La tournée de conférences de la pseudo-gauche américaine ne parvient pas à renforcer le soutien à la guerre contre la Russie

Une tournée de dix jours de la pseudo-gauche aux États-Unis, qui a tenté de mobiliser un soutien à la guerre des États-Unis et de l’OTAN contre la Russie, s’est achevée mercredi dernier par un événement à l’Université de Californie, à Berkeley.

En dehors de la classe moyenne et du milieu universitaire qui soutiennent déjà la guerre, la tournée n’a pas réussi à renforcer le soutien à la guerre parmi des couches plus larges d’étudiants et de jeunes, en dépit d’une forte promotion.

La tournée de conférences s’est déroulée sous le titre «Résister à l’impérialisme russe: La lutte de l’Ukraine pour l’autodétermination». Les quatre intervenants étaient Denys Bondar et Hanna Perekhoda, tous deux membres du Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) ukrainien, un groupe de façade lié à la Central Intelligence Agency, ainsi qu’Ilya Budraitskis et Ilya Matveev, tous deux figures de proue du Mouvement socialiste russe (RSM) pabliste.

Hanna Perekhoda et Ilya Budraitskis s’exprimant sur Democracy Now!, 7 septembre 2023

Cette tournée de conférences constituait le flanc «gauche» des efforts qui visent à obtenir un soutien à la guerre en saturant le public américain de propagande de guerre, en particulier dans le contexte de l’échec sanglant de la «contre-offensive» ukrainienne qui dure depuis des mois et qui a entrainé le massacre de dizaines de milliers de conscrits sans aucun gain militaire substantiel. En ce sens, la tournée de conférences a été conçue pour compléter le travail des organes de propagande de guerre plus «classiques», comme le New York Times, en lançant des appels aux étudiants et aux jeunes spécialement formulés dans un langage «de gauche», «socialiste» et même «marxiste».

La tournée, qui a commencé à la conférence Socialisme 2023 et s’est arrêtée à Chicago et à New York, s’est terminée par l’événement de Berkeley le 13 septembre, où Matveev et Perekhoda ont participé ensemble à une table ronde. Bien qu’il se soit tenu sur l’un des campus les plus politisés du pays, le rassemblement n’a attiré qu’une cinquantaine de ce que l’on pourrait appeler «les suspects habituels», dont au moins un responsable syndical ainsi que des membres de plusieurs groupes de pseudo-gauche actifs dans la région. Relativement peu d’étudiants étaient présents et, dans l’assistance, les personnes âgées de plus de 65 ans prédominaient.

En termes de contenu, l’événement ne se distinguait pas d’une conférence de presse qui se serait tenue au Pentagone. On n’a dit presque rien qui puisse être décrit comme étant de gauche, et encore moins socialiste.

En d’autres termes, les intervenants ont exigé que le public accepte que l’impérialisme américain – après s’être déchaîné en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, au Vietnam et ailleurs – se soit transformé comme par magie en une force bienveillante dans le cas de l’Ukraine.

La modératrice Blanca Missé, représentante syndicale de la California Faculty Association, a donné le ton de l’événement en annonçant d’emblée qu’il s’agissait d’un «espace sûr» pour les intervenants.

Matveev a pris la parole en premier, présentant ce qui était censé être un contexte historique de la guerre en Ukraine. Cette chronologie de 20 minutes consistait en divers exemples d’un prétendu «impérialisme russe» et d’une «ingérence» en Ukraine de 1994 à aujourd’hui. Dans ce «discours», comme il l’a appelé, le bilan réel de l’impérialisme américain et de son «ingérence» en Ukraine, y compris dans le coup d’État de 2014, a été purement et simplement effacé. Bien qu’il ait invoqué l’«impérialisme russe» à plusieurs reprises, il n’a fait aucune tentative substantielle pour justifier l’utilisation de cette expression.

Notamment, toute l’histoire de la révolution russe et de la formation puis de la liquidation de l’Union soviétique – c’est-à-dire l’histoire essentielle de la lutte de la classe ouvrière et de la gauche tant en Russie qu’en Ukraine – était absente de son «contexte» de la guerre. L’histoire a plutôt commencé en 1994, avec le mémorandum de Budapest, par lequel l’Ukraine a renoncé à ses armes nucléaires. Le choix de ce point de départ implique implicitement qu’il s’agit d’une erreur et que le régime ukrainien devrait, selon lui, être à nouveau doté d’armes nucléaires.

La lutte commune des masses ukrainiennes et russes contre le fascisme pendant la Seconde Guerre mondiale a également été effacée du discours. Alors que Matveev a mis l’accent sur le rôle de l’extrême droite en Russie, son «historique» a entièrement effacé le rôle de l’extrême droite ukrainienne, à la fois dans l’histoire et dans le présent.

En présentant sa chronologie, Matveev a affirmé que le président américain, Barack Obama, n’avait pas fourni de l’«aide létale» à l’Ukraine par crainte de «provoquer» la Russie, tandis que Donald Trump avait fourni une «quantité minimale», mais en l’assortissant de «conditions» onéreuses. Avec ces arguments, Matveev s’est imposé comme un critique de l’impérialisme américain de droite, c’est-à-dire au motif que, pendant des années, il n’a pas été suffisamment «létal» dans la guerre contre la Russie.

Le rapport de Perekhoda consistait à reprendre les points de discussion du Pentagone et à les traduire dans le langage de pseudo-gauche de la «justice sociale» et de la politique identitaire postmoderne, en évoquant le féminisme, les droits des LGBT et même la «solidarité» syndicale.

Perekhoda a fait référence, par exemple, à une pétition lancée l’année dernière en Ukraine en faveur de la reconnaissance du mariage homosexuel, qui a recueilli 28.000 signatures, mais n’a donné lieu à aucun résultat de la part du régime de Zelensky. Elle a présenté cette pétition comme une preuve du caractère progressiste de la «lutte» ukrainienne contre les élites impérialistes russes «obscurantistes» et «homophobes».

Selon Perekhoda, le caractère prétendument démocratique et progressiste de la «lutte ukrainienne» justifiait à son tour l’acceptation de dizaines de milliards de dollars d’armes, d’entraînement militaire et de surveillance de la part du Pentagone.

L’un des principaux thèmes abordés lors de l’événement de Berkeley était une attaque contre la partie de la «gauche» qui a refusé d’adhérer à la guerre. Dans ce contexte, il s’agit avant tout de la position socialiste et internationaliste de principe avancée sur le World Socialist Web Site et par l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE), le mouvement de jeunesse et d’étudiants du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI).

Perekhoda a notamment attaqué les sections de la «gauche américaine» qui s’opposent, en principe, au «complexe militaro-industriel». Elle s’en est prise également aux partisans des «négociations de paix» qui, selon elle, ne profiteraient qu’à la Russie.

À Berkeley, Perekhoda et Matveev ont tous deux tenu pour acquis, sans prendre la peine de présenter la moindre preuve ou le moindre argument, que l’Ukraine est une «démocratie». En réalité, l’Ukraine est gouvernée par une oligarchie corrompue et criminelle qui est le reflet du régime de Poutine. Actuellement, en Ukraine comme en Russie, toute opposition à la guerre est interdite et des centaines de milliers de travailleurs et de jeunes sont enrôlés de force dans l’armée.

Le terme «autodétermination», qui figure dans le titre de l’événement, renverse la réalité. La guerre a en effet transformé l’Ukraine en une vaste prison pour les futures recrues de l’OTAN, dont les hommes en âge de combattre n’ont légalement pas le droit de sortir. Loin de la «libération», la guerre a abouti à la prostration totale et à l’assujettissement de l’Ukraine à l’impérialisme.

C’est particulièrement révélateur que, à l’instar du gouvernement et des médias américains, les panélistes n’aient pas accordé d’attention significative à l’horrible bilan des victimes de la guerre et l’aient essentiellement dissimulé. L’ampleur des souffrances et les centaines de milliers de morts des deux côtés sont dissimulés parce que ces faits évoquent naturellement des sentiments antiguerre parmi les travailleurs et les jeunes, ce qui irait à l’encontre de la demande centrale de la tournée de conférences: plus d’armes.

Une atmosphère de cynisme régnait dans la réunion. Lors d’un échange, Perekhoda a fait remarquer avec mépris que ce que font les «gauchistes aux États-Unis» n’a pas d’importance, puisque ce n’est pas comme s’ils allaient changer la politique du gouvernement américain de toute façon. Cette remarque a suscité quelques rires dans l’assistance. De même, Matveev a commenté à un moment donné en haussant les épaules: «Il n’y a pas d’alternative».

C’est remarquable que les intervenants de Berkeley n’aient à aucun moment tenté d’aborder les conditions auxquelles font face les étudiants ou la classe ouvrière en général aux États-Unis. Au lieu de cela, toute dissidence par rapport à la ligne pro-guerre a été simplement attaquée et ridiculisée, qualifiée d’«égocentrique» et de «privilégiée», comme une tentative illégitime de nier l’«expérience vécue» des Ukrainiens, et comme diffusant de la propagande pro-Poutine.

Derrière leurs mensonges et leur enthousiasme pour la guerre se cachent des intérêts de classe fondamentaux. Perekhoda, Matveev, Budraitskis et Bondar parlent au nom d’une partie de la classe moyenne ukrainienne et russe qui voit dans la guerre une occasion de faire avancer sa carrière et de s’assurer des revenus confortables et des positions privilégiées en s’alignant sur l’impérialisme américain. Ils ne parlent pas au nom de la classe ouvrière en Ukraine, en Russie ou ailleurs.

Cette tournée pro-guerre avait été promue par un certain nombre d’organismes supposément «de gauche», notamment l’émission «Democracy Now!» et le Tempest Magazine, qui est affilié aux Socialistes démocrates d’Amérique, eux-mêmes une faction de pseudo-gauche du Parti démocrate. Jacobin, le principal organe de presse des DSA, a publié des interviews avec Matveev et Budraitskis.

La pseudo-gauche américaine, pour sa part, a une longue tradition de soutien à la violence militaire impérialiste, en particulier dans le sillage de la liquidation de l’URSS. Cela inclut, surtout, la découverte de raisons «humanitaires» pour soutenir les bombardements de l’OTAN sur l’ex-Yougoslavie.

De même, une grande partie de la pseudo-gauche et de l’ex-gauche américaine a soutenu l’invasion et l’occupation de l’Afghanistan au nom de la «libération des femmes», a découvert que les rebelles islamistes soutenus par la CIA en Syrie étaient des «combattants de la liberté», et s’alignera sans aucun doute pour une future guerre contre la Chine au nom de la lutte pour «libérer» Taïwan du «totalitarisme» et pour «protéger les Ouïghours».

Dans ce contexte, l’aspect le plus remarquable de cette tournée est qu’elle n’a pas réussi à attirer un soutien populaire significatif, en particulier sur les campus. Contrairement aux demandes sanguinaires des intervenants qui réclament davantage d’armes pour l’Ukraine, la population dans son ensemble est de plus en plus hostile à la guerre et sceptique à l’égard de la propagande officielle.

Alors que Matveev et Perekhoda cherchent à dissimuler le passé criminel de l’impérialisme américain, les trente dernières années de guerre sans fin et leurs millions de morts ont eu un effet considérable sur la conscience populaire. Outre les guerres interminables à l’étranger, les étudiants américains font face à une société dans laquelle l’infrastructure sociale de base s’effondre dans leurs propres villes, une catastrophe climatique et une pandémie se développent, et ils sont menacés par la résurgence violente de l’extrême droite – qui se manifeste dans l’épidémie de brutalité policière, la transformation fasciste du Parti républicain et la tentative de coup d’État de Trump du 6 janvier 2021.

Dans la mesure où l’objectif de la tournée de conférences était de saper l’opposition socialiste authentique à la guerre et de soutenir la propagande de guerre officielle, elle peut être qualifiée de fiasco. Pratiquement personne n’a été convaincu s’il ne l’était pas déjà. Au lieu de renforcer le soutien à la guerre, elle a mis en évidence le fossé grandissant entre la pseudo-gauche de la classe moyenne, de plus en plus isolée et pro-guerre, et la grande masse des étudiants, des travailleurs et des jeunes qui s’orientent vers la gauche.

(Article paru en anglais le 18 septembre 2023)

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