Sur fond de mobilisation d’agriculteurs allemands, dont les tracteurs ont bloqué les avenues de Berlin, la mobilisation s’étend à la France et à toute l'Europe. La colère explose face aux conséquences de la guerre OTAN-Russie en Ukraine et à la spéculation menée par les marchés financiers, les entreprises agroalimentaires et l’Union européenne (UE). Les revenus des agriculteurs chutent, alors que les prix de l’alimentation flambent.
La mobilisation touche la France, la Pologne et la Roumanie et se prépare en Espagne. Les agriculteurs polonais et roumains ont bloqué leurs frontières avec l'Ukraine pour exiger des subventions, face aux importations de céréales ukrainiennes bon marché. En Espagne, les agriculteurs menacent de bloquer le ministère de l'Agriculture en février. Cette semaine, la mobilisation s’est étendue à toute la France, installant le plus grand nombre de barrages routiers depuis la lutte des «gilets jaunes» de 2018-19.
Comme la puissante grève des cheminots allemands et de grèves appelées contre la loi fascisante sur l'immigration en France, la lutte des agriculteurs européens reflète l'opposition populaire croissante à l'OTAN et à l'UE. La question décisive, comme pour la lutte des «gilets jaunes», est de relier ce mouvement à une lutte plus large des travailleurs contre le capitalisme. Seule la mobilisation de tout le pouvoir social de la classe ouvrière peut mettre fin aux guerres et à la spéculation financière qui étranglent les travailleurs ruraux.
La mobilisation en France a commencé dans le sud-ouest par des blocages pour dénoncer les bas prix de revient et l’augmentation des taxes sur le gazole. Ces mêmes problèmes avaient déclenché la mobilisation des agriculteurs en Allemagne, quand Berlin a réduit les subventions aux carburants agricoles, afin équilibrer son budget tout en dépensant des centaines de milliards d'euros pour le réarmement contre la Russie.
Les agriculteurs français ont d’abord bloqué plusieurs autoroutes en Occitanie. Cette semaine, les manifestations se sont étendues à tout le sud-ouest, ainsi que dans la Drôme, en Picardie et en Bretagne.
Une agricultrice, Alexandra Sonac, a été tuée sur un barrage routier dans l'Ariège, lorsqu'une voiture a franchi le barrage tôt mardi matin, renversant Sonac, sa fille et son mari. Sa fille est décédée hier, mais son mari devrait survivre. Le conducteur de la voiture, identifié comme un ressortissant arménien faisant l'objet d'un arrêté d'expulsion par la police française, est mis en examen pour homocide involontaire.
La mobilisation des agriculteurs se développe en dehors du contrôle des syndicats qui négocient avec l'État capitaliste: la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), la Coordination rurale et la Confédération paysanne. Ces organisations n'ont pas donné d'ordre pour le blocage initial de l'autoroute Toulouse-Bayonne qui a déclenché les protestations, ni pour les blocages des autoroutes A6 et A7 entre Paris, Lyon et Marseille.
Mardi et mercredi, les dirigeants des syndicats d'agriculteurs ont rencontré le nouveau Premier ministre, Gabriel Attal, et ont promis de trouver des «centaines de millions d'euros» pour aider les agriculteurs.
Mais la colère monte toujours; et la mobilisation des agriculteurs s’est poursuivie et a reçu le soutien des taxis qui ont organisé des opérations-escargot à Toulouse et à Bordeaux. Des agriculteurs qui manifestaient hier devant la préfecture d'Agen l'ont recouverte de lisier et ont incendié la façade du bâtiment.
Aujourd'hui, des manifestations sont attendues dans 85 départements ainsi qu’à Lyon, Bordeaux, Amiens, Orange, Bourges, Bayonne, Agen, Périgueux et Angoulême.
Comme en Allemagne, les agriculteurs pourraient bientôt bloquer la capitale nationale. Hier sur France2, le président de la FNSEA Arnaud Rousseau a averti que «Cette colère est inédite pour le monde agricole», dénoncé «la violence, car parfois elle n’est pas très loin», et insisté que bloquer Paris n’est «pas une option» qu’il envisage. Cependant, des convois de dizaines de tracteurs convergent vers Paris, de la Picardie au nord et de l'Essonne au sud.
Les agriculteurs ont provoqué une crise profonde du gouvernement. 85 pour cent des Français soutiennent le mouvement et 56 pour cent sont déjà favorables à une augmentation des subventions agricoles. Depuis deux jours, Attal mène des discussions de crise avec les confédérations paysannes, sans faire d’annonce sur les politiques qu’il veut mener.
Le ministre fascisant de l'Intérieur, Gérald Darmanin, a dit aux agriculteurs qu'il veut «les soutenir politiquement tout en les encourageant à respecter les biens publics ». Il a aussi déclaré hypocritement: «On n'envoie pas les CRS sur des gens qui souffrent ». En réalité, le il a déjà envoyé les forces de l’ordre surveiller les agriculteurs dans le sud et prépare sans doute des mesures sécuritaires intenses dans le cas où les manifestations atteindraient le centre de Paris, comme lors de la lutte des «gilets jaunes».
Le ministre de l'Agriculture, Marc Fesneau, menace de prendre une ligne dure, promettant de «ne céder à aucune facilité et aucune démagogie». Lors d’un point presse à Matignon, il a ajouté qu'il indiquerait sa politique «dans les prochains jours» et confié au Monde : «Il faut y aller modestement, c’est plutôt mon genre».
Afin de renforcer leur influence auprès des agriculteurs en lutte, les chefs de confédérations agricoles critiquent l’inaction gouvernementale. La présidente de la Coordination rurale, Véronique Le Floch, a qualifié de «catastrophique» l'absence d'annonce de la part d’Attal: «On attendait au moins un signe fort sur le gazole non routier (GNR) et des mesures par rapport à la trésorerie des agriculteurs qui sont confrontés à des crises sanitaires sans précédent».
Mais ni les gouvernements capitalistes ni les confédérations qui négocient avec eux n'ont à cœur les intérêts des masses. Dans la lutte qui oppose les agriculteurs au gouvernement, leur meilleur allié est la classe ouvrière.
La France compte 390.000 exploitations de tailles diverses, certaines industrielles et d’autres très petites, où les agriculteurs partent à la retraite avec des pensions de misère d'à peine 400 euros mensuels. Mais la classe dirigeante compte à tous prix gaspiller des centaines de milliards d'euros sur la guerre et le renflouement des banques, même au prix de refuser de nourrir le peuple.
Comme Berlin, Macron veut augmenter les dépenses militaires de plus de 100 milliards d'euros d'ici 2030. Pour financer ce programme d'escalade des guerres en Afrique et de l'OTAN contre la Russie, ila adopté la réduction massivement impopulaire des retraites l'année dernière. Gouvernant contre le peuple, il a envoyé la police attaquer grèves et manifestations de millions de travailleurs. Finalement, il s'est appuyé sur les bureaucraties syndicales pour étouffer le mouvement afin d’augmenter les budgets de guerre.
Les agriculteurs dénoncent le conditionnement par l'UE des subventions de la Politique agricole commune à la mise en œuvre rapide du programme «De la ferme à la fourchette». Ce programme veut réduire la consommation de gazole, l'utilisation d'engrais, et la taille du cheptel des éleveurs afin de minimiser l’émission de gaz à effet de serre qui nuisent au climat. Mais les responsables de l'UE ont adopté ce plan sans accorder une aide suffisante aux agriculteurs et avec un mépris manifeste pour la sécurité alimentaire de la population.
Les études de ce programme pointent le danger d’un effondrement de la production et de la consommation alimentaires et d’une crise de l'agriculture européenne. En 2020, le ministère du Commerce américain a conclu que ce programme entraînerait une baisse de 11 pour cent de la production et une augmentation de 17 pour cent des prix. En 2021, l'université de Kiel a tablé sur une baisse de 16 pour cent de la production et une augmentation des prix de 12 pour cent pour les céréales, de 36 pour cent pour le lait et de 42 pour cent pour la viande.
Il y a assez d’argent pour que chacun puisse manger, travailler et produire de la nourriture sans nuire à l’environnement. Mais cet argent doit être re pris aux plans de sauvetage des banques et aux budgets militaires téméraires des bellicistes de l’UE. Cela implique d'unir les agriculteurs derrière une lutte de la classe ouvrière pour faire chuter les gouvernements capitalistes d’Europe, prendre le pouvoir et construire les États-Unis socialistes d'Europe.
