L’Alliance Sahra Wagenknecht en Allemagne: une vaine tentative de sauver le capitalisme

Alors que les agriculteurs protestent contre le gouvernement de coalition dans les rues de Berlin, que les conducteurs de train font grève contre les baisses de salaire réel qui leur sont imposées et que des manifestations contre le soutien de l’Allemagne au génocide de Gaza ont lieu presque quotidiennement, des politiciens et des fonctionnaires se réunissaient derrière les portes closes d’un hôtel berlinois pour lancer le nouveau parti, le Bündnis Sahra Wagenknecht-Vernunft und Gerechtigkeit (Alliance Sahra Wagenknecht-Raison et Justice, BSW).

De gauche à droite, Ralph Suikat, Lukas Schoen, Amira Mohamed Ali et Sahra Wagenknecht lors d'une conférence de presse le 23 octobre 2023 [AP Photo/Markus Schreiber]

Lors de la conférence de presse qui a suivi, Sahra Wagenknecht a clairement indiqué qu’elle n’était nullement intéressée à développer la résistance au gouvernement de coalition allemand détesté, mais bien plutôt à l’orienter sur des voies de droite et à la réprimer. Le vice-président Shervin Haghsheno a déclaré sans équivoque que la principale préoccupation du nouveau parti était de mettre fin à «l’évolution alarmante» qui faisait que la majorité de la population avait perdu confiance dans les partis de l’establishment.

Wagenknecht a annoncé que son BSW pourrait entrer dans des gouvernements de coalition dès les élections des Lands en Allemagne de l’Est. Le vice-président du groupe parlementaire du BSW au Bundestag, Klaus Ernst, a ensuite ajouté que des coalitions avec les trois partis composant l’actuel gouvernement fédéral — les sociaux-démocrates (SPD), les libéraux-démocrates (FDP) et les Verts — ou avec les chrétiens-démocrates (CDU), dans l’opposition, n’étaient pas exclues.

Le BSW cherche à collaborer avec précisément les partis qui ont déclaré que le génocide à Gaza était une affaire d’État, qui déploient à nouveau les chars allemands contre la Russie 79 ans après la Seconde Guerre mondiale et qui ont causé une dévastation sociale sans précédent au cours des dernières années. L’objectif du BSW n’est pas de mettre fin à ces politiques, mais de les appliquer plus efficacement. Cela se voit dans les positions qu’il a présentées ainsi que dans le personnel droitier et usé que Wagenknecht a rassemblé pour son projet.

À la conférence de presse, les représentants de la nouvelle formation ont déclaré à l’unisson qu’ils ne construisaient pas un parti de gauche. «Nous avons délibérément dit que nous n’étions pas un parti de gauche 2.0», a expliqué Fabio de Masi, ancien parlementaire du Parti de gauche et aujourd’hui candidat principal désigné du BSW pour les élections européennes. Le BSW voulait être un «parti populaire» à large assise, dans lequel même les électeurs de longue date de la CDU qui appréciaient le partenariat social étaient les bienvenus.

En termes de politique économique, le BSW ne diffère pas significativement des partis de l’establishment. Les phrases sur la «justice sociale» et les «possibilités d’avancement» ne sont que les accompagnements d’un programme radicalement pro-capitaliste et nationaliste qui célèbre l’économie de marché capitaliste et prétend que la croissance des entreprises allemandes sert le bien commun. Le parti souhaite apporter un soutien financier massif à «l’industrie nationale» et aux «technologies d’avenir fabriquées en Allemagne».

Alors que les entreprises se voient ainsi promettre des milliards en subventions, le nouveau parti soutient pleinement les attaques sociales du gouvernement fédéral. C’est ce que représente en particulier son deuxième principal candidat aux élections européennes, l’ancien maire de Düsseldorf Thomas Geisel. Il y a quelques mois, Geisel a écrit un pamphlet célébrant l’«Agenda 2010», la politique de coupes sociales et d’aggravation du Droit du travail du gouvernement Schröder, dirigé par le SPD, affirmant que ces mesures avaient mis l’Allemagne sur la voie de la croissance. Il a demandé que les chômeurs qui pourraient en principe travailler ne reçoivent plus d’aide de l’État et que l’âge de la retraite soit encore repoussé.

L’ancien social-démocrate a insisté à la conférence de presse sur ces exigences, qui reviennent à forcer les chômeurs à prendre les emplois les moins bien rémunérés et les plus super-exploités, ce qui a pour effet d’abaisser encore le niveau général des salaires. Ceux qui touchaient des allocations publiques avaient le devoir de prendre un travail, a déclaré Geisel. De Masi a lui aussi défendu le «devoir de coopération» des jeunes chômeurs et donc le régime de sanctions et de baisse des salaires.

Le caractère profondément anti-ouvrier du nouveau parti est particulièrement évident dans sa façon de désigner les réfugiés comme boucs émissaires, ce qui a pris de loin la plus grande place lors de la conférence de presse. Tout en soutenant les attaques sociales, le BSW veut rendre les membres les plus faibles de la société responsables des effets dévastateurs de cette politique. Wagenknecht n’impute pas à la politique menée dans l’intérêt des riches le manque de logements et les infrastructures surchargées, comme le manque de places en crèche, mais bien plutôt «l’échec de l’intégration» des réfugiés. «Ces problèmes ont été niés pendant des années. Mais ils sont bien réels», affirme Wagenknecht.

Selon les représentants du BSW, la solution consiste à réduire considérablement le nombre d’immigrants. À cette fin, le parti souhaite introduire des procédures d’asile aux frontières extérieures de l’UE et dans les pays tiers, afin de rendre la forteresse Europe encore plus impénétrable. Geisel a même affirmé que le «droit d’asile individuel», inscrit dans la constitution allemande à la suite des expériences vécues sous le régime nazi, n’était plus adapté aujourd’hui, car il ouvrait la porte à une immigration incontrôlée. De Masi a déploré que les déportations massives d’immigrants prévues par le gouvernement soient «difficiles sur le plan logistique». Il fallait donc prendre des mesures pour réduire les incitations à venir en Allemagne.

En matière de politique étrangère, le BSW n’a que des divergences tactiques avec les autres partis du Bundestag. L’alliance parle au nom de certains secteurs de la classe dirigeante qui voient leurs propres intérêts commerciaux menacés par la confrontation avec la Russie et qui souhaitent adopter immédiatement une politique plus indépendante des États-Unis. Wagenknecht a donc appelé à des négociations de paix avec la Russie et critiqué la politique de sanctions. Cela n’a rien à voir avec une position anti-militariste. Le programme du parti demande explicitement que la Bundeswehr (forces armées) soit «adéquatement équipée». Lors de la conférence de presse, De Masi a attaqué l’ex-ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, lui reprochant de ne pas avoir réarmé l’Allemagne de manière suffisamment efficace.

L’attitude militariste est particulièrement évidente dans sa façon de traiter le génocide à Gaza. Le gouvernement allemand soutient et finance le massacre brutal de milliers d’enfants, de femmes et d’hommes pour affirmer ses propres intérêts économiques dans la région. Les députés du BSW au Bundestag, qui étaient alors encore membres du Parti de gauche, avaient le 10 octobre voté à l’unanimité en faveur de la résolution de solidarité avec Israël et donné carte blanche au gouvernement Netanyahou pour qu’il commette son génocide.

À la conférence de presse, aucun des représentants du BSW n’a jugé nécessaire d’aborder cette question centrale. Ce n’est que lorsque Wagenknecht a été interrogée sur sa position, après plus de deux heures, qu’elle a fait une brève déclaration dans laquelle elle blâmait Israël et le Hamas à parts égales pour la violence et appelait à un cessez-le-feu. Elle n’a pas dit un mot sur le rôle immonde du gouvernement allemand, sur la restriction massive des droits démocratiques et la campagne médiatique contre les opposants à la guerre.

La solidarité de Wagenknecht avec le gouvernement fédéral découle directement de la logique de son programme pro-capitaliste et nationaliste. Son plaidoyer en faveur d’une Europe indépendante qui ne serait pas «écrasée entre les États-Unis et le nouveau bloc de puissance de plus en plus sûr de lui autour de la Chine et de la Russie», mais qui mènerait au contraire une politique sûre d’elle dans son propre intérêt, équivaut en soi à une déclaration de guerre commerciale et de guerre tout court. Même les innombrables phrases sur la «détente» et la «coopération internationale» ne peuvent le dissimuler.

Le programme droitier de Wagenknecht ne rompt pas avec les traditions du Parti de Gauche, mais s’inscrit dans la continuité de son action antérieure. C’est la troisième incarnation d’un parti qui était déjà hostile à la classe ouvrière il y a 35 ans, lorsqu’il était parti d’État stalinien dans l’ex- Allemagne de l’Est, et qui prend maintenant des formes ouvertement réactionnaires dans des conditions de crise capitaliste profonde et d’agression impérialiste croissante.

Le changement de nom du Parti socialiste unifié (SED en allemand) en Parti du socialisme démocratique (PDS) en février 1990 a servi aux vieux bureaucrates staliniens à imposer la restauration capitaliste et à supprimer toute opposition à celle-ci. Hans Modrow, président honoraire de longue date du parti et dernier chef de gouvernement de l’Allemagne de l’Est, considérait que sa tâche consistait à «préserver la gouvernabilité du pays et à empêcher le chaos». Wagenknecht avait rejoint le SED à l’été de 1989 et avait été élue à la direction du PDS en 1991.

Lorsque le PDS a été éjecté du Bundestag en 2002 en raison de sa politique de droite et de son soutien sans réserve aux coupes sociales dans les gouvernements des Lands auxquels il participait, la WASG (une scission du SPD) lui est venu en aide. L’actuel mari de Wagenknecht, Oskar Lafontaine, ancien dirigeant de longue date du SPD, a joué un rôle-clé dans la fusion du PDS et de la WASG en Parti de gauche et dans le fait d’éloigner le socialisme du nom du parti. Le Parti de gauche était censé absorber le mécontentement que le SPD avait provoqué avec sa politique d’«Agenda 2010» et ses déploiement de la Bundeswehr à l’extérieur, et défendre ainsi le capitalisme. Wagenknecht était tête de liste la nouvelle formation et chef de son groupe parlementaire.

Après un succès électoral initial, le Parti de gauche a rapidement perdu son soutien, car ses slogans de gauche ne parvenaient pas à dissimuler sa politique droitière de dévastation sociale. Aux dernières élections fédérales, il est passé sous la barre des 5 pour cent nécessaires pour entrer au Bundestag. Aujourd’hui, Wagenknecht tente à nouveau de canaliser le mécontentement et ne prétend même plus être de gauche. Compte tenu de l’énorme aggravation des inégalités sociales et de la politique de guerre agressive, il n’y a plus de place pour de telles manœuvres. C’est pourquoi Wagenknecht remplace de plus en plus ouvertement la phraséologie «sociale» par une agitation xénophobe et des slogans nationalistes allemands. Elle mobilise sciemment la lie de la société pour la retourner contre l’opposition de la classe ouvrière.

Pendant ce temps, le reste du Parti de gauche est entièrement du côté du gouvernement fédéral, il courtise les classes moyennes urbaines avec les Verts sur les questions de style de vie et participe avec enthousiasme aux coupes sociales, à la déportation massive de réfugiés et au renforcement des pouvoirs de l'État, en dépit de tous les sondages.

Les travailleurs doivent affronter avec une hostilité non dissimulée cette troisième tentative de Wagenknecht de sauver le capitalisme. Le BSW ne s’oppose pas à la politique de guerre et de coupes sociales du gouvernement, il la soutient. La seule façon de s’opposer au militarisme, d’empêcher une troisième guerre mondiale et de défendre les droits sociaux est la mobilisation internationale de la classe ouvrière contre le capitalisme. Aucun problème ne peut être résolu sans que soit brisé le pouvoir des banques et des trusts et sans qu’ils soient placés sous contrôle démocratique. Un tel mouvement nécessite l’unification des travailleurs au-delà de toutes frontières nationales, ethniques et religieuses.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (Parti de l’égalité socialiste, SGP) se bat pour cette perspective avec ses partis frères de la Quatrième Internationale dans le monde entier. Si vous pouvez voter, donnez votre signature pour soutenir notre participation aux élections européennes et participez à la construction du PES.

(Article paru d’abord en anglais le 18 janvier 2024)

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