Les États d’Afrique occidentale se réunissent jeudi pour discuter une intervention au Niger

Le Niger et l’ensemble de la région ouest-africaine sont au bord de la guerre.

Le président du Niger, Mohamed Bazoum, a été renversé par un coup d’État militaire mené par le chef de la garde présidentielle, Abdourahamane Tchiani, le 26 juillet. Après l’expiration dimanche d’un délai fixé par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) pour le rétablissement de Bazoum dans ses fonctions, la CÉDÉAO a annoncé la tenue d’un sommet dans la capitale du Nigéria, Abuja, ce jeudi.

Les chefs de la Défense des pays de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), à l’exception du Mali, du Burkina Faso, du Tchad, de la Guinée et du Niger, posent pour une photo de groupe à leur réunion extraordinaire d’Abuja, au Nigeria, le 4 août 2023, où devait être discutée la situation du Niger. [AP Photo/Chinedu Asadu]

Le Nigeria, situé au sud du Niger, domine la CEDEAO, avec ses 230 millions d’habitants sur une population totale de 400 millions, 250.000 soldats et 35 avions de combat. Comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire, son gouvernement a indiqué qu’il enverrait des troupes en cas d’accord.

Si le Sénat nigérian a voté contre une intervention militaire, un tel vote n'avait pas empêché en 2017 le président de l'époque, Muhammadu Buhari, de déployer des troupes en Gambie pour destituer le président Yahya Jammeh, qui refusait de céder le pouvoir à Adama Barrow. Le Nigeria a également mené des interventions majeures au Liberia en 1992 et en Sierra Leone en 1997.

Le commissaire de la CÉDÉAO pour les Affaires politiques, la paix et la sécurité, Abdel-Fatau Musah, avait averti vendredi 4 août: «Tous les éléments qui entreront dans une éventuelle intervention ont été élaborés». Il a ajouté: «Nous sommes déterminés à y mettre fin, mais la CÉDÉAO ne va pas dire aux putschistes quand et où nous allons frapper».

Les chefs militaires du Niger ont fermé l’espace aérien du pays, «face à la menace d’intervention qui devient de plus en plus évidente». Ils ont prévenu que toute violation ferait l’objet d’une «réponse énergique et instantanée».

Un porte-parole a déclaré que deux pays africains avaient déjà commencé à déployer des forces, ajoutant: «Les forces armées nigériennes et toutes nos forces de défense et de sécurité, fortes du soutien indéfectible de notre peuple, sont prêtes à défendre l’intégrité de notre territoire». Les forces armées du Niger comptent 25.000 soldats et deux avions de combat.

Les dirigeants du coup d’État nigérien sont soutenus par les régimes du Mali et du Burkina Faso, situés à sa frontière occidentale et issus des coups d’État militaires de mai 2021 et de septembre 2022, qui ont déclaré qu’ils considéreraient une invasion du Niger par la CÉDÉAO comme une déclaration de guerre à leur encontre. Les deux pays ont envoyé une délégation à Niamey, la capitale nigérienne, lundi, pour manifester leur «solidarité… avec le peuple frère du Niger», selon l’armée malienne.

La Guinée, dirigée par le colonel Mamady Doumbouya, président intérimaire à la suite d’un coup d’État en septembre 2021, a également soutenu le Niger.

L’Algérie et le Tchad, deux vastes pays dotés d’importantes forces militaires et bordant le Niger au nord et à l’est, se sont prononcés contre une action militaire et ont déclaré qu’ils n’interviendraient pas. Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a qualifié toute guerre de «menace directe pour l’Algérie».

Afrique de l’Ouest [Photo by PirateShip6 / CC BY-SA 4.0]

La CÉDÉAO a déjà imposé des sanctions au Niger ; elle a suspendu toutes les transactions commerciales, gelé les avoirs de l’État, suspendu l’aide financière se faisant par les banques de développement régionales et coupé l’approvisionnement en électricité, ce qui a entraîné des black out.

Les puissances impérialistes, notamment la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Union européenne, ont suspendu leurs versements d’aides. Ces mesures constituent une bombe humanitaire à retardement dans un pays où 40 pour cent du budget de l’État provient de l’aide internationale.

La France, ancienne puissance coloniale du Niger, a été la plus agressive. La ministre des Affaires étrangères, Catherine Colonna, a rencontré le premier ministre du Niger, Ouhoumoudou Mahamadou, à Paris samedi, avant de déclarer: «La France soutient avec fermeté et détermination les efforts de la CÉDÉAO pour faire échouer cette tentative de coup d'État». Elle n'a pas précisé si cela incluait un soutien militaire de la part de la France.

L'Italie et l'Allemagne se sont montrées plus prudentes. Le ministre italien des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a déclaré à La Stampa lundi: «La seule voie possible est la voie diplomatique». Annalena Baerbock, ministre allemande des affaires étrangères, a salué les efforts de médiation.

Des intérêts majeurs sont en jeu, notamment l’approvisionnement en matières premières énergétiques cruciales et les bénéfices qui en découlent, ainsi que le contrôle des migrations africaines vers l’Europe.

Le Niger est le septième producteur mondial d’uranium et le deuxième fournisseur de l’Europe (25 pour cent) après le Kazakhstan. Il exporte également de l’or et, localement, du pétrole.

Ces richesses sont contrôlées par des sociétés étrangères. Les mines d’uranium de SOMAIR, COMINAK et Imouraren sont majoritairement détenues par des intérêts français, la mine d’uranium de SOMINA, les puits de pétrole du bassin d’Agadem et la raffinerie de SORAZ par des Chinois, et la mine d’or de Samira Hill par des Canadiens.

Aucun des bénéfices générés ne revient à la population nigérienne. Le ratio impôts/PIB du pays n’était que de 9,8 pour cent en 2022, alors que la moyenne de l’OCDE est de 34 pour cent. Les exonérations fiscales massives accordées aux industries d’extraction signifient que la production d’uranium du Niger ne contribue qu’à hauteur de 4 à 6 pour cent à ses recettes publiques.

Une grande partie de cet argent est en tout cas dépensée pour la «sécurité» au nom des puissances européennes. Le Niger est considéré comme un élément central pour ce que l’ex-représentant spécial de l’Union européenne pour le Sahel, Ángel Losada, a appelé «la nouvelle frontière avancée de l’Europe». La ville et la région d’Agadez, au nord du pays, sont considérées comme la porte d’entrée du Sahara et comme une étape importante pour les voyages vers la côte nord-africaine et vers l’Europe.

L’UE a dépensé des centaines de millions d’euros pour employer l’armée et la police nigériennes comme gardes-frontières préventifs. Elle a parrainé la loi 2015-36 qui réprime les migrations à travers le pays. Cela a provoqué d’immenses perturbations des structures de la vie sociale et économique dans la région et alimenté une croissance spectaculaire du trafic illicite de migrants.

L’Italie et l’Allemagne, deux des puissances européennes les plus impliquées dans le contrôle des migrations à travers la Méditerranée, craignent qu’un conflit majeur ne fasse exploser ces accords et ne pousse un grand nombre de gens à demander l’asile en Europe. Cela compromettrait également le «plan Mattei» de l’Italie visant à s’approvisionner davantage en énergie en Afrique et qui prévoit déjà des accords importants avec l’Algérie et la Libye, ainsi que des discussions avec le Congo-Brazzaville, l’Angola et le Mozambique.

Pour le Niger, l’exploitation et la «sécurisation» ont contribué à une catastrophe sociale. Plus de 40 pour cent de la population vit avec moins de 1,90 dollars par jour et près de 20 pour cent ont besoin d’aide humanitaire. Plus de 3 millions de personnes souffrent de graves carences alimentaires. Plus de 40 pour cent des enfants âgés de 5 à 14 ans travaillent.

Ces conditions, associées à l’afflux au Sahel des mandataires islamistes de l’OTAN utilisés dans la guerre civile libyenne, ont alimenté la croissance des milices djihadistes dans toute la région, responsables de milliers de meurtres chaque année et de centaines de milliers de déplacements.

L’hostilité à l’égard du gouvernement de Bazoum et de son Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, qui a présidé à ce désastre, combinée avec l’opposition à la présence des soldats français – aujourd’hui évincés – aura contribué au rassemblement de 30.000 personnes en faveur du coup d’État dimanche.

Mais Tchiani n’est pas plus une solution aux problèmes du Niger que la CÉDÉAO et les puissances impérialistes. Aucune des prises de pouvoir militaires dans la région n’a amélioré les conditions de vie de la population, quelle que soit la rhétorique anti-colonialiste utilisée.

La tâche à laquelle sont confrontées la classe ouvrière et les masses rurales nigériennes est de se mobiliser pour la défaite de Tchiani et de Bazoum et de tendre la main à leurs frères et sœurs de classe de toute l'Afrique occidentale, dont ils partagent les intérêts, pour qu’ils entreprennent le même combat contre leurs propres élites dirigeantes, au lieu d’entrer dans une guerre fratricide.

Dans une société déjà fragile, tout conflit entre la CÉDÉAO et les pays Niger-Mali-Burkina Faso aurait d’effroyables conséquences. Commentant cette perspective, Cameron Hudson, associé principal à la fabrique d’idées Center for Strategic and International Studies, a déclaré au magazine Foreign Policy: «S’il ne s’agit pas d’un bluff et s’ils tentaient d’aller jusqu’au bout, il n’y a pas de manière propre pour que cela se produise sans pertes civiles massives et sans crainte d’un conflit régional qui s’étendrait».

(Article paru d’abord en anglais le 8 août 2023)

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