Le gouvernement de pseudo-gauche chilien, dirigé par le président Gabriel Boric, a célébré le 11 septembre le 50e anniversaire du coup d’État sanglant de 1973, soutenu par la CIA, lors d’une cérémonie organisée au palais présidentiel de La Moneda. Le site avait alors été pilonné par les chars d’assaut et les avions de chasse le jour du coup d’État, qui avait renversé le gouvernement de coalition de l’Unité populaire du président Salvador Allende, décédé au cours de l’attaque.
Plusieurs chefs d’État latino-américains identifiés à la «marée rose», dont Andrés Manuel López Obrador (Mexique), Gustavo Petro (Colombie) et Luis Arce (Bolivie), ont assisté à la cérémonie. L’actuel président de l’Uruguay, Luis Lacalle Pou, et son prédécesseur, l’ex-Tupamaro José Mujica, étaient présents, de même que le Premier ministre portugais du Parti socialiste, Antonio Costa.
Washington, fortement impliqué dans la préparation du coup d’État et ayant soutenu le bain de sang qui s’est ensuivi, n’a envoyé que Christopher Dodd, ex-sénateur démocrate et lobbyiste identifié au renflouement de Wall Street, choisi par Joe Biden l’année dernière pour être son «conseiller spécial pour les Amériques».
La cérémonie a été boycottée par l’ensemble de la droite chilienne, dont les représentants ont publié des déclarations justifiant le coup d’État. Par ailleurs, une cérémonie organisée par la chambre basse du parlement chilien pour rendre hommage à Allende à l’occasion du 50e anniversaire de son décès a été perturbée par des membres de l’UDI (Union démocratique indépendante), qui ont tenté de faire des déclarations similaires pour justifier le renversement militaire mené par le général Augusto Pinochet. Les autres partis de droite ont boycotté la session.
Dans un élan de provocation orchestré par le gouvernement Boric, les forces spéciales des Carabineros ont été déployées le dimanche 10 septembre, à l’occasion de la traditionnelle «Marche des morts» au cimetière général commémorant les victimes de la dictature militaire chilienne qui a duré 17 ans.
«Les responsables de ces violences sont des adversaires du gouvernement», a déclaré le sous-secrétaire d’État à l’intérieur, Manuel Monsalve, qui s’est montré plus préoccupé par trois policiers qui ont été blessés lors des manifestations que par le sort des centaines de personnes tentant de se défendre alors qu’elles étaient frappées par les canons à eau et attaquées au gaz lacrymogène.
Au début de la semaine, le gouvernement a rencontré des groupes de défense des droits de la personne pour les informer que l’itinéraire menant au cimetière serait entouré d’un périmètre de police dans lequel seuls les groupes autorisés pourraient pénétrer. L’objectif de ce qui allait devenir un fiasco était de permettre à Boric de se faire photographier avec des proches des exécutés, des assassinés et des disparus.
Pour la cérémonie du 11 septembre même, 2.000 Carabineros et membres des forces spéciales ont été mobilisés en renfort, révélant à quel point l’administration actuelle, comprenant le Parti communiste stalinien, le Front large (Frente Amplio) de pseudo-gauche et le Parti socialiste, s’est déplacée vers la droite.
L’administration Boric accommode de plus en plus son programme aux héritiers politiques du régime de Pinochet, la conception du président d’une «vision partagée» étant au cœur des commémorations du 50e anniversaire.
Il y a deux ans, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2021, Boric alors candidat avait déclaré : «Monsieur [l’ex-président Sebastian] Piñera, vous êtes prévenu, vous allez être poursuivi pour les graves violations des droits de la personne commises sous votre mandat». Vendredi dernier, Boric a invité l’ancien président à La Moneda pour signer un pacte dit «démocratique» engageant toutes les parties à «valoriser la démocratie et à en prendre soin, ainsi qu’à respecter les droits de la personne sans restriction».
Piñera a bien signé, mais seulement après avoir posé ses conditions, exigeant notamment «le respect de la Constitution et des lois, le respect de l’État de droit [...] (et) notre engagement total et absolu à condamner la violence, et la violence a de nombreux visages : la violence politique, telle que nous l’avons connue le 18 octobre 2019, mais aussi le crime organisé, le trafic de drogue, le terrorisme [...]».
Il convient de rappeler ici qu’en octobre 2019, Piñera avait littéralement déclaré la «guerre» aux manifestations anticapitalistes de masses, proclamé l’état d’urgence et déployé des troupes dans les rues pour la première fois depuis la dictature fasciste-militaire du général Pinochet.
Dans les mois qui ont suivi, trois douzaines de personnes ont été tuées par les forces de répression, tandis que 3.800 autres ont été hospitalisées en raison de graves blessures causées par balles, grenades lacrymogènes et matraquages. Sur les 11.389 hommes, femmes, adolescents et enfants détenus, 2.146 ont fait état de violences sexuelles, de tortures et d’autres traitements cruels, inhumains et dégradants, ainsi que d’un recours excessif à la force.
En 2021, Amnesty International révélait que sur les 10.813 plaintes pour violations des droits de la personne déposées auprès du Bureau du procureur, seules 14 affaires avaient abouti à des condamnations contre des agents de l’État. Le Bureau du médiateur pour l’enfance a indiqué que sur plus de 3.470 enfants et adolescents victimes de violations des droits de la personne, seules deux affaires avaient abouti à des condamnations.
Tout cela c’est de l’histoire ancienne pour Boric, qui, avec Piñera, affirme maintenant qu’il est nécessaire de condamner la violence en général. «La violence doit être exclue des outils démocratiques», déclare-t-il, mettant ainsi sur un pied d’égalité les revendications légitimes des millions d’étudiants et de travailleurs cherchant à mettre fin aux inégalités sociales extrêmes d’un côté, et de l’autre les meurtres de masse et les tortures perpétrés par les forces répressives qui sont armées jusqu’aux dents pour défendre le capitalisme.
Dans une ouverture aux partis d’extrême droite et carrément fascistes opposés à la signature de tout pacte ne rejetant pas explicitement la responsabilité du coup d’État sur l’Unité populaire, Boric a déclaré : «Nous allons faire un effort pour que tous, sans objections, mais par conviction pour l’avenir concernant le bien-être de notre patrie, nous nous engagions ensemble à valoriser et à prendre soin de la démocratie, et à respecter les droits de la personne de façon illimitée».
Selon le quotidien Página/12, le retrait de Patricio Fernández en tant que conseiller pour les événements commémoratifs de juillet est un tournant vers la droite «soulignant l’esprit avec lequel il (Fernández) a l’intention d’imprégner la date».
Dans une interview télévisée, le «socialiste indépendant» Fernández a laissé entendre que Pinochet et le commandement militaire étaient mus par de bonnes intentions lorsqu’ils ont déclenché le coup d’État. «Je crois que le principal défi auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est que les historiens peuvent bien continuer de discuter des raisons pour lesquelles le coup d’État s’est produit, ou de ses raisons et motivations... Mais ce sur quoi nous pouvons essayer de nous mettre d’accord, c’est que les événements qui ont suivi le coup d’État sont inacceptables dans le cadre de tout pacte civilisateur», a-t-il déclaré. Fernández avait déjà fait des déclarations similaires auparavant.
L’Association des parents des détenus et disparus et l’Association des parents des politiciens exécutés, toutes deux dominées par le Parti communiste stalinien, ainsi qu’un certain nombre de législateurs staliniens ont par la suite exigé sa démission. Mais comme le quotidien El País l’a noté à juste titre, Fernández n’a fait qu’exprimer la ligne officielle du gouvernement – comprenant les staliniens – qui appelle dans les faits à coexister avec l’interprétation favorable du coup d’État de la droite.
On ne saurait trop insister sur l’empressement du gouvernement à s’accommoder à des forces politiques profondément autoritaires et antidémocratiques. La pseudo-gauche et les staliniens font bien tous deux partie de l’équipe «capitalisme», mais ils remplissent des fonctions différentes selon une division politique du travail. Ainsi, les staliniens se posent en gardiens des «droits de la personne» et critiquent régulièrement la droite. Mais lorsque le capitalisme est menacé, ils s’alignent tous pour le défendre.
Le dernier projet de loi soutenu par le gouvernement et adopté par les deux chambres du Congrès en est un exemple frappant : il criminalise toute forme de saisie de terres, y compris par les sans-abri, toute occupation d’écoles par les étudiants, toute occupation de lieux de travail et d’usines, ainsi que toute action de la part des indigènes mapuches pour réclamer leurs terres ancestrales. Le projet de loi n’impose pas seulement de lourdes peines d’emprisonnement. Il accorde également aux propriétaires le droit d’utiliser la force létale pour défendre leur propriété privée.
Comme l’a souligné le WSWS, les occupations de terres ont une signification profonde tant dans les campagnes que dans les centres urbains. Elles sont devenues l’un des points d’affrontement révolutionnaires dans les années 1960 et au début des années 1970, précisément en raison de la nature oligarchique et réactionnaire de la bourgeoisie chilienne et de son incapacité historique à satisfaire les revendications démocratiques et sociales les plus élémentaires. Maintenant, Boric prépare des justifications «légales» pour la répression en prévision d’une éruption révolutionnaire sur la question fondamentale du logement et de la propriété foncière. L’état d’exception permanent, qui permet le déploiement des Forces armées contre les populations mapuches marginalisées réclamant leurs terres ancestrales, en fait partie.
La loi anti-usurpation vient s’ajouter à une pléthore d’autres lois d’État policier qui sont également approuvées par les législateurs dits «de gauche», notamment l’octroi aux Forces armées et à la police d’un permis de tuer accompagné d’une immunité juridique rétroactive contre toute poursuite judiciaire – dix Carabineros ont ainsi déjà été acquittés dans plusieurs affaires – élargissant considérablement du coup l’arsenal de la police militarisée des Carabineros, donnant aux Forces armées un rôle accru dans les fonctions d’ordre public, autorisant le déploiement des Forces armées pour protéger les «infrastructures essentielles» et permettant aux Forces armées et à la police de repousser violemment les réfugiés tentant de traverser la frontière depuis le Pérou ou la Bolivie.
En termes de politique étrangère, le gouvernement Boric a publié une déclaration de remerciement à l’administration Biden pour la déclassification, le mois dernier, de deux dossiers de la CIA datant des 8 et 11 septembre, confirmant ce que tout le monde savait déjà, à savoir que l’agence de renseignement avait tenu la Maison-Blanche bien informée des préparatifs et de l’exécution du coup d’État. Le gouvernement chilien a déclaré que ce geste – qui laisse sous clé des volumes de dossiers bien plus compromettants – «favorise la recherche de la vérité et renforce l’engagement de notre pays en faveur des valeurs démocratiques».
Quelles «valeurs démocratiques»? Après tout, le Chili n’est que l’un parmi les dizaines de pays qui continuent de souffrir de l’agression de l’impérialisme américain prenant notamment la forme de changements de régime, de complots d’assassinat, d’interventions militaires, d’invasions et de guerres. Avant même d’entrer en fonction, l’ex-étudiant radical Gabriel Boric a démontré sa bonne foi en défendant les objectifs de la politique étrangère de Washington dans la région en dénonçant le Venezuela, le Nicaragua et Cuba. Depuis son entrée en fonction, il s’est fidèlement aligné sur la campagne de guerre de Washington contre la Russie.
Au moment du 50e anniversaire du coup d’État, les masses chiliennes sont toujours confrontées aux mêmes conditions politiques et économiques fondamentales qui ont engendré celui-ci. Les mesures policières et étatiques prises par la coalition politique Apruebo Dignidad (Approbation dignité) au pouvoir sont en prévision de l’éruption de la lutte des classes à venir et des immenses convulsions sociales qui découlent de la crise profonde de l’économie mondiale et son incidence sur le Chili.
(Article paru en anglais le 12 septembre 2023)
