Le Pakistan bascule vers un régime dictatorial alors que les autorités lancent une vendetta contre Imran Khan et les partisans de son parti populiste islamiste PTI

La crise politique qui couvait depuis longtemps au Pakistan est à présent en train de déborder. Terrifiés à l'idée que la campagne de l'ex-Premier ministre Imran Khan pour de nouvelles élections immédiates puisse par inadvertance précipiter une explosion de colère de la classe ouvrière contre l'austérité brutale dictée par le FMI, la flambée des prix alimentaires et le chômage de masse, le gouvernement et l'armée recourent à des formes dictatoriales de gouvernement.

La semaine dernière, l'arrestation de Khan sur des accusations de corruption, ordonnée par le gouvernement et exécutée par les Rangers de l'armée, a précipité des manifestations de masse de la part des partisans de son parti populiste islamiste Pakistan Tehreek-e- Insaf (PTI), ou Mouvement pour la justice, avec notamment des attaques généralisées contre des installations gouvernementales et militaires.

L'ancien Premier ministre pakistanais Imran Khan prend la parole lors d'une conférence de presse à son domicile, à Lahore, au Pakistan, le jeudi 18 mai 2023. [AP Photo/ K.M. Chaudary]

La réponse du gouvernement et de l'armée a été une répression brutale. Les services Internet et de médias sociaux ont été suspendus pendant plus de quatre jours, privant des millions de personnes de leur droit à l'information. Des troupes de l'armée ont été déployées dans la capitale, Islamabad, et dans les quatre provinces du Pakistan. Des milliers de personnes ont été arrêtées et sont toujours détenues. Au moins neuf personnes ont été tuées.

Les affrontements entre forces de sécurité et partisans de Khan se sont poursuivis pendant quatre jours. Ils n'ont pris fin que vendredi dernier, après que la Cour suprême est intervenue et a déclaré que l'arrestation du chef du PTI dans l'affaire de corruption de plusieurs milliards de roupies d’Al-Qadir Trust était illégale, et des ordonnances de justice ont été émises empêchant la nouvelle arrestation de Khan soit sur l'accusation initiale, soit sur d'autres jusqu'au 17 mai.

Une semaine plus tard, la situation reste très volatile, les clivages au sein de l'élite politique pakistanaise et des institutions de l'État capitaliste ne faisant que s'aggraver.

L'armée et le gouvernement ont lancé une vendetta contre les dirigeants et les partisans du PTI. Khan a affirmé que 7 000 dirigeants et militants du PTI avaient été arrêtés. Les médias citent des chiffres inférieurs, mais conviennent que le total se compte par milliers.

À l'issue d'une conférence spéciale des commandants de corps, présidée par le chef d'état-major de l'armée (COAS), le général Asim Munir, on a annoncé lundi que les manifestants qui auraient été impliqués dans les attaques contre l'armée seraient jugés par des tribunaux militaires. Présidés par des militaires, ces tribunaux sont fermés au public et aux médias et leurs décisions ne peuvent faire l'objet d'un recours, même devant la Cour suprême du Pakistan.

Le bureau de presse de l'armée, le Bureau des relations publiques interservices (ISPR), a publié une déclaration après la réunion des commandants de corps déclarant : « Le forum a décidé que les personnes impliquées dans ces crimes odieux contre les installations, le personnel et l'équipement militaires seraient traduites en justice par le biais d'un procès en vertu des lois pertinentes du Pakistan, y compris la loi sur l'armée pakistanaise et la loi sur les secrets officiels. »

Cette mesure manifestement dictatoriale et la déclaration de l'ISPR soulignent à quel point les hauts gradés militaires – qui ont longtemps été l'acteur politique le plus puissant du pays et ont des intérêts économiques substantiels – ont été ébranlés par les attaques des manifestants. La déclaration de l'ISPR suggère que l'Inde, l'ennemi stratégique du Pakistan, a joué un rôle dans les événements de la semaine dernière et que ceux-ci avaient menacé l'unité des forces armées. Les commandants présents à la réunion de lundi, a déclaré l'ISPR, « ont exprimé leur inquiétude face à la guerre de propagande orchestrée, parrainée de l'extérieur et facilitée de l'intérieur, déclenchée contre les dirigeants de l'armée. Ces efforts visent à créer des fissures entre les forces armées et le peuple pakistanais, ainsi que dans la base des forces armées ».

Le gouvernement de coalition – qui porte l'étiquette du Mouvement démocratique pakistanais (PDM) et est dirigé par les deux partis qui, avant l'élection de Khan en 2018, dominaient depuis longtemps la politique électorale pakistanaise, la Ligue musulmane du Pakistan (Nawaz) et le Parti du peuple pakistanais – s’est précipité pour approuver le fait de traîner les manifestants antigouvernementaux devant des tribunaux militaires et l'invocation de la loi sur l'armée pakistanaise et de la loi sur les secrets officiels.

Une réunion du Comité de la sécurité nationale mardi, présidée par le Premier ministre Shehbaz Sharif et en présence de hauts responsables militaires, a approuvé l'utilisation des tribunaux militaires, qui, en vertu de la loi de 1952 sur l'armée pakistanaise, peuvent être utilisés pour juger des civils accusés de « faire la guerre » aux forces armées, d’attaquer des installations militaires ou d’inciter à la mutinerie. La réunion a également promis d'arrêter, dans les prochaines 72 heures, toutes les personnes impliquées dans les attaques, leurs « facilitateurs » et leurs « instigateurs ».

Mercredi, le gouvernement a donné à Khan et à la direction du PTI 24 heures pour remettre trente «terroristes» qui, selon lui, se cachaient dans la vaste résidence de Khan à Lahore, Zamran Park . Ce délai est maintenant passé.

La police a encerclé la résidence de Khan et tard jeudi soir, un haut responsable du gouvernement intérimaire du Pendjab a déclaré que la police avait l'intention de procéder à une perquisition de la résidence de Khan vendredi.

Pendant ce temps, l'âpre conflit entre le gouvernement et la Cour suprême, en particulier le juge en chef du Pakistan (CJP), Umar Ata Bandial, s'est intensifié. Le PDM accuse le CJP d'avoir un parti pris en faveur de Khan et de lui accorder un « traitement spécial ». C'est Bandial qui a organisé la composition de trois membres de la Cour suprême pour statuer sur l’illégalité de la saisie de Khan par les Rangers de l'armée, annulant ainsi une décision d'un tribunal inférieur qui avait confirmé l'arrestation.

Lundi, l'Assemblée nationale a adopté une motion autorisant la création d'un comité de cinq membres chargés de préparer et de déposer des plaintes contre le juge en chef Umar Ata Bandial au Conseil supérieur de la magistrature pour avoir « fauté » et « dévié » de son serment. Lundi également, le PDM a organisé un sit-in devant la Cour suprême situé dans la « zone rouge » de haute sécurité d'Islamabad pour exiger la démission du CJP. S'adressant aux partisans du PDM, Maryam Nawaz, nièce du Premier ministre et fille du triple Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, a déclaré: « Les décisions du pouvoir judiciaire sont responsables de la destruction du pays ». Par la suite, elle a précisé qu'elle n'accusait pas tous les juges, mais ceux de la Cour suprême qui « favorisaient » Imran Khan.

Le sit-in du 15 mai a coïncidé avec une procédure judiciaire concernant une pétition présentée par la Commission électorale du Pakistan (ECP) et cherchant à réviser une autre décision du CJP fixant le dimanche 14 mai comme date des élections à l'Assemblée du Pendjab. Le gouvernement national et celui intérimaire du Pendjab ont ignoré cette décision, qui découlait d'un procès lancé par des partisans du PTI.

Avec le soutien de l'armée publiquement exprimé, le gouvernement insiste pour que les élections dans les deux provinces, Pendjab et Khyber Pakhtunkhwa, où le PTI a renoncé au contrôle du gouvernement plus tôt cette année dans le cadre de sa campagne pour des élections nationales immédiates, soient reportées à octobre afin qu'elles puissent être tenues conjointement avec les scrutins pour l'Assemblée nationale et les autres assemblées provinciales.

La crise politique du Pakistan est inextricablement liée et a ses racines dans la crise économique et géopolitique aiguë qui secoue le cinquième pays le plus peuplé du monde,

Le gouvernement PDM, arrivé au pouvoir il y a 13 mois après que Khan et son PTI eurent été évincés par une motion de censure orchestrée par l'armée, a vu son soutien populaire s'effondrer alors qu'il met en œuvre les mesures d'austérité exigées par le FMI.

L'année dernière, le FMI a permis à Islamabad de tirer parti d'un prêt de sauvetage d'urgence d’abord négocié par le gouvernement dirigé par Khan. Mais pour l'instant, le gouvernement PDM n'a pas été en mesure d'accéder à une tranche supplémentaire de 1,1 milliard de dollars malgré des mois de négociations et des mesures d'austérité et de privatisation supplémentaires, alors même que le Pakistan est au bord du défaut de paiement.

L'impérialisme américain, qui contrôle le FMI, a utilisé les négociations pour obtenir des concessions géopolitiques, qu'il s'agisse de fournir des armes à l'Ukraine, de nouvelles bases pour les opérations militaires en Afghanistan ou d'affaiblir le partenariat économique et militaire de longue date entre le Pakistan et la Chine.

Khan est un populiste islamique de droite dont l'ascension au pouvoir a été facilitée par les machinations de l'armée. Le soutien antérieur de celle-ci à Khan est maintenant un secret de polichinelle, et même l'establishment de l'armée ne nie pas ce fait. Dans les cercles politiques, cela est connu sous le nom du « projet Imran Khan ».

Cependant, les hauts gradés militaires et une grande partie de la classe dirigeante ont perdu confiance en Khan après qu'il ait tergiversé l'année dernière, face à un tollé populaire, sur l'imposition de réductions des subventions énergétiques dictées par le FMI. Ils pensent également qu'il a inutilement contrarié Washington en saluant publiquement la victoire des talibans en Afghanistan et en essayant d'améliorer les relations avec Moscou au début de la guerre en Ukraine.

Depuis qu'il a été évincé de ses fonctions, Khan a pu gagner le soutien de l'opinion, principalement des couches de la classe moyenne ravagée par la crise économique, en se présentant de manière démagogique comme un opposant à l'austérité du FMI et en critiquant l'intimidation du Pakistan par Washington et le rôle démesuré de l'armée dans la vie politique.

Suite aux événements de la semaine dernière, Khan a accusé l'actuel chef de l'armée, le général Asim Munir, d'avoir orchestré son arrestation et d'avoir tenté de l'éliminer de la vie politique.

Dans ses remarques mercredi, Khan a changé de braquet. Il a essayé de faire porter la responsabilité de la rupture entre lui et les hauts gradés militaires à ses rivaux politiques du PDM. « Les dirigeants du PDM et [l'ancien Premier ministre] Nawaz Sharif, qui s'est enfui à Londres, se soucient peu de savoir si la constitution du pays est profanée, si les institutions de l'État sont détruites ou même si l'armée pakistanaise se fait une mauvaise réputation », a déclaré l'ancien Premier ministre. Il s'est vanté d'avoir toujours défendu l'armée, y compris sur la scène internationale. « Quand je réprimande l'armée, c'est comme si je critiquais mes enfants », a-t-il affirmé.

Des sections de la direction du PTI, dont beaucoup ont servi dans le gouvernement du dictateur soutenu par les États-Unis, le général Pervez Musharraf, prennent à présent leurs distances avec Khan. Ils craignent qu'en attaquant si publiquement l'armée – le rempart du pouvoir de la bourgeoisie pakistanaise en crise et le pilier de son alliance réactionnaire avec Washington – Khan n'ait dépassé les bornes.

La classe ouvrière ne s'est pas mobilisée et n'a pas participé aux récentes manifestations anti-gouvernementales et anti-militaires. Les travailleurs ayant une conscience de classe savent que tous les partis de la classe dirigeante sont anti-démocratiques, pro-impérialistes et liés au capital financier. Ces partis ont mis en œuvre des mesures d'austérité sévères dictées par le FMI et continuent de le faire, ont soutenu les guerres impérialistes en Afghanistan, ont fomenté l'intégrisme islamique comme outil de la géopolitique réactionnaire du Pakistan et comme moyen de diviser et d'intimider la classe ouvrière, et ont mené de brutales opérations militaires au Pakistan même.

Tout en n'apportant aucun soutien politique à Khan ou à son PTI, les travailleurs doivent condamner la répression féroce de l'État qui se déchaîne contre les manifestations et les manifestants anti-gouvernementaux y compris par le recours aux tribunaux militaires. Ces mesures dictatoriales seront utilisées pour sauvegarder un système capitaliste corrompu et en crise face aux luttes de la classe ouvrière.

Le gouvernement Biden n'a presque rien dit sur la crise politique au Pakistan. Mais d'autres personnalités américaines, telles que l'ancien ambassadeur notoire des États-Unis en Afghanistan, en Irak et à l'ONU, Zalmay Khalilzad, se sont visiblement mêlées de la politique pakistanaise. Dans de récents tweets, Khalilzad a publiquement soutenu Khan, déclarant: « Je réitère mon appel à la démission de l'actuel chef de l'armée et à la fixation d’une date pour les élections afin de remettre les choses sur les rails ».

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Aux États-Unis, les membres du PTI ont fait pression sur le Congrès concernant la situation politique au Pakistan. Fin avril, l'ambassadeur des États-Unis au Pakistan, Donald Blome, a rendu visite au vice-président du PTI, Fawad Chaudhry, à sa résidence, comme l'a révélé un tweet partagé par l'épouse de Fawad, Hiba Chaudhry.

Le ressentiment et la colère des masses envers le gouvernement sont alimentés par des décennies d'insécurité économique et d'inégalités sociales croissantes, aujourd'hui aggravées par la flambée des prix alimentaires et énergétiques, et par la dévaluation continue de la monnaie pakistanaise. La réponse inadéquate du gouvernement aux inondations sans précédent de l'été dernier, l'arrêt et la fermeture de nombreuses industries axées sur l'importation en raison de la pénurie de dollars, et la fermeture imminente de l'industrie pharmaceutique, qui dépend fortement des importations, provoquent une extension du chômage et de la faim semblable à une pandémie. De plus, l'émergence de nouveaux variants du COVID-19 et les attaques de terroristes fondamentalistes exacerbent les tensions sociales.

La prochaine période deviendra encore plus explosive à mesure que la crise de l'État pakistanais sera de plus en plus interconnectée avec des crises géopolitiques, comme la guerre par procuration des États-Unis et de l'OTAN contre la Russie en Ukraine. Les tensions s'intensifient dans la région eurasienne alors que les États-Unis, soutenus par l'Inde, ciblent imprudemment la Chine, notamment en ce qui concerne la situation à Taïwan.

La seule voie à suivre pour les travailleurs et les jeunes pakistanais est de fonder leur lutte sur la stratégie de la révolution permanente. Les droits démocratiques les plus fondamentaux et les aspirations sociales des travailleurs, y compris une véritable indépendance vis-à-vis de l'impérialisme, ne peuvent être réalisés que par la lutte pour le pouvoir des travailleurs. La classe ouvrière doit rallier les travailleurs de la campagne en opposition à toutes les factions de la bourgeoisie et forger l'unité avec les travailleurs du monde entier. Cela nécessite la construction d'un parti ouvrier révolutionnaire, une section pakistanaise du Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 19 mai 2023)

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