La confrontation entre la classe ouvrière et le premier ministre François Legault et son gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ), pro-patronal et chauviniste québécois, s’intensifie.
Depuis novembre, la deuxième plus grande province du Canada et la seule à être majoritairement francophone est secouée par la plus grande vague de grèves du secteur public depuis un demi-siècle.
Les plus de 600.000 enseignants, travailleurs de la santé, membres du personnel de soutien scolaire, du personnel des cégeps et autres employés de l’État du Québec sont déterminés à améliorer leurs conditions de travail et à défendre les services publics, qui ont été ravagés par quatre décennies de mesures d’austérité imposées par les gouvernements successifs du Parti Québécois, des Libéraux et de la CAQ.
Les travailleurs de la base sont de plus en plus mécontents de l’intransigeance du gouvernement, qui fait pression pour obtenir des réductions de salaires réels et des changements radicaux dans les règles de travail afin de renforcer les pouvoirs des gestionnaires, d’augmenter la charge de travail et de réduire la rémunération des heures supplémentaires.
Mais alors même que les travailleurs font pression pour élargir la lutte, les syndicats conspirent avec le gouvernement pour conclure des accords de capitulation et saborder le mouvement de grève. En cela, les dirigeants syndicaux du Québec reçoivent un soutien crucial des appareils syndicaux corporatistes de tout le Canada, qui gardent un silence assourdissant sur la lutte des classes qui fait rage au Québec.
Plus tôt cette semaine, les dirigeants du secteur éducation de la CSQ, la FSE-CSQ, qui fait partie du Front commun, et de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), dont les 65.000 membres sont en grève depuis le 23 novembre, ont été forcés de rejeter les nouvelles offres «sectorielles» du gouvernement, remplies de reculs (c.-à-d. celles qui traitent des conditions de travail par opposition aux salaires et aux pensions qui sont négociés à une «table de négociation centrale»). La FSE a qualifié l’offre du gouvernement de «recul», tandis que la FAE l’a qualifiée d’«offre au rabais».
Cependant, jeudi soir, la FSE-CSQ a annoncé qu’elle avait accepté un «blitz de négociation» et qu’elle négocierait avec le gouvernement pendant toute la nuit. Vendredi matin, elle a annoncé un accord sectoriel provisoire, qu’elle tente maintenant de faire approuver rapidement par les délégués syndicaux.
Les travailleurs doivent se méfier. Les syndicats, qui depuis des décennies étouffent la lutte des classes et appliquent la politique pandémique désastreuse du gouvernement consistant à privilégier les profits avant la vie, espèrent clairement utiliser les vacances qui approchent pour affaiblir la détermination des travailleurs et saboter le mouvement de grève.
En début de semaine, le Front commun a menacé de mettre en œuvre son mandat de grève générale illimitée, qui a été soutenu par 95 % des travailleurs lors d’un vote en octobre dernier. Toutefois, il a refusé de donner une date précise, se contentant de dire qu’elle serait lancée «au moment jugé opportun» en janvier.
En réalité, les dirigeants du Front commun n’ont aucunement l’intention de déclencher une grève illimitée. Ils voient la menace d’une grève illimitée comme un moyen de garder le contrôle sur la base et de faire pression sur Legault pour obtenir quelques miettes de plus afin de présenter leur acceptation des ententes au rabais sous un jour un peu plus favorable.
Lors d’une conférence de presse tenue mercredi, les dirigeants du Front commun ont déclaré qu’après un an de négociations, 60 % des «progrès» en vue d’un règlement satisfaisant avaient été réalisés, avant d’affirmer dans la foulée que tout pourrait être réglé «en 48 heures».
Par la suite, François Enault, vice-président de la Confédération des syndicats nationaux, une autre composante majeure du Front commun, a admis que les travailleurs étaient prêts à débrayer «demain matin», mais «nous [les dirigeants syndicaux] ce n’est pas ce qu’on veut».
Pendant ce temps, la pression monte parmi les 65.000 enseignants membres de la FAE, qui sont en grève depuis quatre semaines sans aucune indemnité de grève. Ces derniers jours, un nombre croissant d’enseignants ont appelé sur les médias sociaux à étendre le mouvement de grève à l’ensemble de la population, qui soutient largement la lutte des enseignants pour la défense de l’éducation publique, ainsi que les actions qui toucheraient des secteurs économiques sensibles.
En réponse, la FAE a organisé le blocage de l’entrée principale du port de Montréal entre 5h45 et 8h20 jeudi matin, empêchant plus de 500 camions d’entrer et de sortir du deuxième plus grand port du Canada. À Québec, les enseignants ont également bloqué l’une des entrées du port de la ville, tandis qu’à Gatineau, ils ont bloqué l’accès au Casino du Lac-Leamy, propriété du gouvernement.
Ces actions démontrent la combativité des travailleurs et leur désir d’élargir la lutte. De la part des dirigeants syndicaux, cependant, ces brèves manifestations «perturbatrices» n’ont rien à voir avec un véritable virage vers la mobilisation du pouvoir social de la classe ouvrière et le développement d’une contre-offensive ouvrière contre le programme d’austérité et de guerre du gouvernement Legault et de l’ensemble de la classe dirigeante. Il s’agit plutôt d’une façon de désamorcer la colère des travailleurs, tout en semant des illusions dans leur politique visant à faire pression sur Legault.
Dans une entrevue à Radio-Canada, le vice-président aux affaires politiques de la FAE, Patrick Bydal, a expliqué que «le seul langage que comprend le gouvernement de François Legault est celui de l’argent». «Le bateau dans lequel nous mènent François Legault et le gouvernement», a ajouté Bydal, «il tangue. Il est temps que François Legault prenne ses responsabilités en chef d’État soucieux et qu’il amène ce bateau-là à bon port.»
Depuis le début des négociations en mars dernier, les syndicats maintiennent la position que les travailleurs doivent faire pression sur le premier ministre, ancien PDG de grandes entreprises et serviteur impitoyable des banques et des grandes sociétés, pour qu’il écoute les revendications des travailleurs. En réalité, Legault et sa CAQ n’ont jamais eu l’intention de négocier.
Poursuivant et intensifiant le travail des gouvernements précédents du PQ et du PLQ, Legault est déterminé à réduire les emplois, les salaires et les conditions de travail dans le cadre d’un programme brutal d’austérité et de privatisation des services publics. Ces coupes seront ensuite utilisées pour financer de généreuses réductions d’impôts pour les grandes entreprises et les riches. Ce programme anti-travailleur est appliqué par tous les gouvernements capitalistes au Canada et à l’étranger, que le parti au pouvoir se réclame de la gauche ou de la droite.
L’attaque contre les services publics et les travailleurs qui les fournissent est une question majeure qui touche les intérêts de l’ensemble de la classe ouvrière. C’est pourquoi la grève en cours des enseignants de la FAE et les grèves organisées par d’autres travailleurs ont bénéficié d’un fort soutien populaire, même si elles causent des désagréments considérables. Or, les syndicats ne font rien pour mobiliser ce soutien.
Ils craignent que la lutte des travailleurs du secteur public québécois ne déclenche un mouvement plus large de la classe ouvrière au Québec et dans tout le Canada et une remise en cause explicite du programme de guerre de classe de l’élite capitaliste, fondé sur l’austérité et la guerre. C’est pourquoi ils confinent la lutte des travailleurs du secteur public dans le cadre de la négociation collective anti-travailleurs réglementée par le gouvernement et de la politique nationaliste de l’establishment québécois.
Tout accord entre les bureaucrates syndicaux et le gouvernement se fera aux dépens des travailleurs et comportera des reculs. Les syndicats ont déjà abandonné les principales revendications des travailleurs, notamment en signalant qu’ils étaient prêts à accepter un accord de cinq ans et à négocier avec le gouvernement sur sa demande d’une plus grande «flexibilité» en matière d’horaires et de personnel.
Si les syndicats s’avèrent incapables d’imposer les diktats de l’élite dirigeante, Legault n’hésitera pas un instant à imposer une loi spéciale de retour au travail pour criminaliser la grève. D’ailleurs, il a probablement déjà une ébauche de cette loi sous la main.
Pour contrer les efforts des appareils syndicaux pro-capitalistes visant à saborder le mouvement de grève, pour mobiliser le soutien de toute la classe ouvrière du Québec et du Canada et pour se préparer à défier toute loi anti-grève, des travailleurs ont formé le Comité de base de coordination des travailleurs du secteur public du Québec. Le Comité est le fer de lance de la construction de comités de base sur chaque lieu de travail afin de prendre la direction de la lutte contractuelle en la retirant des mains des bureaucrates syndicaux. Il a présenté une série de revendications, dont une augmentation immédiate de 20 % des salaires pour tous les travailleurs, une clause d’indexation sur le coût de la vie, l’arrêt de toute privatisation, la formation et l’embauche de dizaines de milliers de nouveaux travailleurs et la fin des heures supplémentaires forcées.
La déclaration fondatrice du Comité de coordination déclare : «Le déclenchement d’une grève générale illimitée signifiera un affrontement politique direct avec le gouvernement Legault. Il réagira sans aucun doute, comme ses prédécesseurs péquistes et libéraux l’ont fait à maintes reprises dans le passé, en criminalisant notre grève. Il faut donc dès maintenant se préparer à défier une loi de retour au travail. Cela ne peut se faire que par la mobilisation active du large soutien dont nous jouissons dans la population, y compris en luttant pour établir des comités de grève de solidarité de la base et du personnel dans tout le secteur privé afin que la pleine puissance de la classe ouvrière puisse être mise à contribution dans la lutte.»
«Il est également impératif que nous sortions du carcan provincial et nationaliste québécois qui nous est imposé par les appareils syndicaux. Nous devons solliciter et obtenir le soutien des travailleurs des secteurs public et privé de tout le Canada, qui sont confrontés à des attaques similaires de la part des gouvernements à tous les niveaux et des employeurs avides de profits.»
