La conférence “Socialisme 2023” s'est tenue à Chicago du 1er au 4 septembre. Elle était parrainée par Haymarket Books et les Socialistes démocrates d’Amérique (DSA), ainsi que par une poignée d'organisations de la pseudo-gauche, dont Left Voice, Socialist Alternative, Tempest, Firebrand et des dissidents de l'Organisation Socialiste Internationale (ISO) aujourd'hui disparue, qui organisait habituellement cette conférence annuelle.
L'événement, organisé sous le slogan « Politique. Éducation. Communauté » avait un caractère profondément spéculatif et bourgeois. Il était dominé par l’égocentrisme et la politique réactionnaire du milieu classe moyenne supérieure peuplant les DSA, des « réformistes » frauduleux de la bureaucratie syndicale et des agents d’État pro-impérialistes.
Les concepts et points de vue politiques avancés s’inscrivaient clairement dans le cadre politique et idéologique du Parti démocrate. Ils allaient d’une morale et religieuse «éthique du soin» aux obsessions sur les questions liées à la politique d’identité, en passant par le soutien à l’impérialisme américain.
Aucun panel n’a tenté d’aborder sérieusement la situation politique ou les expériences cruciales de ces dernières années, comme la pandémie de COVID-19, la crise politique, économique, sociale et culturelle colossale des États-Unis et du monde, la montée du fascisme et le caractère politique de l’administration Biden. Dans la mesure où l’une ou l’autre de ces questions a été évoquée, elle a été présentée sous l’angle de la politique d’identité.
Au-delà des tergiversations spéculatives, l’objectif principal de la conférence était de promouvoir la politique du Parti démocrate, en particulier la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie et les préparatifs de guerre contre la Chine. Cela s’accompagnait d’efforts visant à promouvoir des illusions dans l’appareil syndical pro-patronat, moyen clé pour réprimer la lutte des classes et subordonner la classe ouvrière à l’effort de guerre.
Un bellicisme pro-impérialiste
Deux panels sur l’impérialisme et la guerre visaient en particulier à renforcer le soutien à la guerre en Ukraine et au changement de régime en Russie, dans des conditions où la «contre-offensive» ukrainienne tant vantée s’est soldée par une débâcle.
Le premier panel, «Impérialisme et anti-impérialisme», était dirigé par d’anciens membres bien en vue de l’Organisation Socialiste Internationale (ISO), aujourd’hui disparue, Ashley Smith et Lee Wengraf. Smith en particulier fit une carrière de promouvoir la ligne de la CIA et du Département d’État. Avant la dissolution de l’ISO, Smith était un ardent partisan de l’opération de changement de régime soutenue par la CIA en Syrie (article en anglais). Lorsque l’ISO s’est dissoute en 2019, il est entré aux DSA pour y devenir le principal promoteur de l’impérialisme américain.
Wengraf et Smith ont présenté une histoire clairsemée des 150 dernières années avec pour point culminant la dissolution de l’URSS en 1991. Smith a expliqué que cela avait fait des États-Unis «le principal voyou du quartier» et «le principal ennemi, mais pas le seul».
Après cette déclaration pro forma, Smith est passé à l’argument central: il était nécessaire que les «socialistes» soutiennent les opérations de l’impérialisme américain dans son conflit avec d’autres puissances «impérialistes». Il a déclaré que la Russie, la Chine, la Syrie et l’Iran étaient des puissances «impérialistes» et «sous-impérialistes». Quant au Brésil, à la Chine, à l’Inde et à la Russie, il a déclaré: «Ils recherchent le pouvoir impérial».
L’affirmation fausse selon laquelle non seulement la Russie et la Chine, mais aussi la Syrie, l’Iran, etc. sont «impérialistes» ou «sous-impérialistes» vise à fournir une justification politique pour soutenir les opérations de changement de régime appuyées par les États-Unis, sous couvert de soutenir des luttes pour «l’autodétermination nationale».
La «gauche», a poursuivi Smith, avait commis l’erreur de «solidarité sélective», en qualifiant les opérations de changement de régime soutenues par les États-Unis de «révolutions de couleur». Faisant fi du rôle des agences de renseignement américaines dans les pays visés par un changement de régime, il a insisté pour dire qu' «il n'est jamais vrai que les États-Unis manipulent des masses de personnes, d'autant plus que les États-Unis sont en déclin depuis l'Irak».
Quant à la guerre en Ukraine, il a déclaré: «La Russie a lancé une guerre impérialiste. La lutte des États-Unis et de l'OTAN pour le contrôle de l'Ukraine n'a aucune importance.» De cette manière, tout le contexte historique de la guerre est tout simplement rejeté comme insignifiant, tout comme le fait que les États-Unis et les puissances de l’OTAN financent la guerre avec des armements illimités.
Le deuxième panel, « Résister à l'impérialisme russe : la lutte de l'Ukraine pour l'autodétermination », présentait Hannah Perekhoda, Ilya Budraitskis et Denys Bondar. Tous trois entamaient une tournée dans trois villes : à l’Université Loyola de Chicago, à l’Université de Californie à Berkeley et à New York, pour militer en faveur d’une extension de la guerre en Ukraine.
Budraitskis, membre du Mouvement socialiste russe, s'est montré très ouvert dans son soutien à l'OTAN. «Si vous voulez comprendre l’idée de l’OTAN et cette idée de l’élargissement de l’OTAN, vous devez comprendre, sans aucune justification de l’OTAN, pas seulement du point de vue des États-Unis, mais aussi du point de vue de tous ces pays, comme les États baltes, comme la Géorgie, comme la Pologne ».
«Pour ces pays, l'OTAN est une question de garanties pour leur existence indépendante. Donc, si l’on reconnaît l’action de ces pays, et je pense que nous devons le faire, en tant que vrais internationalistes, nous devrions comprendre que la question de l’élargissement de l’OTAN est bien plus compliquée que la pure volonté de l’élite américaine.»
Indépendamment de cette phrase désinvolte qu’il ne s’agit pas de «justifier l’OTAN », son argument est un soutien éhonté en faveur de l’expansion de l’OTAN, nécessaire pour garantir «l’existence indépendante» de divers pays d’Europe de l’Est.
En fait, rejoindre l’OTAN signifie entrer dans une soumission directe à l’impérialisme américain et européen. Présenter la Pologne et les États baltes en particulier comme ayant « assuré une existence indépendante» est ridicule et occulte le rôle que ces pays ont joué dans l'escalade du conflit des États-Unis et l'OTAN sur le continent ainsi que leur caractère politique. La Pologne et les États baltes ont travaillé avec l’administration Obama, reçu une formation militaire et sont devenus les avant-postes pour un conflit militaire. Ce processus a également abouti à l’arrivée au pouvoir de dirigeants politiques ouvertement fascisants sur lesquels on peut compter pour appuyer l’impérialisme et réprimer l’opposition de la classe ouvrière.
Perekhoda a rejoint Budraitskis pour appeler à un soutien militaire illimité pour l’escalade de la guerre. «L'exigence que nous partageons, tant de la gauche ukrainienne que de la gauche anti-autoritaire en Russie, est la défaite du régime de Poutine», a-t-elle déclaré.
Par «défaite du régime de Poutine», Perekhoda n’entend pas le développement d’un mouvement ouvrier en Russie basé sur une perspective socialiste internationale, mais la défaite militaire de la Russie face aux États-Unis et à l’OTAN dans la guerre en Ukraine – c’est-à-dire un changement de régime et l’exploitation directe de la Russie par les puissances impérialistes.
Le point de vue avancé par le panel a été exprimé le plus clairement par une personne intervenant depuis l’auditoire, Cheryl, du Réseau de solidarité avec l’Ukraine: «Je soutiens l’envoi d’armes américaines à l’Ukraine, ou de partout où celle-ci peut les obtenir. L’administration Biden a floué l’Ukraine. Elle n'a pas obtenu les armes dont elle avait besoin, y compris la puissance aérienne, et je soutiens pleinement cela, et je pense que tout le monde ici devrait également réfléchir aux moyens d'augmenter l'envoi d'armes à l'Ukraine, car plus tôt elle obtiendra les armes dont elle a besoin, plus tôt la guerre prendra fin. »
La guerre a déjà provoqué un massacre massif, dont des centaines de milliers de morts en Ukraine. Mais pour l’impérialisme américain et ses partisans de la pseudo-gauche, c’est une guerre qui doit se poursuivre jusqu’à la victoire complète.
La promotion de factions frauduleuses de “réforme” au syndicat UAW
Le soutien à la guerre impérialiste est lié à la promotion de soi-disant factions de « réforme » dans la bureaucratie syndicale visant à réprimer la lutte des classes et à subordonner la classe ouvrière à la politique de guerre de la classe dirigeante.
Un panel consacré à cet objectif était dirigé par Judy Wraight et Andrew Bergman, militants de la faction United All Workers for Democracy (UAWD), affiliée à Tempest, «Radicaliser le mouvement ouvrier: construire un groupe démocratique de base dans l’UAW». (Les deux autres panélistes de l'UAWD figurant au programme, Dan Vicente et Nevena Pilipović-Wengler, n'avaient pu y assister en raison de questions urgentes liées aux négociations contractuelles dans l’automobile, puisqu'ils font désormais partie de l'appareil de l'UAW.)
L’objectif principal de ce panel était de promouvoir le président de l’UAW, Shawn Fain, qui travaille actuellement avec l’administration Biden pour bloquer une grève chez les trois grands constructeurs de l’automobile. Judy Wraight et Andrew Bergman s’inquiétaient de l’influence limitée de l’UAWD. Wraight a expliqué: « Nous ne sommes pas présents dans toutes les sections locales et nous ne dominons aucune section locale. » En cela, elle exprime son inquiétude quant au fait que l’UAWD – et l’appareil de l’UAW dans son ensemble – soit mal équipé pour contenir et réprimer la croissance explosive de la lutte des classes.
Wraight a poursuivi: « Nous n'avons pas pu recruter un candidat à la direction du poste de président et nous avons soutenu Shawn. Mais maintenant, Shawn vient à nos réunions lorsqu'il y a une décision à prendre, pas à toutes les réunions. Mais nous sommes en mesure d’exprimer nos souhaits et de faire pression pour ce que nous voulons. »
Fain est un apparatchik de longue date de l’UAW. Il a été nommé en 2012 au poste de représentant international de l'UAW, assorti d'une rémunération à six chiffres. Cinq ans plus tard, il a été nommé co-directeur du Centre national de formation UAW-Chrysler, l’établissement financé par Chrysler et situé au centre même du scandale de corruption d'entreprise impliquant des responsables de l'UAW.
L’UAWD et les DSA ont travaillé pour promouvoir Fain comme un « réformateur », en tandem avec les efforts du Parti démocrate pour rénover l’appareil syndical. Avant l’expiration des accords salariaux dans l’automobile plus tard cette semaine, Fain a rencontré régulièrement l’administration Biden dans le cadre d’efforts fébriles pour bloquer une grève des travailleurs de l’automobile.
Lorsque la campagne à la présidence UAW de Will Lehman, un travailleur socialiste de Mack Trucks, a révélé l’année dernière la suppression du droit de vote des syndiqués, les dirigeants de la faction Members United, à laquelle appartient Fain, ont prétendu que la véritable question dans l'élection n’était pas la suppression des votes des travailleurs par la bureaucratie de l’UAW, mais l’«apathie» ouvrière.
Plus de 4 770 travailleurs de l'automobile ont voté pour Lehman à la présidence de l'UAW, un socialiste déclaré, tandis que sa candidature a été étouffée et ignorée par les DSA, qui faisait campagne pour Shawn Fain. Le soutien à Lehman indique clairement la réceptivité de la classe ouvrière américaine à la politique socialiste. L’importance politique et même historique de ces votes, en particulier dans le cadre d’élections historiques où la participation a été systématiquement supprimée, est elle-même dissimulée et supprimée par les DSA parce qu’ils s’opposent fermement au développement d’une rébellion de la base contre l’appareil.
Hostilité envers la classe ouvrières et le socialisme
Tant dans le soutien à la guerre que dans la promotion de l’appareil syndical, les DSA fonctionnent comme une faction du Parti démocrate et de l’État. Cela fut résumé dans un panel de type débat intitulé «L’avenir des DSA». Parmi les intervenants de ce panel figuraient Kristian Hernandez (Texas-Nord), Ashik Siddique (New-York), Philip Locker (Seattle) et Justin Charles (New-York).
La discussion s’est terminée par cette conclusion inévitable et misérable: un soutien honteux à la réélection de Joe Biden en 2024, comme vote « anti-Trump ». L’opinion adoptée par la majorité des panélistes, décrite comme « hégémonique au sein des DSA » par Siddique, est que les DSA fonctionneront indéfiniment au sein du Parti démocrate. Hernández a insisté pour dire que la « gauche » devrait adopter la même attitude envers les démocrates que la droite fascisante envers les républicains, faisant écho à la ligne défendue (article en anglais) par la revue Jacobin.
Philip Locker, s’exprimant au nom de la faction Socialist Alternative au sein des DSA, a appelé à un vote pour Cornel West dans les États américains où Biden est déjà présumé gagnant, et à un vote pour Biden dans les États disputés. Dans le même temps, il a insisté pour dire que les DSA devaient « demander des comptes aux élus [membres des DSA], et non des expulsions, qui réduiraient notre influence ».
Les membres des DSA au Congrès ont voté maintes fois en faveur du financement de la machine de guerre américaine et ont joué un rôle crucial en soutenant l'interdiction d'une grève des cheminots l'année dernière. Ce n’est pas là un hasard et cela exprime le rôle de cette organisation en tant que faction du Parti démocrate.
L’un des thèmes a émerger de la discussion fut le caractère supposément «désorganisé» et «désengagé» de la classe ouvrière et, en rapport avec cela, le dégoût généralisé à l’égard du Parti démocrate.
Un membre local des DSA s'est plaint que pendant qu'elle faisait du porte-à-porte pour soutenir la campagne à la mairie du commissaire du comté et lobbyiste du syndicat enseignant Chicago Teachers Union, Brandon Johnson, elle avait eu du mal à obtenir du soutien pour ce candidat, et cela avait pris la forme de la question: « ‘Mais est-il un Démocrate?' Nous avons dû donner beaucoup d’explications à ce sujet », a-t-elle déclaré.
Le problème n’est pas que la classe ouvrière soit «désengagée» mais que la politique des DSA est profondément hostile aux intérêts des travailleurs.
Lorsque le World Socialist Web Site fait référence à la «pseudo-gauche», ce n'est pas juste un mot mais une caractérisation politique indiquant l'immense clivage de classe entre celle-ci et la gauche socialiste se fondant sur la classe ouvrière et sur une perspective et un programme marxistes.
Dans l'avant-propos du livre L'École de Francfort, le postmodernisme et la politique de la pseudo-gauche, le président du comité de rédaction international du WSWS, David North, a fourni une «définition pratique» de la pseudo-gauche. Il la décrit comme: « anti-marxiste », « anti-socialiste», s’opposant à la lutte des classes et «niant le rôle central de la classe ouvrière et la nécessité de la révolution socialiste dans la transformation progressiste de la société» ; la pseudo-gauche promeut «une politique d’identité » en faisant une fixation sur la nationalité, l’origine ethnique, la race, le genre et la sexualité pour gagner de l’influence dans les trusts, les universités et les professions les mieux rémunérées, dans les syndicats et les institutions gouvernementales et étatiques, dans le but d’obtenir une répartition plus favorable des richesses parmi les dix pour cent les plus riches de la population». «Dans les centres impérialistes d'Amérique du Nord, d'Europe occidentale et d'Australasie », la pseudo-gauche est généralement pro-impérialiste, s'appuyant sur «les slogans de ‘droits de l'homme’» pour légitimer, et même soutenir directement, les opérations militaires néocolonialistes.» Pour décrire la conférence “Socialisme 2023”, il n’y a pas besoin de changer à cela un seul mot.
(Article paru en anglais le 12 septembre 2023)
