Vendredi dernier, une réunion de hauts responsables de la défense américains, britanniques et australiens a mis en évidence la vaste portée du pacte anti-chinois AUKUS, conclu entre les trois pays en 2021, et sa mise en œuvre accélérée dans le cadre du renforcement militaire mené par les États-Unis dans la région inde-pacifique et dirigé contre la Chine.
Le prétendu premier pilier de l’accord AUKUS, à savoir la fourniture de sous-marins à propulsion nucléaire à l’Australie, a suscité une large opposition publique, en particulier en Australie. La déclaration commune du secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin, du ministre australien de la Défense Richard Marles, et du ministre britannique de la Défense Grant Shapps, montre clairement que les préparatifs pour une flotte de sous-marins se poursuivent à rythme soutenu, mais qu’ils n’ont pratiquement pas été couverts par les médias.
La Marine royale australienne (RAN) devrait recevoir ses premiers sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia, construits par les États-Unis, au début des années 2030 ; les premiers nouveaux sous-marins nucléaires conçus par AUKUS et construits par l’Australie doivent être livrés au début des années 2040.
La formation des officiers de la RAN pour piloter les sous-marins nucléaires et celle du personnel australien capable de les construire et de les entretenir sont déjà en cours. La déclaration conjointe se targue d’avoir réalisé des «progrès significatifs» dans la formation des officiers britanniques qui seront «les premiers à opérer les futurs sous-marins à propulsion nucléaire de l’Australie». La première tranche du personnel de maintenance et de construction a commencé sa formation aux chantiers navals de Pearl Harbour et de Barrow-in-Furness en Grande-Bretagne.
Un aspect très important, bien que peu discuté, de l’accord AUKUS est le stationnement de sous-marins nucléaires d’attaque américains dans les bases navales australiennes. Le Pentagone a longtemps fait pression pour obtenir un tel accès à la base navale de Stirling, dans l’ouest de l’Australie, et l’a obtenu dans le cadre du pacte AUKUS. Les marins australiens et d’autres membres du personnel doivent commencer à s’entraîner à Guam pour faciliter la présence «par rotation» des sous-marins nucléaires américains, qui doit débuter en 2027. Toutefois, l’USS North Carolina a déjà visité Stirling en août, et d’autres visites sont prévues pour 2024.
Le deuxième «pilier » d’AUKUS prévoit une collaboration étroite dans le développement d’un large éventail de technologies militaires sophistiquées visant à garantir que les États-Unis et leurs alliés conservent ou établissent un avantage décisif en matière de surveillance et d’armement sur la Chine. Les plans de guerre du Pentagone visant la Chine exigent le contrôle des eaux et de l’espace aérien au large de la Chine continentale afin d’organiser des frappes aériennes et de missiles massives sur des cibles militaires et civiles.
Les nouvelles technologies n’en sont pas seulement au stade de la recherche, mais dans certains cas, elles sont en cours de mise en œuvre.
* La déclaration révèle que des plans ont été élaborés en vue d’une «collaboration trilatérale» pour la construction de trois radars avancés pour l’espace lointain — un dans chaque pays — qui fourniront «une couverture mondiale continue 24 heures sur 24, par tous les temps, pour détecter, suivre et identifier des objets dans l’espace lointain». Bien que le programme soit mis en œuvre au nom d’une «utilisation responsable de l’espace», ces installations seraient indispensables pour cibler les satellites chinois de surveillance, de communication et militaires en cas de guerre.
Shapps a déclaré aux médias que ces installations seraient capables de détecter, d’identifier et de suivre les «menaces» dans l’espace jusqu’à une distance de 36.000 km. «Elles seront plus sensibles, plus précises, plus puissantes et plus agiles que tout ce qui a été fait jusqu’à présent, ce qui nous permettra de voir au-delà des nuages», a-t-il déclaré. Le premier site radar en Australie occidentale devrait être opérationnel en 2026, et les trois sites seront en service d’ici la fin de la décennie.
* Les trois pays sont sur le point de «déployer» des algorithmes d’intelligence artificielle (IA) pour renforcer les capacités de «plusieurs systèmes». Des systèmes d’IA seront notamment utilisés sur les avions de patrouille maritime P-8A pour améliorer considérablement le suivi des sous-marins chinois. L’IA est utilisée pour accélérer le traitement et l’analyse d’énormes volumes de données obtenues à partir de bouées acoustiques larguées dans l’eau pour détecter des objets sous-marins.
* La Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Australie participent également à des «expériences et exercices» visant à accroître «la sophistication et l’ampleur des systèmes autonomes dans le domaine maritime». Autrement dit, tout en augmentant la taille et la puissance de frappe de leurs sous-marins et de leurs flottes navales, les trois pays construisent l’équivalent marin des drones, probablement tant en surface que sous l’eau, pour attaquer les vaisseaux chinois.
La collaboration scientifique sur les projets militaires dans le cadre d’AUKUS s’étend à d’autres domaines, notamment la cybersécurité, le lancement et la récupération de véhicules sous-marins à partir des tubes lance-torpilles des sous-marins et le développement de technologies ésotériques d’informatique quantique pour améliorer le positionnement, la navigation et le chronométrage en temps de guerre, lorsque les systèmes GPS existants ont été endommagés.
Le ministre australien de la Défense, Marles, qui s’est exprimé la semaine dernière au National Press Club de Canberra, a nié catégoriquement qu’AUKUS alimentait une course aux armements avec la Chine, disant: «Nous y répondons… Nous devons être en mesure de dissuader les conflits avant qu’ils ne commencent, et certainement avant qu’ils n’atteignent nos côtes».
Mais tout examen objectif de la dernière décennie montre clairement que les États-Unis, soutenus à outrance par l’Australie, ont considérablement intensifié la confrontation avec la Chine, qu’ils considèrent comme la principale menace à leur domination mondiale. Depuis le soi-disant «basculement vers l’Asie» du président Obama, l’impérialisme américain a étendu ses forces militaires dans la région inde-pacifique, renforcé ses alliances militaires dans toute la région et mené des provocations navales et aériennes dans les airs et dans les eaux proches de la Chine continentale.
AUKUS rétablit la collaboration la plus étroite entre les trois puissances impérialistes qui ont mené la Seconde Guerre mondiale contre le Japon dans le Pacifique. Mais il est au cœur des partenariats et alliances renforcés dans l'ensemble de la région inde-pacifique, notamment avec le Japon, la Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande et l'Inde, ainsi qu'avec les alliés de l'OTAN en Europe, en vue cette fois d'une guerre contre la Chine. Les exercices militaires et les jeux de guerre auxquels participent ces pays ont pris une ampleur considérable cette année, tant par leur taille que par leur fréquence.
Il est important de noter que l’Australie vient de rétablir ses relations avec la France. Celles-ci avaient été gravement endommagées lorsque le gouvernement australien avait résilié un important contrat avec une entreprise française pour la construction de sous-marins conventionnels suite à l’annonce du pacte AUKUS pour l’acquisition de sous-marins nucléaires. La ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna a rencontré son homologue australienne Penny Wong à Canberra lundi ; elle y a signé un accord visant à accorder un accès mutuel «renforcé» aux bases militaires et installations d’entraînement des deux pays dans la région inde-pacifique.
La nature guerrière d’AUKUS fut soulignée la semaine dernière par l’introduction par le gouvernement au parlement australien d’une législation visant à imposer une obligation totale de secret aux entreprises et personnes impliquées dans les industries de défense ou dans toute recherche susceptible d’avoir des applications militaires. Les entreprises produisant des technologies militaires ou à double usage devront obtenir une dérogation pour employer des travailleurs étrangers originaires d’un certain nombre de pays comme la Chine et l’Inde. Les chercheurs dans les domaines liés à la défense devront demander une autorisation s’ils souhaitent partager des informations avec un collaborateur international et pourraient être condamnés à la prison faute de respecter cette exigence.
(Article paru d’abord en anglais le 5 décembre 2023)
