Le ministère américain de la Justice affirme qu’un agent des services de renseignement indien a organisé des assassinats en Amérique du Nord

Le mois dernier, le ministère américain de la Justice a annoncé l’inculpation de Nikhil Gupta, un citoyen indien de 52 ans qui aurait été recruté par un fonctionnaire indien anonyme pour orchestrer l’assassinat d’un citoyen américain d’origine indienne actif dans le mouvement du Khalistan (mouvement séparatiste sikh).

Gupta, qui est décrit comme étant impliqué dans le trafic de drogue et d’armes, a été arrêté le 30 juin à Prague par les autorités tchèques, à la demande de Washington, et extradé vers les États-Unis.

L’inculpation de Gupta, le 19 novembre, fait suite à l’assassinat d’un éminent partisan indo-canadien du Khalistan, Hardeep Singh Nijjar, par deux hommes armés à Vancouver le 18 juin dernier.

En septembre, le Premier ministre canadien Justin Trudeau a pris la décision extraordinaire d’accuser publiquement des agents de l’État indien – un pays qu’Ottawa courtise assidûment pour des raisons géostratégiques et économiques – d’être responsables du meurtre de Nijjar. Le gouvernement du BJP, dirigé par Narendra Modi, a qualifié les allégations de Trudeau d’infondées et de calomnieuses et a annoncé une série de représailles diplomatiques à l’encontre du Canada.

Hardeep Singh Nijjar, militant indo-canadien du Khalistan qui a été assassiné [Photo: Wikipedia]

Selon l’acte d’accusation américain, Hardeep Singh Nijjar travaillait en étroite collaboration avec la personne anonyme dont Gupta était chargé d’organiser l’assassinat.

Les représentants du gouvernement canadien et de son appareil de sécurité nationale – qui travaille en étroite collaboration avec la CIA, le FBI, la NSA et le Pentagone – se sont empressés de citer l’acte d’accusation américain pour corroborer l’affirmation de Trudeau. D’autant plus que l’acte d’accusation suggère que le représentant du gouvernement indien avait ciblé toute une série de dirigeants du mouvement Khalistan basés en Amérique du Nord en vue de leur assassinat. L’acte d’accusation cite même le fait qu’il ait dit à Gupta, lors d’une conversation téléphonique enregistrée, qu’ils s’étaient arrangés pour que « quelqu’un d’autre » fasse « le travail [...] au Canada ».

L’administration Biden, quant à elle, fait tout son possible pour minimiser et contenir les retombées de l’acte d’accusation explosif du ministère de la Justice.

S’adressant aux journalistes jeudi dernier, le porte-parole du Conseil national de sécurité des États-Unis, John Kirby, a déclaré sans ambages que l’inculpation n’aurait aucun impact sur les relations indo-américaines et a pratiquement annoncé que Washington accepterait n’importe quelle « explication » du gouvernement Modi pour expliquer comment et pourquoi un « fonctionnaire » indien en est venu à organiser des assassinats sur le sol américain.

Kirby a notamment salué l’annonce du gouvernement Modi, qui a chargé un comité de haut niveau d’enquêter sur cette affaire. Les médias indiens tentent déjà d’attribuer le projet d’assassinat à un élément « voyou » de l’agence indienne de renseignement extérieur, la RAW.

« Je dirais simplement deux choses », a conclu Kirby. « L’Inde reste un partenaire stratégique et nous allons continuer à travailler pour améliorer et renforcer ce partenariat stratégique avec l’Inde. Dans le même temps, nous prenons cette affaire très au sérieux ».

La réaction muette de Kirby n’a rien à voir avec un quelconque sentiment d’embarras face au bilan de l’impérialisme américain en matière de crimes sanglants à l’échelle mondiale, y compris la torture, les enlèvements et les assassinats. Si le ministère de la Justice avait mis en accusation Moscou, Pékin, Téhéran ou tout autre régime considéré comme un obstacle à la volonté d’hégémonie mondiale de Washington, l’administration Biden tonnerait sur le caractère sacré du droit international et brandirait la menace des sanctions, si ce n’est plus.

L’Inde, en revanche, est un « partenaire stratégique mondial » de Washington. Depuis plus de vingt ans, les administrations démocrates et républicaines s’efforcent d’associer l’Inde à l’offensive militaro-stratégique des États-Unis contre la Chine. L’Inde a été entraînée dans un réseau toujours plus étroit de liens de sécurité bilatéraux, trilatéraux et quadrilatéraux avec les États-Unis et leurs principaux alliés de l’Asie-Pacifique, le Japon et l’Australie. Washington promeut également l’Inde comme un centre de production alternatif à la Chine et cherche à la transformer en un producteur d’armements à main-d’œuvre bon marché pour les États-Unis et leurs alliés.

Le président Joe Biden a été le premier à rendre hommage au premier ministre indien d’extrême droite, Narendra Modi, lors d’une visite d’État à Washington en juin dernier. [AP Photo/Evan Vucci]

En août, le gouvernement Modi a fait savoir qu’à la demande de Washington, les hauts gradés de l’armée indienne concrétisaient les mesures qu’ils prendraient pour aider les États-Unis en cas de guerre avec la Chine.

L’acte d’accusation dévoilé devant le tribunal du district sud de New York indique qu’« au début de cette année, un employé du gouvernement indien ('CC-1'), en collaboration avec d’autres personnes, dont GUPTA, en Inde et ailleurs, a dirigé un complot visant à assassiner sur le sol américain un avocat et un militant politique, citoyen américain d’origine indienne résidant à New York (la 'Victime') ».

Selon l’acte d’accusation, le fonctionnaire indien identifié sous le nom de « CC-1 » avait dit à Gupta que les diverses procédures pénales engagées contre lui en Inde seraient levées s’il orchestrait l’assassinat de la victime. L’acte d’accusation précise en outre que le fonctionnaire avait autorisé le versement de 100.000 dollars pour l’exécution de cet assassinat. Gupta s’est alors adressé à un soi-disant intermédiaire pour qu’il le mette en contact avec un tueur à gages. Or, l’intermédiaire était un informateur d’une agence américaine non identifiée chargée de l’application de la loi, et le « tueur à gages » qu’il a fait rencontrer à Gupta était un agent infiltré de la Drug Enforcement Administration (DEA) des États-Unis.

Bien que l’acte d’accusation ne nomme pas la cible du complot d’assassinat, le Washington Post l’a identifiée comme étant Gurpatwant Singh Pannun, le fondateur et l’avocat du groupe séparatiste sikh Sikhs for Justice (SFJ), basé à New York. Comme Nijjar, Pannun est l’un des principaux organisateurs d’un « référendum » en cours parmi les sikhs hors de l’Inde sur la question de savoir si le Pendjab, l’État à majorité sikhe de l’Union indienne, devrait faire sécession et former un État sikh religio-communautaire, le Khalistan (« le pays des purs »).

Le gouvernement indien a qualifié Pannun et d’autres organisateurs du référendum de « terroristes » – accusation qu’ils nient avec véhémence – sans fournir la moindre preuve.

Sikhs for Justice demande également « justice » pour les milliers de sikhs innocents massacrés à Delhi et ailleurs dans le nord de l’Inde en 1984. Ce pogrom, qui s’est produit immédiatement après l’assassinat de la première ministre Indira Gandhi, en représailles à l’invasion par l’armée indienne du Temple d’Or, le sanctuaire sikh le plus sacré, a été orchestré par de hauts dirigeants du parti du Congrès, qui n’ont jamais été inculpés, et encore moins condamnés.

Le mouvement du Khalistan est un mouvement communautariste réactionnaire. Il trouve son origine dans la manipulation des identités religieuses par l’Empire britannique dans le cadre de sa stratégie « diviser pour régner » et dans la partition communautaire de 1947 du sous-continent en un Pakistan expressément musulman et une Inde majoritairement hindoue. Elle est devenue un facteur important de la politique indienne dans les années 1970 grâce aux machinations d’Indira Gandhi et de son parti du Congrès, alors dominant. Mais lorsqu’il a échappé à leur contrôle politique et s’est transformé en insurrection armée, ils ont brutalement réprimé les militants khalistanais, tout en bafouant les droits des sikhs ordinaires.

Aujourd’hui, le mouvement du Khalistan n’a que peu de soutien parmi les masses sikhes de l’Inde. Cependant, le suprémacisme hindou rabique promu par le gouvernement Modi et ses alliés de l’Hindutva heurte indubitablement les sensibilités des sikhs, en particulier les plus religieux. À l’étranger, notamment aux États-Unis et au Canada, qui abritent le plus grand nombre de sikhs en dehors de l’Inde, le mouvement du Khalistan continue d’être promu par des sikhs plus conservateurs et généralement plus aisés.

Des séparatistes sikhs basés au Canada sont responsables de l’horrible attentat terroriste du 23 juin 1985 contre un vol d’Air India reliant Montréal à Londres, qui a coûté la vie aux 329 passagers et membres d’équipage.

L’acte d’accusation américain suggère que le gouvernement Modi, fort du soutien qu’il a reçu des États-Unis, du Canada et des autres puissances impérialistes occidentales, pense désormais qu’il peut agir en toute impunité, non seulement dans son pays, mais aussi à l’étranger, en réprimant et même en éliminant physiquement les opposants politiques qu’il désigne comme des « terroristes ».

En rendant publique l’inculpation de Gupta, le procureur des États-Unis pour le district sud de New York, Damian Williams, s’est posé en grande sentinelle de l’État de droit. « Nous ne tolérerons pas, a-t-il déclaré, les tentatives d’assassinat de citoyens américains sur le sol américain et nous nous tenons prêts à enquêter, à contrecarrer et à poursuivre quiconque cherche à nuire aux Américains et à les réduire au silence, ici ou à l’étranger. »

Si Williams avait été plus honnête, il aurait déclaré que la classe dirigeante américaine et son État ne toléreront pas qu’une puissance étrangère viole son monopole de la violence d’État ; et que si les États-Unis proclament leur fidélité au droit international, lorsqu’il s’agit de défendre leurs propres intérêts prédateurs, comme ils le démontrent aujourd’hui en soutenant le génocide israélien à Gaza, ils n’obéissent qu’à leurs propres règles.

Non seulement les États-Unis, au nom de la « guerre contre le terrorisme », ont revendiqué le droit de tuer en toute impunité ceux qu’ils considéraient comme des terroristes étrangers par le biais de frappes de drones, mais le président Barack Obama s’est vanté d’avoir assassiné Anwar al-Awlaki, un citoyen américain de 40 ans, au Yémen en septembre 2011. Deux semaines plus tard, son administration a assassiné le fils d’Awlaki, âgé de 16 ans et né aux États-Unis.

Il ne faut pas s’étonner que le gouvernement Modi, qui dirige l’Inde par des méthodes ouvertement brutales, emprisonnant des journalistes et des militants en vertu de la fameuse loi antiterroriste fourre-tout UAPA, adopte les méthodes de terreur d’État employées par les plus proches alliés de l’Inde, l’impérialisme américain et l’État sioniste d’Israël. Il convient de noter que le régime hindou-suprémaciste de Modi, en plus de développer des liens militaires et sécuritaires de plus en plus importants avec Jérusalem, a une affinité idéologique et politique avec le sionisme, en particulier son aile fasciste de plus en plus prononcée, sur la base de leur hostilité commune envers les musulmans, de l’exclusivisme religieux et de la criminalité pure et simple.

L’inculpation des États-Unis a fait réfléchir New Delhi. Alors qu’elle a rejeté l’accusation du Canada selon laquelle des agents du gouvernement indien ont orchestré l’assassinat de Nijjar, la qualifiant d’« absurde », de « motivée » et d’insulte à la « démocratie » indienne, elle s’est empressée d’indiquer qu’elle prenait l’acte d’accusation de New York très au sérieux. Washington, dans la poursuite de ses propres intérêts impérialistes rapaces, et surtout de sa campagne de guerre contre la Chine, a sans aucun doute fait savoir qu’il aiderait le gouvernement Modi à enterrer toute l’affaire en échange de l’assurance que de telles transgressions ne se reproduiront plus à l’avenir.

Outre la mise en place d’un « comité de haut niveau » censé enquêter sur les allégations formulées dans l’acte d’accusation, le gouvernement Modi a déclaré, par le biais d’un communiqué du ministère des Affaires étrangères, que « l’Inde prend ces informations au sérieux car elles touchent également à nos intérêts en matière de sécurité nationale, et que les services compétents examinent déjà la question ».

Il y a un autre élément important dans toute cette affaire sordide, que certains médias ont souligné. L’acte d’accusation de Gupta indique que les autorités américaines avaient une connaissance préalable détaillée de l’assassinat de Nijjar ; pourtant, aucune explication n’a été fournie quant à la raison pour laquelle elles n’ont apparemment pris aucune mesure pour informer le Canada ou pour empêcher ce meurtre de sang-froid.

(Article paru en anglais le 6 décembre 2023)

Loading