Elle bat le tambour pour la guerre: la tournée pro-impérialiste de la pseudo-gauche

Depuis le 3 septembre, quatre individus liés à la tendance pabliste internationale et à sa publication, International Viewpoint, effectuent une tournée aux États-Unis pour attiser une escalade de la guerre menée par l'OTAN contre la Russie en Ukraine. Le titre de la tournée est « Résister à l'impérialisme russe : la lutte de l'Ukraine pour l'autodétermination ».

Les personnes y participant sont: Ilya Budraitskis et Ilya Matveev, tous deux des personnalités du Mouvement socialiste russe pabliste (RSM) et désormais basés à l'Université de Berkeley; Denys Bondar, professeur de physique à l'Université de Tulane; et Hanna Perekhoda , basée à l'Université de Lausanne, en Suisse. Bondar et Perekhoda sont tous deux membres du Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) ukrainien, une organisation que le WSWS a dénoncé l'année dernière (article en anglais) comme une organisation du Département d'État américain et de la CIA, de laquelle elle reçoit un financement substantiel.

Sotsialnyi Rukh et le RSM entretiennent des liens étroits avec les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), une faction de pseudo-gauche au sein du Parti démocrate, et avec International Viewpoint, la publication internationale du Secrétariat international pabliste qui émergea dans la période d’après la Deuxième Guerre mondiale comme une tendance révisionniste qui cherchait à liquider le mouvement trotskyste dans la bureaucratie stalinienne. La tournée a été organisée par le soi-disant Réseau de solidarité avec l’Ukraine, qui compte moins de 120 abonnés sur Twitter au moment d’écrire ces lignes, et dont la direction et les origines sont obscures.

Après avoir lancé leur tournée de conférences lors de la Socialism 2023 Conference affiliée aux DSA, début septembre, ils ont pris la parole à l'Université Loyola de Chicago, dans un centre LGBTQ de New York, et devaient s'exprimer à l'UC Berkeley le 13 septembre. Budraitskis et Perekhoda ont également été interviewés sur Democracy Now! ainsi que par Ashley Smith dans la Nation. Smith, maintenant membre des DSA, a joué un rôle de premier plan dans le soutien à l’opération impérialiste américaine en Syrie alors qu’il était encore membre de la défunte Organisation Socialiste Internationale (ISO).

Hanna Perekhoda et Ilya Budraitskis s'exprimant sur Democracy Now!, le 7 septembre 2023

Citons la principale conclusion dès le début: cette tournée n’a rien à voir avec l’éducation de quiconque sur les origines et les dangers de la guerre, et encore moins avec un appel pour qu’elle se termine. Au contraire, c’est une tournée pro-guerre. Son objectif principal est de soutenir la propagande de guerre américaine défaillante d’une invasion « non provoquée » de l’Ukraine par le régime Poutine et de plaider pour davantage d’armes pour l’Ukraine, c’est-à-dire une prolongation du bain de sang.

L’un des signes les plus clairs du caractère pro-guerre de cette tournée est qu’elle masque complètement l’horrible réalité de cette guerre. A aucun moment lors de leurs apparitions publiques, pas un des intervenants n’a mentionné le nombre effarant des morts, estimé aujourd’hui à 350 000, voire 400 000, ce qui signifie que le nombre de blessés se comptera par millions. L’Ukraine était déjà le pays le plus miné au monde avant même que le gouvernement Biden ne commence à envoyer des bombes à fragmentation dans la zone de guerre, l’une des armes les plus brutales de la guerre moderne.

Au milieu de ce bain de sang en train de se dérouler, la principale revendication de Perekhoda, Budraitskis, Matveev et Bondar est: plus d’armes. Comme l’a dit Hanna Perekhoda lors de la ‘Conférence Socialisme 2023’ : « Nous demandons d’augmenter le soutien militaire, financier et diplomatique à l’État ukrainien. » Toutes leurs affirmations et déclarations pour justifier cette exigence sont des mensonges et des déformations de la réalité politique et historique. Nous ne pouvons discuter ici que quelques-uns des plus importants.

Mensonge n°1 : la guerre n’a pas été provoquée par l’OTAN

Tout comme les principaux médias de l’État et de la classe dirigeante américains – le Wall Street Journal, le New York Times et CNN – Perekhoda, Matveev, Budraitskis et Bondar affirment que la guerre en Ukraine n’a pas d’histoire. Ils ignorent cette réalité que depuis 1997, l’OTAN s’est étendue jusqu’aux frontières de la Russie; qu’un coup d’État d’extrême droite a été organisé à Kiev en 2014 (article en anglais) par les États-Unis et l’Allemagne, déclenchant une guerre civile à l’Est; que l’Ukraine a été armée jusqu’aux dents par l’OTAN dans les années qui ont suivi; et que l’OTAN a organisé de multiples exercices à grande échelle, très provocateurs, dans la région de la mer Noire et en Europe de l’Est, immédiatement avant l’invasion russe. Comme Perekhoda l’a explicitement déclaré dans une interview avec Democracy Now ! « Cette guerre n'est pas une réponse à une menace extérieure émanant de l'OTAN pour la Russie. »

L'expansion de l'OTAN [Photo de Glentamara / CC BY-SA 3.0 [Photo by glentamara / CC BY-SA 3.0]

Lors de la Conférence Socialisme 2023, Perekhoda a même affirmé que l’OTAN ne pouvait pas être considérée comme « une menace objective pour la sécurité russe ». On pourrait opiner que le fait que cette alliance prétendument « non menaçante » ait bombardé une dizaine de pays rien que depuis 1991 – dont l’Irak, avec jusqu’à un million de morts, l’Afghanistan, plusieurs pays de l’ex-Yougoslavie et la Libye – suggère plutôt le contraire.

Un bâtiment gouvernemental en feu lors d'un bombardement intense de Bagdad, en Irak, par les forces dirigées par les États-Unis, le soir du 21 mars 2003. [AP Photo/Jerome Delay]

Boudraitskis est allé encore plus loin dans son soutien à l'OTAN, suggérant que pour les États baltes et la Pologne, ainsi que pour la Géorgie – qui n'est pas membre de l'OTAN – l'alliance militaire « est une question de garanties pour une existence indépendante », préconisant ainsi son expansion continue.

À première vue, il existe une contradiction logique flagrante entre ces deux affirmations: l’une suggère que l’OTAN ne constitue « pas une menace extérieure » pour la Russie, tandis que l’autre soutient que l’expansion de l’OTAN est la seule garantie possible de « l’indépendance » vis-à-vis de la Russie. Mais la logique politique et de classe derrière ces affirmations est parfaitement cohérente: elles prônent un soutien total à l'OTAN, une alliance impérialiste de voleurs et d'assassins, qui a fait des ravages au Moyen-Orient, en Afrique du Nord et en Europe du Sud-Est et qui porte désormais la responsabilité principale du plus horrible bain de sang sur le sol européen depuis la chute du régime nazi en 1945.

Mensonge n°2 : l’extrême droite en Ukraine ne joue pas de rôle significatif dans la politique et dans l’armée

En réponse à une question de Democracy Now! à propos du bataillon Azov, qui a aidé à former des Américains et d’autres néo-nazis depuis sa création à la suite du coup d’État de 2014, Perekhoda a insisté pour dire que l’extrême droite ukrainienne après 2014 « n’a pas réussi à devenir un sujet politique légitime dans le contexte institutionnel ». Elle poursuit: « Au parlement ukrainien, vous ne trouverez pas de partis de droite représentés. Ils étaient représentés avant 2014, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui.»

Ce sont là des mensonges flagrants. Le gouvernement arrivé au pouvoir lors du putsch de février 2014 comprenait le parti néo-fasciste Svoboda, qui s'inscrit ouvertement dans la tradition des collaborateurs nazis de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) de Stepan Bandera. L’OUN fut principalement impliquée dans l’Holocauste en Ukraine et fut responsable du massacre de près de 100 000 Polonais en 1943-1944.

En effet, c’était la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’un parti ouvertement néofasciste et antisémite rejoignait un gouvernement européen. Joe Biden – alors vice-président de Barack Obama – ainsi que des hommes politiques allemands de premier plan comme le président Frank-Walter Steinmeier (alors ministre des Affaires étrangères) ont serré la main du néo-nazi Oleh Tyanybok, le leader de Svoboda.

Depuis, les forces néonazies ukrainiennes ont été systématiquement armées et entraînées par les puissances impérialistes. En conséquence, leur rôle dans l’appareil d’État et dans la politique dépasse de loin leur soutien au sein de la population, mais cela ne les rend pas moins dangereuses. Les partis parlementaires comme le parti Solidarité européenne de Petro Porochenko, président de l’Ukraine de 2014 à 2019, bien qu’ils ne soit pas ouvertement néofasciste, entretient des liens étroits avec Azov et d’autres formations d’extrême droite. Le chef de l’armée ukrainienne, Valeryi Zaluzhnyi, est un admirateur déclaré de Stepan Bandera.(article en anglais)

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Perekhoda n’est pas confuse quant à cette réalité. Elle la cache délibérément. Présentée comme une « historienne » sur Democracy Now !, ses travaux universitaires la révèlent comme une adepte des opinions et de la falsification historique des nationalistes ukrainiens d’extrême droite.

Dans un chapitre sur la «révolution ukrainienne, 1917-1920» dans un livre récemment publié, Perekhoda a réussi à discuter de la période de guerre civile en Ukraine, qui a suivi la Révolution russe de 1917, et de la politique des nationalistes ukrainiens sans mentionner le terme « antisémitisme ». Le fait que ces trois années aient vu le massacre d'environ 200 000 Juifs (article en anglais), principalement par les forces anti-bolcheviques et les nationalistes ukrainiens et pour la plupart sur le territoire de l'Ukraine contemporaine, n'a tout simplement pas d'importance. Elle ne se soucie pas non plus de mentionner que l'impérialisme allemand a occupé le pays jusqu'à ce que la révolution de novembre 1918 mette fin à la participation de l'Allemagne à la guerre.

Au lieu de quoi Perekhoda affirme que le mouvement national ukrainien a imposé aux bolcheviks sa conception territoriale de l’Ukraine, écrivant: « Ce ne sont pas les bolcheviks qui ont ‘inventé’ l’Ukraine: depuis la fin de 1917, l’Ukraine s’est imposée à eux comme une nouvelle réalité politique, y compris dans ses dimensions territoriales. » (Hanna Perekhoda , « La révolution ukrainienne, les bolcheviks et l'inertie de l'empire », Les nombreux visages de l'Ukraine: terre, peuple et culture revisités, éd. par Olena Palko et Manuel Férez Gil, Bielefeld: Transcript Verlag 2023, 159).

Ce sont les propos d’une ethno-nationaliste ukrainienne d’extrême droite et anticommuniste. À tout le moins, Perekhoda est totalement indifférente au sinistre bilan des nationalistes ukrainiens qui, à maintes reprises, y compris après la Première et la Seconde Guerre mondiale, ont accompagné leur collaboration avec les puissances impérialistes de massacres sanglants visant les minorités ethniques et religieuses, et d’une répression violente de la classe ouvrière ukrainienne.

Mensonge n°3 : « Les Ukrainiens » sont unis dans leur détermination à lutter contre la Russie quoi qu’il en coûte

Lors de la Conférence Socialisme 2023, Bondar, également membre de Sotsialnyi Rukh, a insisté pour dire que la population ukrainienne, après 18 mois de guerre, est toujours unie dans son désir de se battre contre la Russie, même si cela signifie une guerre nucléaire. Citant un sondage, il a affirmé: « 89 % des personnes interrogées ont déclaré que nous devrions continuer les combats même si la Russie utilise une arme nucléaire tactique contre une ville ukrainienne; 89 pour cent, donc il n’est aucunement question que les Ukrainiens abandonnent le combat, c’est tout simplement hors de question» [vifs applaudissements].

Si on laisse de côté les origines douteuses de ce sondage, quelle est la réalité que Bondar et son public enthousiaste de la Conférence Socialisme 2023 ont ignorée ?

Depuis le début de cette guerre, 13 partis d'opposition, dont plusieurs partis de gauche qui s'opposent à la guerre, comme l'Union des forces de gauche -Pour un nouveau parti socialiste ! ont été interdits et violemment persécutés. Des gens peuvent désormais être arbitrairement déclarés « traîtres à l’État » et jetés en prison, sans preuve ni procès. Des dizaines de milliers de jeunes hommes se sont inscrits à l’université et des centaines de milliers ont fui le pays pour éviter d’être enrôlés dans la guerre. Afin de reconstituer ses rangs en diminution rapide, l’armée ukrainienne a eu recours pendant des mois à l’enlèvement d’hommes dans la rue. Sans parler de la promotion parrainée par l’État de sentiments anti-russes virulents, notamment par l’interdiction de la littérature et de la culture russes, et par des falsifications systématiques de l’histoire.

Les raisons des «omissions» de Bondar sont assez claires: un coup d'œil à sa page de professeur à l'Université de Tulane et à son profil personnel LinkedIn révèle que celui qui prétend que des millions d'Ukrainiens se lancent avec impatience dans le massacre est, depuis près d'une décennie, financé par l'armée américaine.

Sur cinq récompenses reçues par Bondar depuis 2016, trois ont été décernées par l’US Army. En 2016, il faisait partie du Programme de recherche des jeunes chercheurs de l’Air Force. En 2018, il a participé au programme d’instrumentation de recherche de l’Université de la Défense parrainé par le Bureau de la recherche scientifique de l’Armée de l’Air. Et en 2019, il a reçu le Young Professor Award de la DARPA, la Defense Advanced Research Projects Agency du ministère de la Défense. Selon l’US Army Magazine, son laboratoire a également travaillé pour le Laboratoire de recherche du commandement du développement des capacités de combat de l'US Army et a employé des étudiants de premier cycle qui ont financé leur apprentissage dans son laboratoire avec des fonds du Programme de recherche pédagogique de l'armée .

Distinctions et récompenses indiquées sur le profil LinkedIn de Denys Bondar, 23 septembre 2023 (capture d'écran)

Les déclarations de Bondar sont une méprisable propagande de guerre proférée par un homme à la solde d’une armée américaine qui a déjà assassiné des millions d’Irakiens, d’Afghans, de Syriens, de Vietnamiens et d’innombrables autres civils dans d’autres parties du monde. C’est l’impérialisme américain qui exige la poursuite de la guerre « jusqu’au dernier Ukrainien », et non le peuple ukrainien.

Mensonge n°4 : La principale menace pour le régime de Poutine émane de l’opposition pro-OTAN au sein de l’oligarchie et de la classe moyenne russes

Au cœur de la position des pablistes dans cette tournée de guerre, il y a l’affirmation que le régime Poutine, en lançant cette guerre, ne répondait pas à une menace externe, mais à une «menace interne»: celle posée par la «société civile» russe depuis les manifestations de 2011-2012 ainsi que par des tendances «démocratisantes» qui seraient favorisées par une Ukraine «démocratique» et «prospère» aux frontières de la Russie. Perekhoda a ainsi déclaré à la Conférence Socialisme 2023 :

Cette guerre est une réponse à une menace subjective et interne contre le clan Poutine qui a pris le contrôle de l’appareil d’État et s’est emparé du contrôle de toutes les ressources naturelles de ce pays. Vous savez, il n’est pas facile de conserver le pouvoir dans un pays où 1 pour cent de la population possède 75 pour cent de la richesse totale. C'est pourquoi le régime fait tout ce qu'il peut pour réprimer les tendances démocratiques dans son voisinage et dans son propre pays.

C’est là un amalgame confus de déformations et de demi-vérités. S’il est vrai que le régime russe est un régime oligarchique, le régime ukrainien l’est tout autant. Loin de connaître la «prospérité» et la «démocratie», l’Ukraine d’avant-guerre était en réalité un pays dirigé par une bande d’oligarques corrompus et criminels, tout en étant, avec la Moldavie, le pays le plus pauvre d’Europe. Quant à l’Ukraine prétendue fer de lance de la «démocratie» aux frontières de la Russie, il suffit de dire que le pays a subi en 2014 un coup d’État fortement soutenu par les puissances impérialistes, créant les conditions dans lesquelles les forces d’extrême droite comme Azov furent libres de terroriser les minorités ethniques comme les Sintis et les Roms (article en anglais), ainsi que les opposants à l'OTAN et au régime ukrainien.

Les forces qui ont dominé le mouvement de protestation de 2011-2012 et ce que Perekhoda et Budraitskis appellent la « société civile russe » n’étaient pas plus « démocratiques » que les tendances nationalistes de droite qui ont dominé le mouvement de protestation du Maïdan à Kiev, qui a conduit au coup d’État de 2014. Socialement, les deux mouvements de protestation étaient dominés par des couches privilégiées de la classe moyenne, respectivement de Kiev, Moscou et Saint-Pétersbourg. En Russie, comme l’a documenté le WSWS, Alexei Navalny, la principale figure de l’opposition soutenue par l’OTAN depuis les manifestations de 2011-2012, a été co-organisateur de marches d’extrême droite. Il entretient des liens étroits avec des sections de la classe dirigeante russe et américaine.

Alexeï Navalny s'exprimant lors de la « Marche russe » d'extrême droite en 2012. La banderole derrière lui, dit: « La Russie nous appartient » (Capture d'écran)

Les pablistes du Mouvement socialiste russe, sous la direction de Budraitskis et Matveev, se sont orientés depuis plus d’une décennie vers un soutien à Navalny et son alliance avec l’extrême droite et diverses forces staliniennes. Loin de s’opposer au régime de classe de l’oligarchie, ces forces s’opposent au régime d’une faction particulière de l’oligarchie – celle représentée par Poutine et ses alliés. Ils cherchent à redistribuer la richesse des 1 pourcent les plus riches vers d’autres factions de l’oligarchie qui ont été privées de pouvoir sous Poutine et vers des couches de la classe moyenne supérieure qui estiment qu’elles méritent des privilèges bien plus importants que ceux qu’elles ont déjà.

Beaucoup dans cette couche – y compris Budraitskis et Matveev mêmes – ont fui la Russie depuis le début de la guerre et poursuivent désormais leur carrière dans les universités des pays de l’OTAN. Ils voient la guerre non pas en termes de vies détruites ou de menace d’anéantissement nucléaire de la planète, mais en termes de contrats de livres, de bourses, de conférences et d’autres opportunités de carrière très réelles que leur offre l’impérialisme.

C’est sur ces forces sociales que l’impérialisme américain s’appuie dans son opération continue visant à provoquer un changement de régime en Russie. En effet, le remplacement du régime Poutine par un autre régime qui serait directement subordonné à la politique étrangère et aux intérêts économiques de l’OTAN est l’un des principaux objectifs de cette guerre.

Ilya Budraitskis, Ilya Matveev et leur RSM parlent au nom d’une couche sociale qui cherche à bénéficier de cette opération et d’un dépeçage impérialiste de la Russie en une série de petits États. C’est ce qu’ils appellent la « société civile » et la « démocratisation » de la Russie.

Leurs fausses affirmations occultent non seulement les intérêts politiques et sociaux du RSM et de l’impérialisme américain dans cette guerre, mais aussi le caractère du régime Poutine. La vérité est que le régime de Poutine et la faction de l’oligarchie soutenue par l’OTAN autour de Navalny partagent les mêmes origines historiques et les mêmes intérêts de classe. Comme l’oligarchie ukrainienne, l’oligarchie russe est née de la destruction de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991. Pour les deux oligarchies, la principale menace n’est pas une « société civile » amorphe, composée de sections de l’oligarchie et de couches privilégiées de la classe moyenne, mais la classe ouvrière russe, ukrainienne et internationale. C’est sur cette classe que doit être basée toute véritable opposition à cette guerre.

Mensonge n°5 : L'opposition à la guerre de l'OTAN en Ukraine signifie un soutien au régime de Poutine et à « l'impérialisme russe »

Ce qui sous-tend tous les arguments avancés par ces couches c’est que toute opposition à la guerre de l’OTAN en Ukraine signifie un soutien au régime de Poutine et à ce qu’ils appellent « l’impérialisme russe ». C’est là un mensonge dont le principal objectif est d’intimider et de discréditer la véritable opposition de gauche à cette guerre.

Le mouvement trotskyste s’est opposé à l’invasion russe dès le début du point de vue de la gauche socialiste, et non pas de celui de la droite impérialiste. Dans sa première déclaration sur la guerre, publiée le 24 février 2022, le Comité international de la Quatrième Internationale insistait:

Malgré les provocations et les menaces des puissances américaines et de l’OTAN, les socialistes et les travailleurs ayant une conscience de classe doivent s’opposer à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.… Ce qu’il faut, ce n’est pas un retour à la politique étrangère tsariste d’avant 1917, mais bien plutôt une renaissance, en Russie et dans le monde entier, de l’internationalisme socialiste qui a inspiré la Révolution d’Octobre de 1917 et a conduit à la création de l'Union soviétique en tant qu' État ouvrier. L’invasion de l’Ukraine, quelles que soient les justifications avancées par le régime Poutine, ne servira qu’à diviser la classe ouvrière russe et ukrainienne et, de plus, servira les intérêts de l’impérialisme américain et européen.

L’automne dernier, l’International Youth and Students for Social Equality (IYSSE), avec son organisation sœur, la Jeune Garde des bolcheviks léninistes de Russie et d’Ukraine, a lancé une campagne pour construire un mouvement mondial de jeunes et de travailleurs contre cette guerre . Depuis, l'IYSSE a organisé un webinaire en ligne avec des intervenants du monde entier et a organisé au printemps dernier une série de réunions internationales contre la guerre, avec des meetings sur cinq continents.

Dans ce travail, nous avons développé une opposition cohérente, socialiste et marxiste à la fois aux puissances impérialistes et aux régimes oligarchiques de Russie et d’Ukraine. Cependant, nous avons également insisté sur le fait que les travailleurs et les jeunes doivent rejeter l’affirmation que la Russie est un pays « impérialiste », car cette affirmation est historiquement et économiquement fausse et sert de couverture politique aux opérations de l’impérialisme.

La Russie contemporaine est née de la restauration du capitalisme en URSS, point culminant de plusieurs décennies de réaction de la bureaucratie stalinienne contre la Révolution socialiste d’Octobre. A l’époque, les pablistes, dont est issu le RSM, ont soutenu cette contre-révolution sociale qui détruisit toutes les conquêtes de 1917. Mais la restauration capitaliste n’apporta pas «la paix et la prospérité» ni ne fournit la base d’un quelconque développement substantiel de la Russie comme «puissance mondiale» économique majeure. Au contraire, la restauration du capitalisme a donné naissance, tant en Russie qu’en Ukraine, à des oligarchies criminelles qui ont pillé les richesses de la société mais ont été incapables d’établir la moindre base pour un développement économique substantiel. La principale source de revenus des oligarques russes, outre l’exploitation de la classe ouvrière, est la vente des ressources en matières premières à d’autres pays.

Aucune de ces oligarchies n’a été ou ne peut être indépendante des puissances impérialistes. Alors que l’Ukraine est désormais gouvernée par une faction de l’oligarchie qui a transformé le pays en l’avant-poste d’un bain de sang provoqué par l’impérialisme, toute la stratégie de guerre du régime Poutine repose sur la conception désespérée et en faillite, héritée du stalinisme, qu’il pourrait utiliser une pression militaire limitée pour négocier les conditions d’un accord de «coexistence pacifique» avec l’impérialisme.

Mais les puissances impérialistes n’ont pas du tout l’intention de négocier, elles veulent soumettre toute la région à l’asservissement impérialiste, une région qui détient certaines des plus grandes ressources énergétiques du monde, ainsi que de vastes réserves de terres rares et de ressources minérales critiques. L’affirmation que la Russie est «impérialiste» sert à dissimuler les véritables objectifs de guerre économiques et géopolitiques des puissances impérialistes, ainsi que leur stratégie visant à éclater le pays en une série de petits États dont l’énergie et les autres ressources peuvent être directement exploitées par l’impérialisme. C’est une stratégie qui menace non seulement d’une série de guerres et de guerres civiles, mais qui soulève également la menace très réelle d’une guerre nucléaire.

Au cas où quelqu’un penserait qu’il s’agit là d’une exagération, il convient de rappeler la stratégie et la brutalité qui ont sous-tendu la politique impérialiste dans l’ex-Yougoslavie dans les années 1990: en s’appuyant sur des sections des élites corrompues issues de la restauration du capitalisme, ainsi qu’en s’appuyant ouvertement sur les forces fascistes, comme les partisans des Oustachis croates, les puissances impérialistes ont délibérément attisé les conflits ethniques et religieux. La série de guerres civiles et les bombardements de l’OTAN qui en ont découlé ont transformé la région en désert socio-économique. Une répétition de ce scénario dans l’ex-Union soviétique, qui abrite les plus grands arsenaux nucléaires du monde en dehors des États-Unis, serait encore plus dévastatrice et bien plus dangereuse.

Il y a un autre élément des guerres yougoslaves qui mérite notre attention: ce fut au sujet de ces guerres des années 1990 qu’une couche entière de l’ex-gauche de la classe moyenne et en particulier les pablistes ont commencé à soutenir pleinement l’OTAN, sur la base de la propagande frauduleuse des « interventions humanitaires » et du « droit à l’autodétermination nationale ». Dans son analyse de ce phénomène, le CIQI souligne le fondement de classe de ce tournant à droite :

Toute une couche des éléments radicalisés par l'expérience du Vietnam, les événements de mai-juin 1968 en France et les conflits ouvriers militants de la fin des années 1960 et du début des années 1970, a abandonné au cours des deux dernières décennies toute opposition à l'impérialisme et est retournée à la vie de la classe moyenne. Plusieurs de ces ex-radicaux ont vu leurs fortunes monter en flèche avec l'envol des marchés boursiers dans les années 1990. Ceci a produit un réajustement dramatique de leur politique.

Un quart de siècle, de nombreuses guerres et des millions de morts plus tard, les privilèges sociaux de cette couche sont bien plus grands et, son intégration à l’État et à la machine de guerre bien plus avancée. La tournée de guerre du RSM et du Sotsial'nyi Rukh, promue par les DSA, sans aucun doute parrainée par l'armée et discutée avec la CIA, en est une claire manifestation. Cela confirme une fois de plus que ce qui sépare ces tendances de la classe ouvrière et du mouvement trotskyste, ce sont les intérêts de classe les plus fondamentaux et en fait, une rivière de sang. Les travailleurs et les jeunes doivent traiter ces laquais de l’impérialisme avec le mépris qu’ils méritent.

(Article paru en anglais le 14 septembre 2023)

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