXIe siècle.
Bien que les motifs politiques et idéologiques ne soient jamais absents, Shakespeare, Dickens, Fitzgerald et d’autres continuent d’être lus et appréciés principalement en raison de leurs qualités artistiques, sociales et psychologiques durables, y compris leur attitude subversive à l’égard de la sagesse conventionnelle et des structures existantes.
Le remplacement proposé du cours d’études littéraires anglaises de 11e année n’améliorera en aucune façon la situation de quelque minorité opprimée. Les responsables en éducation qui sont confrontés à des idéologues identitaires soutenus par le gouvernement procèdent à des refontes rétrogrades de ce type en faisant passer pour un quelconque progrès ce qui dans les faits est une dégradation des normes d’apprentissage.
Les révélations régulières de tombes non marquées d’enfants autochtones arrachés à leur famille et internés dans des pensionnats gérés par l’Église témoignent des décennies de traitements horribles infligés aux peuples autochtones par l’État canadien et ses agents. Face à l’indignation de l’opinion publique, la classe dirigeante a eu recours à diverses stratégies pour étouffer ou diviser ses détracteurs. Les conditions actuelles des peuples autochtones restent abominables, alors même que les différents responsables gouvernementaux proclament leur amour et leur estime pour les Premières Nations du pays.
Mais il n’y a pas là qu’une simple hypocrisie obscène. Le gouvernement libéral de Justin Trudeau a des objectifs bien précis et bien faciles à deviner. Sa politique en matière de culture autochtone, qui n’est que du vent et ne coûte pas grand-chose, fait partie d’une stratégie bien plus large prétendant répondre aux doléances des identités et des minorités de toutes sortes, mais qui, en fait, ne fait qu’offrir une couverture «progressiste» à son programme de guerre des classes.
Le gouvernement Trudeau et ses homologues tant aux niveaux provincial que local tentent de détourner l’attention de la responsabilité du capitalisme canadien et de son État des circonstances déplorables dans lesquelles vivent la plupart des peuples autochtones, que ce soit dans les réserves ou en dehors de celles-ci, et de cultiver une couche petite-bourgeoise privilégiée dans la population autochtone afin de servir de tampon contre l’indignation à l’égard des conditions qui prévalent.
En appelant cette couche à participer plus pleinement dans la domination de la bourgeoisie, le gouvernement fédéral cherche à gagner sa coopération dans la fraude cynique qu’est la «réconciliation autochtone» basée sur l’équivalence «de nation à nation». La politique officielle de multiculturalisme, qui promeut et cherche à enraciner un système de communautés distinctes définies par l’ethnicité, la race et la religion, joue un rôle central dans les efforts visant à redéfinir les antagonismes sociaux en termes raciaux et culturels.
Les mesures prises par le Conseil scolaire du district de Torontoont été adoptées par les responsables en conformité avec les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) – un organisme nommé par le gouvernement – qui a façonné la politique du gouvernement libéral en matière d’affaires autochtones au cours des dernières années. Tout comme les autres conseils scolaires proposant ce cours, le TDSB se réfère explicitement à la CVR et à ses recommandations pour motiver son changement de programme.
Ces changements, qui sont soutenus par d’éminents professionnels et artistes autochtones tels Tanya Talaga, qui ont tout à y gagner sur le plan personnel et professionnel, se font au détriment des populations autochtones en général. La dépossession et la décimation historiques de la population autochtone ne peuvent être comprises, et encore moins traitées correctement, séparément du développement du Canada en tant que société capitaliste et de la lutte des classes dans son ensemble.
L’approche de l’histoire et de la culture autochtones à travers le prisme des politiques nationalistes/identitaires déforme gravement les problèmes et met l’accent à tort sur les différences raciales et culturelles, ce qui empêche les travailleurs de s’unir contre l’ennemi de classe commun.
La décision du Conseil scolaire du district de Torontos’inscrit parfaitement dans le programme avancé par la pseudo-gauche stipulant que le Canada était et reste un «État blanc, colonial et colonisateur», qui a toujours besoin d’être «décolonisé», un processus qui peut apparemment progresser en incorporant une élite autochtone dans les gouvernements, les conseils d’administration des entreprises, le monde universitaire, etc.
Implicitement, selon la logique du conseil scolaire et de ses apologistes, la population canadienne de 2023 en général, est tenue responsable des crimes commis par l’élite dirigeante et elle doit payer. Le cours obligatoire est présenté de façon moralisatrice comme une sorte de punition. Or, le sort des peuples autochtones est peut-être l’une des preuves les plus éclatantes du caractère impitoyable du capitalisme canadien. Mais il serait peut-être bon que les étudiants du secondaire apprennent aussi l’histoire des agissements du gouvernement, celle des entreprises briseuses de grèves, de la répression politique et de l’espionnage pratiqué par la GRC, de la participation canadienne au colonialisme, des guerres impérialistes et des activités de la CIA et de l’Armée américaine, etc.
Le projet de «réconciliation» autochtone a certes un certain attrait populaire. Il y a bien une colère légitime, des regrets, voire de la honte ressentie pour ce qui a été fait à la population autochtone. Mais en l’absence d’une compréhension du lien entre ce processus et le développement global du capitalisme – évidemment dissimulé par le gouvernement et les médias – cette honnête indignation est utilisée pour poursuivre un programme visant à «réconcilier» les peuples autochtones certes, mais avec le capitalisme canadien. Divers opportunistes et opérateurs se retrouvant au sein de la population autochtone et leurs soutiens dans la classe moyenne, profitent quant à eux de la situation pour promouvoir leurs propres intérêts économiques et politiques.
Comme on peut voir, le gouvernement libéral se présente hypocritement comme l’ami des Autochtones, allant même jusqu’à dépenser des centaines de millions de dollars pour contester leurs droits devant les tribunaux. Or, la promotion d’un gouvernement autochtone fait partie d’une stratégie poursuivie par les gouvernements consécutifs pour gérer et délimiter leurs obligations financières.
Face à la colère populaire croissante suscitée par les abus historiques commis dans les pensionnats financés par le gouvernement, le Premier ministre Stephen Harper avait été contraint de convoquer la Commission Vérité et Réconciliation et de présenter ses fameuses excuses bien peu sincères en 2008.
Cherchant à contenir le mécontentement croissant et généralisé au sein des communautés autochtones, qui a culminé avec le mouvement «Idle no More», le gouvernement libéral a adopté sa politique de «réconciliation de nation à nation» en 2015.
En acceptant l’invitation des Libéraux à une plus grande «autonomie», les dirigeants qui ont gagné du terrain sur la base de l’identité autochtone ont conféré une certaine légitimité à l’élite dirigeante. En retour, ces personnalités ont été récompensées par des carrières et des opportunités lucratives lorsque les recommandations de la Commission Vérité et Réconciliation en matière d’éducation autochtone ont été mises en œuvre.
Cette stratégie fait aussi appel à des intérêts matériels plus étroits. Conformément à la politique fédérale, le ministère de l’Éducation de l’Ontario accorde un financement supplémentaire aux conseils scolaires qui proposent des cours de qualification en études autochtones. En conséquence, le TDSB reçoit du Ministère un financement supplémentaire de 1200 dollars pour chaque élève suivant le nouveau cours, ce qui, compte tenu de la diminution des dépenses gouvernementales en matière d’éducation, peut être considéré comme un facteur important du soutien du conseil scolaire.
La décision du TDSB de modifier son programme de 11e année s’inscrit dans un contexte de puissantes pressions idéologiques et politiques, ainsi que de graves contraintes économiques et une politique générale d’austérité menée par les gouvernements à tous les niveaux.
Le déclin du financement dans l’éducation s’est particulièrement accentué en Ontario ces dernières années. Selon un rapport de Statistique Canada publié l’an dernier, les dépenses nationales en matière d’éducation ont diminué pour la première fois en 17 ans, l’Ontario et l’Alberta étant à l’origine de la majeure partie de cette baisse. Bien que la croissance des effectifs scolaires ait légèrement ralenti pendant la pandémie de la COVID-19, ces réductions de financement surviennent alors que le nombre d’étudiants augmente régulièrement.
L’attribution de ressources universitaires et de postes sur la base de l’identité raciale, loin de protéger ou de faire progresser les cultures autochtones, l’isolera et l’aliénera davantage. Comme l’histoire l’a montré, ce type d’action positive ne profitera qu’à une poignée de professionnels et de chefs de bande, en plus d’accentuer les différences de classe au sein de leurs communautés.
Tout programme d’études déterminé sur la base de la race, du genre ou de l’appartenance ethnique ne fait que dévaloriser l’art et les œuvres littéraires et vient remplacer une véritable appréciation de ceux-ci en fonction de leurs mérites réels. Un enseignement sérieux et éclairé des réalisations culturelles nécessite en fait l’exposition la plus vaste possible qui soit aux expériences et aux expressions sociales d’à travers les générations et le monde.
La perspective politique qui sous-tend un remplacement des études littéraires anglaises à l’école secondaire en se basant sur l’identification indifférenciée de la culture et de l’art européens et dits «blancs» au colonialisme, a bien d’autres implications réactionnaires, comme le montrent les exemples honteux de persécution d’universitaires et d’artistes survenues au cours des dernières années.
L’élimination et l’annulation de personnalités telles que Carrie Bourassa, Michelle Latimer et Joseph Boyden par exemple, ciblées parce que n’ayant «suffisamment pas» de sang autochtone, sont poursuivies par la même élite autochtone nationaliste qui fait pression pour que les programmes scolaires soient modifiés de façon à semer la discorde.
Les jeunes et les travailleurs doivent se méfier et s’opposer à toute tentative de dresser une partie de la classe ouvrière et des opprimés contre une autre, et à toute tentative de couches petites-bourgeoises d’une ethnie ou d’une autre d’obtenir des privilèges. Les socialistes luttent pour l’unité des anglophones, des francophones, des immigrés, des Autochtones et de toute autre section de la classe ouvrière contre l’ensemble de la classe dirigeante.
(Article paru en anglais le 18 avril 2023)
