Des documents déclassifiés révèlent l’implication du Royaume-Uni dans le coup d'État de Pinochet en 1973

Des documents gouvernementaux déclassifiés révèlent encore davantage le soutien de l'impérialisme britannique au coup d'État meurtrier lancé contre le président Salvador Allende au Chili par le général Augusto Pinochet, le 11 septembre 1973.

Pinochet mena le renversement militaire du gouvernement élu démocratiquement et commença un régime de terreur de 17 ans, torturant et assassinant des milliers de travailleurs et militants de gauche, poussant des centaines de milliers d’entre eux à l’exil et mettant en œuvre des politiques brutales de libre marché. Son opération a écrasé un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière chilienne et des pauvres ruraux qui avait provoqué une vague de nationalisations et menaçait de s'étendre à toute l'Amérique du Sud.

Un char appuyant le coup d’Etat de Pinochet s'approche du palais du gouvernement lors du coup d'État de 1973. [Photo by @goodvibes11111 / CC BY-SA 4.0]

Deux facteurs ont contribué au succès de la contre-révolution. Le plus critique a été le rôle joué par Allende lui-même et ses partisans staliniens et pablistes dans le désarmement politique, et littéral, de la classe ouvrière.

Le deuxième fut le soutien et l’encadrement considérables donné à Pinochet par l’impérialisme mondial. Les États-Unis étaient ici le principal acteur, mais le Royaume-Uni était également fortement impliqué. Ses actions au Chili dans les années 1960 et 1970 sont un exemple du rôle violemment contre-révolutionnaire joué par l’impérialisme britannique dans le monde entier tout au long de son histoire – et qu’il poursuit jusqu’à nos jours, même avec ses ressources moins importantes.

Lors des élections de 1964 et 1970 au Chili, l'Information Research Department (IRD) du Royaume-Uni – une unité d'opérations psychologiques relevant du ministère des Affaires étrangères mais travaillant en étroite collaboration avec le service secret MI6 – a cherché à manipuler les médias et à influencer les personnalités influentes du pays contre Allende. Declassified UK, le site d'information d'investigation dirigé par Mark Curtis, expliquait dans un article de 2020 que l'IRD avait «fourni aux officiers américains une liste de journalistes chiliens susceptibles de produire du contenu souhaitable».

La révélation en 2018 de l’Integrity Initiative – un réseau de journalistes, d’universitaires, d’hommes politiques et de responsables militaires de confiance dans toute l’Europe dirigé par l’Institute for Statecraft – a prouvé que le ministère des Affaires étrangères continue d’utiliser les mêmes tactiques aujourd’hui.

Les agents de l’IRD au Chili ont également collecté des informations sur l’activité de la gauche et des syndicats, partagées avec le gouvernement américain, et ont développé des liens étroits avec des institutions devant servir de centres d’opposition à un gouvernement Allende. Selon les termes d'un de ses agents, Elizabeth Allott, le département avait «des contacts très étroits avec des responsables spécialisés du ministère [chilien] des Affaires étrangères, [expurgé], et avec certaines organisations étudiantes. Comme ailleurs en Amérique latine, nous pouvons couvrir des zones fermées aux Américains ».

Après le coup d'État, l'IRD a commencé à partager des informations avec «le ministère chilien des Affaires étrangères, les organismes d'information du gouvernement» et les services de «renseignement militaire», impliquant directement les responsables du gouvernement britannique dans la répression de Pinochet.

Declassified UK rend également compte de la contribution du Royaume-Uni à la stratégie anti-insurrectionnelle du régime, notant que l'idée «a été évoquée pour la première fois lors de la visite du chef de la marine britannique Sir Michael Pollock au Chili fin novembre 1973, deux mois après le coup d'État».

Allott a fourni trois livres plus un «Manuel d'études contre-insurrectionnelles» aux responsables gouvernementaux trois mois plus tard, mettant à la disposition de la junte de Pinochet la vaste expérience de l'impérialisme britannique dans l'assujettissement de la population de ses possessions coloniales. «La lutte contre le terrorisme communiste en Malaisie», une «Revue de l'état d'urgence en Malaisie (1948-1957) et «deux brochures sur l'insurrection des Philippines» ont suivi.

Les opérations britanniques en Malaisie (aujourd'hui Malaisie et Singapour) comprenaient l'utilisation de la famine comme arme de guerre – en tuant du bétail et en pulvérisant l'agent Orange [un défoliant toxique] – les exécutions extrajudiciaires comme le massacre de Batang Kali, le regroupement de centaines de milliers de civils dans des camps de concentration, la torture, les punitions collectives et les déportations. La guerre fut déclenchée et menée pendant ses trois premières années par le Premier ministre travailliste Clement Attlee.

La collaboration de la Grande-Bretagne avec la dictature chilienne s'est poursuivie en pleine connaissance des atrocités perpétrées par les tortionnaires et les bourreaux de Pinochet. L'ambassadeur du Royaume-Uni au Chili, Reginald Secondé, déclara que «l'ampleur de l'effusion de sang a choqué les gens», mais commenta froidement la répression ainsi: «l’absence d'activité politique n'est, pour l'instant, pas une perte».

En fait, Pinochet fut applaudi pour avoir annulé les pertes subies par les intérêts commerciaux britanniques sous le gouvernement Allende. Secondé a déclaré au ministère des Affaires étrangères que «la plupart des hommes d’affaires britanniques […] seront ravis des perspectives de consolidation qu’offre le nouveau régime militaire», les dirigeants, de Shell en particulier, «poussant tous de profonds soupirs de soulagement».

Parmi les intérêts britanniques les plus importants figurait le cuivre, pour lequel les britanniques dépendaient des exportations chiliennes. Les augmentations de prix depuis l'élection d'Allende et les sanctions américaines coûtaient au Royaume-Uni 500 000 livres supplémentaires par an.

Secondé résuma la situation ainsi : «ce régime convient bien mieux aux intérêts britanniques que son prédécesseur […] Les nouveaux dirigeants sont sans équivoque de notre côté et veulent faire des affaires, au sens le plus large, avec nous ».

Une part substantielle de cette activité consistait en exportations d’armes britanniques. En 1966, le secrétaire à la Défense travailliste, Denis Healey, avait créé la Defense Sales Organization dans le but de «garantir que ce pays ne manque pas de s’assurer sa part légitime de ce précieux marché commercial». Le gouvernement conservateur de Heath (1970-1974) a répondu à cet impératif, en veillant à ce que Pinochet prenne livraison de huit avions de combat Hawker Hunter avant d'être démis de ses fonctions et en s'engageant à honorer des contrats en cours d'une valeur de 50 millions de livres sterling.

Les dossiers déclassifiés montrent le complot ourdi par les responsables du ministère de la Défense britannique agissant « en temps voulu pour tirer le meilleur parti des opportunités qui seront présentées par le changement de gouvernement ».

Ces projets furent interrompus par la classe ouvrière pendant un certain temps. James Callaghan, ministre des Affaires étrangères du gouvernement travailliste d'Harold Wilson (1974-1976), approuva la livraison en attente de deux frégates de classe Leander, de deux sous-marins Oberon, le rééquipement d'un destroyer et de moteurs Hawker Hunter, ainsi que plusieurs petits projets. Mais le gouvernement a été contraint de refuser de conclure de nouveaux marchés. Les travailleurs de l’usine Rolls-Royce d’East Kilbride ont retardé pendant des années l’expédition des moteurs à réaction remis à neuf.

Avec l’arrivée au pouvoir du gouvernement Thatcher en 1979 – alliés idéologiques les plus proches de Pinochet et partageant son admiration pour les économistes ultra-libéraux des «Chicago Boys» – les expéditions d’armes vers le Chili reprirent pour de bon et elles se sont poursuivies depuis. Le dictateur rendait régulièrement des visites amicales à Thatcher en Grande-Bretagne.

Outre ses intérêts commerciaux, le Royaume-Uni partageait avec les États-Unis et toutes les puissances impérialistes un désir politique irrépressible qu’on fasse un exemple sanglant avec le mouvement révolutionnaire au Chili.

Au cours des deux années précédant le coup d’État, quatre états d’urgence avaient été déclarés en Grande-Bretagne en réponse à une vague révolutionnaire de mouvements de grèves – un cinquième était en vigueur au moment du coup d’État même. Quelques mois plus tard seulement, le gouvernement conservateur de Heath était renversé par la classe ouvrière et il a fallu que le gouvernement travailliste rétablisse la stabilité à travers une série de concessions ciblées. Une partie de la classe dirigeante avait fait des préparatifs pour un coup d’État militaire en Grande-Bretagne même.

Secondé a déclaré avec approbation à propos du mouvement populaire au Chili que «les forces armées chiliennes [avaient] mis fin définitivement à cette expérimentation», ce qui comportait «des avantages évidents».

Il est significatif que l'ambassadeur a également noté des inconvénients. À savoir que les événements amèneraient la classe ouvrière à conclure qu’aucune transition pacifique et parlementaire vers le socialisme ne serait autorisée par la classe dirigeante. Le stalinisme et le pablisme – une tendance national-opportuniste ayant émergé dans la Quatrième Internationale trotskyste – ont joué un rôle politique dévastateur en empêchant cette leçon cruciale, et la conclusion qui en découle : la nécessité d'un parti d'avant-garde indépendant de la classe ouvrière, d'être tirée et mise en pratique.

La classe dirigeante britannique est restée jusqu’au bout une amie fiable de Pinochet. Lors d'une visite de Pinochet au Royaume-Uni en 1998, un tribunal espagnol a émis un mandat d'arrêt international l'accusant de violations des droits de l'homme. Après une attente de deux ans pendant laquelle Pinochet a vécu dans le luxe à Londres, le ministre travailliste des Affaires étrangères, Jack Straw, trouva un moyen de refuser l'extradition de Pinochet pour raisons de santé, lui permettant ainsi de retourner au Chili. Il est décédé près de sept ans plus tard, alors qu’il était visé par 300 chefs d'accusation. Straw fut salué par Thatcher comme « un homme très juste ».

Ces actes du Parti travailliste étaient la manifestation de son acceptation totale de la politique thatchérienne et du fait qu’il avait rompu tous ses liens passés avec la classe ouvrière, à travers lesquels l'hostilité populaire envers la dictature chilienne s'était partiellement fait sentir.

De plus récents articles du World Socialist Web Site ont attiré l'attention sur le contraste frappant entre le refus du Royaume-Uni d'extrader le meurtrier de masse Pinochet et son empressement à emprisonner et à extrader celui qui a révélé des crimes de guerre et des violations des droits de l'homme, le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange. Aujourd’hui comme autrefois, la classe dirigeante britannique baigne dans le sang des complots impérialistes.

(Article paru en anglais le 13 septembre 2023)

Loading