La question de la livraison de missiles de croisière Taurus à l’Ukraine domine depuis des jours le débat politique intérieur en Allemagne. La livraison de cette arme de haute précision, capable d’atteindre Moscou depuis l’Ukraine et de détruire des bunkers bien protégés, signifierait une escalade massive de la guerre.
Le chancelier Olaf Scholz (Parti social-démocrate, SPD) a jusqu'à présent rejeté l'envoi de missiles Taurus en Ukraine. Son raisonnement est qu’en raison de sa longue portée, il serait irresponsable de renoncer au contrôle de cette arme. Son déploiement en Ukraine nécessiterait donc le déploiement de soldats allemands. Il rejette cette proposition au motif que cela équivaudrait à une implication directe de l'Allemagne dans la guerre.
L'opposition chrétienne-démocrate (CDU/CSU), des membres de premier plan de la coalition gouvernementale de Scholz en particulier, Verts et Libéraux-démocrates (FDP), une grande partie des médias et de nombreux «experts de la guerre» autoproclamés s'élèvent contre le refus de Scholz d'envoyer les missiles. Ce qu'il présente comme prudence et délibération, ils le dénoncent comme faiblesse et lâcheté.
Un cas typique est une tribune publiée par les experts en politique étrangère des Verts et de la CDU, Anton Hofreiter et Norbert Röttgen, dans le Frankfurter Allgemeine du 11 mars, sous le titre «Le défaitisme catastrophique du chancelier». Ils cherchent à se surpasser dans leur rhétorique guerrière et ne reculent devant aucun risque. «La rhétorique de Scholz nous rend plus faibles que nous ne le sommes», écrivent-ils, ajoutant que «guerre nucléaire, escalade, partie prenante dans la guerre» ne sont que quelques-uns des mots à la mode inventés par le chancelier, signalant à Poutine qu'il n'a pas à craindre de conséquences graves.
Le groupe parlementaire CDU/CSU a déposé à deux reprises au Bundestag [le parlement allemand] une proposition visant à fournir des missiles Taurus à l'Ukraine. Les deux motions ont échoué parce que, à quelques exceptions près, les députés Verts et FDP ont respecté la discipline de parti et que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD), le parti d'extrême droite et le parti BSW de Sarah Wagenknecht ont également voté contre.
La CDU/CSU a ouvertement justifié sa motion en affirmant que l’Ukraine devrait être en mesure d’élargir la guerre à l’intérieur même de la Russie. «Les forces ukrainiennes n’ont pas la capacité d’attaquer de manière ciblée les lignes d’approvisionnement, les installations de commandement et de contrôle et les structures logistiques afin de créer la base de nouvelles offensives réussies», peut-on lire dans la motion. Pour cette raison, poursuit-elle, l’Ukraine avait déjà exprimé à plusieurs reprises son souhait de disposer d’armements de précision à distance et demandé la livraison du missile de croisière Taurus.
En réalité, tant Scholz que ceux qui s’opposent à lui trompent le public. Ils en savent bien plus qu’ils ne l’admettent publiquement et collaborent étroitement en coulisses pour intensifier la guerre. Cela est devenu évident mercredi dernier où le différend sur le Taurus était au centre d'une séance de questions parlementaires au Bundestag.
Après que Norbert Röttgen (CDU) eut violemment attaqué le chancelier, Scholz a laissé tomber le masque. Rompant avec le protocole, il passa du «vous» formel (Sie) à la forme familière (Du) et accusa son «cher Norbert» de connaître, en tant que président de la commission des Affaires étrangères, les raisons pour lesquelles le Taurus ne pouvait pas être livré pour le moment. Röttgen se cachait derrière le fait que cette information était secrète, a déclaré Scholz.
« Mais ce qui m'énerve, cher Norbert, cher député », a poursuivi Scholz, « c'est que tu sais tout et que tu pratiques une communication publique qui se base sur le fait que tes connaissances ne sont pas du domaine public. Dans une démocratie, on ne devrait pas procéder de cette manière. »
Que savent Scholz et Röttgen que le public n’a pas le droit de savoir? Le public a le droit de le savoir, car l’enjeu n’est rien de moins que le danger d’une guerre nucléaire dévastatrice.
L’insouciance, la prise délibérée de risques et le manque de scrupules avec lesquels le gouvernement, l’opposition et les médias attisent la guerre avec la Russie et jouent à la roulette russe avec les armes nucléaires sont à couper le souffle. Un commentaire du Spiegel a qualifié de « fatal » le fait que Scholz se laisse présenter en public comme un «chancelier de la paix» et «déclenche ainsi les rêves pacifistes sociaux-démocrates des décennies passées».
Ceci est prononcé dans une Allemagne responsable des plus grands crimes de guerre de l’histoire de l’humanité !
Que Scholz soit un chancelier de la paix est toutefois un conte de fées. Il ne se lasse pas de souligner que «l’Allemagne est de loin le plus grand fournisseur d’armes» de l’Ukraine de tous les pays européens et il insiste sur le fait qu’il ne s’arrêtera pas avant que la Russie soit militairement vaincue.
Les divergences d'opinion de Scholz avec Röttgen et d'autres partisans du Taurus sont purement tactiques. Scholz ne veut pas exposer l’Allemagne prématurément parce qu’il ne fait pas confiance aux promesses faites par les États-Unis, la France et le Royaume-Uni. À mesure que la guerre contre la Russie s’intensifie, les rivalités entre les puissances de l’OTAN augmentent au lieu de diminuer.
Des conflits similaires ont eu lieu à l’automne 2022, car Scholz s’était opposé à la livraison de chars Leopard. Déjà à cette époque, il mettait en garde contre l’utilisation des armes nucléaires russes. On sait à présent qu’il en savait plus qu’il ne disait.
Le 9 mars 2024, sous le titre «Le moment Armageddon de Biden: quand la détonation nucléaire semblait possible en Ukraine», le New York Times a rapporté qu'à l'automne 2022, la CIA avait estimé la possibilité d'une frappe nucléaire russe à 50 pour cent ou plus si les forces russes étaient repoussées davantage. Le gouvernement américain s'était préparé à une contre-attaque. Jamais depuis la crise des missiles cubains de 1962 le danger d’une guerre nucléaire n’avait été aussi grand. Scholz, qui se rendait en Chine, a été informé par le gouvernement américain. Il devait convaincre le président Xi Jinping de mettre publiquement en garde la Russie contre l’utilisation d’armes nucléaires, ce qu’il a fait.
Lorsque la crise s'est quelque peu atténuée et que les États-Unis ont mis des chars lourds à la disposition de l'Ukraine, Scholz a accepté la livraison du Leopard. Aujourd'hui, non seulement les Leopards, mais aussi les chars Marder et Gepard, les lance-roquettes, les obusiers automoteurs, les systèmes de défense aérienne, les fusils d'assaut et les lance-grenades de fabrication allemande sont utilisés en Ukraine. La livraison des missiles Taurus se prépare malgré le veto officiel de Scholz. Selon un article de Die Welt, le ministre de la Défense Boris Pistorius (SPD) ferait moderniser tous les missiles Taurus en vue d'une éventuelle exportation. La ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock (Verts) cherche également des moyens de faciliter la livraison des missiles Taurus.
La pose prise par Scholz de la «prudence», comme il l'appelle lui-même, sert à tromper et à rassurer la population. Contrairement à ce qui se passe dans l’establishment politique et les médias, il existe en Allemagne une énorme opposition populaire aux livraisons d’armes.
Selon une récente enquête réalisée par YouGov pour le compte de l'agence de presse dpa, seuls 28 pour cent sont favorables à la livraison de missiles Taurus et 58 pour cent y sont opposés. Trente et un pour cent sont fondamentalement opposés au soutien de l’Ukraine avec des armes allemandes. L'opposition à la livraison des missiles Taurus s'est accrue ces dernières semaines, malgré le fait que la propagande en faveur bat son plein.
Le seul parti dont une majorité d’adhérents soutient la livraison de missiles Taurus – 48 pour cent en faveur et 36 pour cent contre – est celui des Verts. Le sondage a en outre révélé que 72 pour cent de tous les interrogés s’opposaient définitivement au déploiement de troupes au sol en Ukraine. Seulement 16 pour cent souhaitaient maintenir cette option ouverte. Tandis que 43 pour cent pensaient qu’on avait déjà livré trop d’armes à l’Ukraine. Tout autant considéraient que leur quantité était soit juste, soit trop faible.
Quoi qu’il en soit, le gouvernement allemand ne se laissera pas dissuader de son orientation pro-guerre par l’opinion publique. Ce qui le pousse à la guerre, comme toutes les autres puissances impérialistes, c’est la crise profonde du capitalisme à l’échelle mondiale. Au plus tard depuis 2014, où il a soutenu le coup d’État de Kiev qui porta au pouvoir un régime de droite pro-occidental, il table – comme lors de la Première et de la Seconde Guerre mondiale – sur un assujettissement violent de la Russie.
Seule la mobilisation indépendante de la classe ouvrière – qui doit supporter le coût de la crise et de la guerre – sur la base d’un programme socialiste anticapitaliste, peut mettre un terme au danger de guerre et d’anéantissement nucléaire. Cette mobilisation doit exiger la divulgation de tous les accords, plans et informations secrets.
(Article paru en anglais le 16 mars 2024)
