Des agriculteurs ont organisé des barrages routiers jeudi, et les organisations parisiennes de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) et les Jeunes agriculteurs ont appelé hier après-midi à un « blocus de Paris » à partir de 14h vendredi. Avant cette annonce, des groupes d'agriculteurs de Picardie et de l'Essonne étaient déjà en route vers la capitale pour bloquer les autoroutes A1, A15, A13, A10, A11 et A6.
Ce mouvement fait partie d'une révolte paneuropéenne des agriculteurs contre la réduction des subventions de la politique agricole commune (PAC) de l'UE et l'augmentation des taxes sur le diesel, qui dévastent leurs revenus. Les agriculteurs craignent aussi l'impact des importations bon marché, notamment les céréales ukrainiennes, sur leurs revenus. Après que les agriculteurs allemands ont occupé Berlin le 15 janvier, la mobilisation s’est étendue vers la France, la Belgique et la Pologne. Des manifestations sont prévues en Espagne.
Jeudi, le nouveau gouvernement de Gabriel Attal a tenu une réunion d'urgence sur cette crise. Attal doit annoncer les propositions de son gouvernement lors d'une conférence de presse cet après-midi dans la Haute-Garonne.
La Commission européenne a également avancé une conférence prévue sur l'agriculture, qui s'est ouverte jeudi. La classe dirigeante se précipite pour tenter d’étouffer le mouvement. Elle veut continuer à injecter des centaines de milliards d'euros à la guerre contre la Russie, alors que les agriculteurs peinent à joindre les deux bouts et que les travailleurs se serrent la ceinture aux repas.
L'annonce du blocus de Paris a constitué un désaveu embarrassant pour les dirigeants des syndicats agricoles. Moins de 24 heures avant l'approbation officielle par les syndicats de la marche sur Paris, le chef de la FNSEA, Arnaud Rousseau, avait déclaré qu'il n'était pas prévu «à ce stade» de bloquer Paris. Arnaud Gaillot, président des Jeunes Agriculteurs, avait qualifié les appels au blocage du pays pour vaincre Macron de «dernier recours».
Les dirigeants syndicaux ne dirigent pas les événements, mais tentent de contenir la colère populaire, pour qu’elle ne déborde pas les organisations syndicales paysannes et ouvrières. Ils sont engagés dans un exercice d'équilibre délicat, essayant de contenir les actions des agriculteurs tout en évitant de perdre toute crédibilité auprès de leurs membres. Ils ont approuvé le blocage de Paris seulement parce qu’ils ne pouvaient pas l’arrêter.
Dans l’analyse finale, les syndicats agricoles remplissent une fonction similaire à celle des bureaucraties syndicales, qui ont négocié les attaques sociales contre leurs membres, puis subordonné l'opposition ouvrière à leur propre 'dialogue social' avec Macron.
L'allégeance des syndicats agricoles à l'État capitaliste qui opprime leurs membres s’est exprimée très clairement dans la colère de Luc Smessaert, vice-président de la FNSEA. Smessaert a dénoncé les agriculteurs qui avaient brûlé partiellement la préfecture d’Agen, en déclarant sur FranceInfo: «Ce qui s'est passé à Agen n'est pas acceptable. Il ne faut pas qu'on s'en prenne aux biens».
De nombreux agriculteurs veulennt non seulement s'opposer aux réformes annoncés, mais lutter contre les conditions existantes qui font qu'ils ne tiennent plus qu'à un fil. Les interviews réalisées à travers la France révèlent la situation impossible dans laquelle se trouvent déjà les petits agriculteurs, et que les nouvelles réglementations ne feront qu’aggraver.
Pierre Boissou a expliqué l'impact de l’effondrement des subventions de la PAC : «En un an, c’est une perte de 12.000 euros net. On arrive à gagner entre 1.000 et 1.500 euros par mois, mais pour 70 heures de travail hebdomadaire».
Cyril Cottin, un agriculteur de Séreilhac qui a rejoint les manifestations indépendamment d'un syndicat à Aixe-Sur-Vienne, a dit qu'il y a 18 ans, il gagnait 1 000 euros par mois avec son élevage de bovins, mais qu'il n'en gagne plus que 800 aujourd'hui.
Damien Bihan, sur son tracteur à un barrage routier en Bretagne, explique les difficultés à obtenir des prêts pour du nouveau matériel agricole suite à la hausse des taux d'intérêt: «Pour rester dans la course, il faut toujours investir. Quand j’ai commencé, le taux d’un emprunt bancaire était de 1 pour cent. Aujourd’hui, c’est 5 pour cent. Demander 300.000 euros coûte 50.000 euros de plus qu’à mes débuts. Il faut vivre avec cette pression.»
La France est le premier producteur agricole de l'UE, avec 18 pour cent de la production totale européenne. Elle reçoit 9,5 milliards des 58,27 milliards de dépenses agricoles de l’UE. Ces subventions se sont effondrées, étant donnée la forte hausse de l'inflation. Selon l'Atlas de l'agriculture, les subventions accordées aux agriculteurs français ont culminé en 2005 à 10,4 milliards d'euros; avec l'inflation, ceci s'élèverait aujourd'hui à 15,67 milliards d'euros. En termes réels, les subventions ont diminué de plus d'un tiers.
Une grande partie des subventions va aux grandes entreprises agroalimentaires, dont beaucoup ont profité du rachat des terres des petits agriculteurs ruinés. En 2010, 80 pour cent des subventions de la PAC pour la France sont allées à de grandes entreprises et à des organisations caritatives.
La réunion d'urgence du gouvernement jeudi a sans aucun doute traité de comment faire adopter des mesures européennes sans impliquer dans la lutte des couches plus larges de la population, y compris la classe ouvrière. Jeudi, des pêcheurs de Rennes ont rejoint les agriculteurs qui manifestaient devant la préfecture pour protester l'interdiction de pêche sur la côte atlantique de la France, qui dure depuis plusieurs mois.
Après la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, et moins d'un mois après le début de 2024, une confrontation explosive émerge entre des couches croissantes de la population active, d'une part, et l'État policier fascisant de Macron, de l’autre.
Le gouvernement craint que le conflit avec les agriculteurs ravive les luttes menées par des millions de travailleurs en 2023. En avril dernier, des millions de personnes ont défilé contre Macron, les travailleurs des industries critiques ont débrayé et les deux tiers des Français voulaient une grève générale pour faire échouer la réforme des retraites. Le week-end dernier, des dizaines de milliers de personnes ont défilé contre la loi fascisante anti-immigration du président, préparée avec l’extrême-droite de Marine Le Pen.
Les travailleurs et les jeunes doivent préparer leur propre entrée dans la lutte lancée par les agriculteurs. Les petits agriculteurs ne peuvent pas vivre alors que les sauvetages bancaires et la guerre contre la Russie accaparent toutes les ressources de la société. Seule une lutte pour exproprier les milliers de milliards d'euros gaspillés aujourd'hui sur les banques et les guerres impérialistes peut créer un approvisionnement alimentaire fiable et écologiquement durable qui réponde aux besoins des travailleurs comme des agriculteurs.
Surtout, les travailleurs ne peuvent pas attendre que les bureaucraties syndicales nationales lancent la bataille contre Macron et l’UE. Ces bureaucraties – comme l’ont montré les manifestations de l’année dernière sur les retraites – s’opposent à une lutte pour faire chuter Macron. Dès le départ, la défense des luttes paysannes en Europe nécessite la construction d'un mouvement international et d'organisations indépendantes au sein de la classe ouvrière pour mener une lutte pour le pouvoir et pour une révolution socialiste à travers l'Europe.
