L’audition de Bernie Sanders au Sénat sur la semaine de travail de 32 heures vise à promouvoir Biden et l’appareil syndical

Le sénateur du Vermont Bernie Sanders (I) et le président de l'UAW Shawn Fain lors d'une audition sur la semaine de 32 heures à Washington, le 14 mars 2024. [Photo: C-SPAN.org]

Jeudi 14 mars, Bernie Sanders a tenu une audition au Sénat sur la réduction de la semaine de travail de 40 à 32 heures sans perte de salaire. Une audition menée par la Commission de la santé, de l’éducation, du travail et des pensions, présidée par Sanders. Le président du syndicat automobile UAW (United Auto Workers) Shawn Fain, figurait parmi les témoins cités.

En outre, Sanders a parrainé un projet de loi visant à réduire la semaine de travail à 32 heures, mais ce projet n’a pas abouti en raison de l’opposition des républicains et de ses collègues démocrates.

Dans son discours d’ouverture, Sanders a souligné la contradiction entre «la croissance massive de la technologie et de la productivité des travailleurs» et le fait que les travailleurs travaillent «plus longtemps pour des salaires plus bas». Sanders a cité des statistiques choquantes selon lesquelles 28,5 millions d’Américains travaillent plus de 60 heures par semaine, et 40 pour cent d’entre eux plus de 50 heures par semaine. Les Américains, a-t-il dit, travaillaient «204 heures de plus par an que les employés du Japon… 279 heures de plus que les travailleurs du Royaume-Uni, et 470 heures de plus que les travailleurs de l’Allemagne».

L’affirmation de Sanders que les énormes augmentations de productivité dues à la technologie pourraient être utilisées pour raccourcir la semaine de travail sans perte de salaire est certainement vraie. Le fait que ce soit exactement le contraire qui se soit produit est une condamnation du système capitaliste, dont le but n’est pas de répondre aux besoins sociaux, mais de maximiser l’extraction de la plus-value de la classe ouvrière.

Mais Sanders a au contraire présenté la question comme n’étant pas le capitalisme, mais les «mauvaises» politiques qui étaient à remplacer par de «bonnes». Cela correspond au rôle spécifique de Sanders, qui se décrit lui-même comme un «socialiste démocratique» au sein du Parti démocrate. Ce rôle consiste à utiliser la démagogie réformiste pour couvrir la politique de droite du parti et pour empêcher la radicalisation croissante des travailleurs et des jeunes d’échapper à son contrôle.

L’audition était également la dernière d’une série présidée par Sanders pour défendre la bureaucratie syndicale corrompue. En novembre, il avait présidé une autre audition, à laquelle avaient également participé Fain, Sean O’Brien, le président des Teamsters, et Sara Nelson, présidente de l’Association du personnel de cabine.

Cette audition a permis à la bureaucratie de se poser en amie des travailleurs alors même qu’elle organise des trahisons historiques qui ont permis aux entreprises d’utiliser l’automatisation et d’autres technologies pour procéder à des licenciements massifs. Dans l’industrie automobile, quelques mois seulement après la fausse «grève debout » lancée par l’UAW, des milliers d’emplois ont déjà été supprimés. Il ne s’agit là que d’un prélude: des centaines de milliers d’emplois seront supprimés au cours des prochaines années, à mesure que l’industrie s’orientera vers les véhicules électriques, dont la construction nécessite moins de main-d’œuvre.

Chez UPS, à la suite d’une nouvelle capitulation des Teamsters, plus de 12.000 emplois ont été supprimés et une nouvelle automatisation a été mise en place, qui pourrait entraîner la suppression de 80 pour cent des emplois dans les entrepôts.

La classe ouvrière s’y oppose massivement et de plus en plus, et tient la bureaucratie pour responsable de ces suppressions. Au début du mois, des travailleurs intérimaires licenciés et le Rank-and-File Committee to Fight Job Cuts (Comité d’action de la base pour la lutte contre les licenciements) ont marché jusqu’au siège de l’UAW pour dénoncer la bureaucratie syndicale et exiger qu’ils retrouvent leur emploi.

L’audition de Sanders visait à détourner cette colère croissante avant qu’elle n’échappe au contrôle de la bureaucratie ou du Parti démocrate. Fait remarquable, alors que l’audition était ostensiblement centrée sur les implications de l’automatisation pour l’emploi, Sanders n’a même pas abordé la question des licenciements. Admettre qu’ils ont lieu reviendrait à reconnaître que Fain et la bureaucratie syndicale contribuent à les mettre en œuvre et que les prétendues «victoires contractuelles historiques» sont d’énormes mensonges.

Dans son témoignage à l’audition, Fain s’est vanté que l’UAW avait soulevé la question de la semaine de 32 heures lors de sa «grève debout» de l’automne dernier. Mais cette revendication, pour laquelle la bureaucratie n’avait aucune intention de se battre, n’avait été soulevée que pour neutraliser l’opposition de la base.

Le fait que des dizaines de millions de travailleurs américains restent au travail 60 heures par semaine ou plus est le résultat de décennies de bradages de la part de la bureaucratie syndicale, qui a négocié la perte de pratiquement tout ce que les travailleurs avaient gagné au cours de générations de lutte. Alors qu’elle prétendait malhonnêtement se battre pour une semaine de 32 heures, l’UAW a en fait renoncé depuis longtemps à la journée de huit heures dans le cadre de ce qui s’appelle l’«Alternative Work Schedule» [horaires de travail réaménagés] et les ouvriers de l’automobile sont contraints de travailler sept jours par semaine dans certains cas.

Sanders a également présenté la question de l’automatisation et de la semaine de travail en termes purement nationaux, comme un problème essentiellement propre aux États-Unis. Il a cité des pays européens comme la France, le Danemark, la Norvège et la Belgique, où il existe déjà une législation établissant la semaine de travail à moins de 40 heures, comme des modèles à suivre pour les États-Unis.

En réalité, les gouvernements capitalistes de tous ces pays appliquent des mesures d’austérité draconiennes qui vise à réduire ce genre de concessions à la classe ouvrière. En France, le «président des riches», Emmanuel Macron, a fait passer à toute vitesse d’énormes baisses des retraites sans même un vote du parlement, tout en répondant aux manifestations de masse par la violence policière.

Un autre objectif clé de la campagne de Sanders sur la semaine de travail de 32 heures est de faire campagne pour la réélection de Biden, dans des conditions où il est profondément impopulaire en raison de sa politique de droite. En effet, la politique économique du président Biden, pour la réélection duquel Sanders fait vigoureusement campagne, consiste à imposer des licenciements massifs pour freiner la croissance des salaires et combattre la vague croissante de grèves des travailleurs américains.

Outre l’augmentation des taux d’intérêt, Biden s’appuie également sur la bureaucratie syndicale pour imposer des contrats de capitulation et limiter les grèves. Lorsque les travailleurs se sont rebellés contre les bradages, comme les cheminots en 2022, Biden n’a pas hésité à interdire la grève et à imposer le contrat que les travailleurs avaient rejeté. Sanders lui-même a joué un rôle clé dans l’adoption rapide de la loi anti-grève, tout en donnant aux démocrates une certaine couverture politique.

L’UAW, en particulier, entretient des liens exceptionnellement étroits avec la Maison-Blanche. En novembre, Biden est apparu aux côtés de Fain lors d’un rassemblement en faveur du contrat signé par l’UAW, devant une banderole invitant les ouvriers de l’automobile à «reprendre le travail». Depuis, Biden a fait plusieurs apparitions avec Fain, tandis que les bureaucrates de l’UAW ont contribué à bloquer ou à expulser des salles de réunion les manifestants anti-génocide.

La politique du Travail du gouvernement Biden est également un élément essentiel de la mobilisation de la société américaine pour la guerre mondiale. Dans son discours sur l’état de l’Union début mars, consacré à des diatribes contre le président russe Vladimir Poutine et à la nécessité de mettre la Chine au pas, Joe Biden a une nouvelle fois invoqué «l’arsenal de la démocratie», terme de propagande désignant l’économie de guerre américaine pendant la Seconde Guerre mondiale, où l’engagement des syndicats à ne pas faire grève a joué un rôle clé. Biden a également salué Fain, présent en tant qu’invité de la Première Dame Jill Biden, en tant que «grand leader syndical». Pour sa part, Fain s’est engagé, lors d’un récent événement à Détroit, à «partir en guerre» pour le président.

Un autre aspect de l’audition de Sanders de la semaine dernière mérite une attention particulière. Dans ses remarques, il a évoqué Walter Reuther, président de l’UAW dans la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Sanders a cité une audition au Sénat en 1955, où Reuther avait plaidé en faveur d’une réduction de la semaine de travail, et a déclaré: «La réduction de la semaine de travail à 35 ou 30 heures au cours de la prochaine décennie peut constituer un important amortisseur lors de la transition vers l’utilisation généralisée de l’automatisation. Elle peut à la fois réduire l’impact des fortes hausses de production et augmenter les besoins de main-d’oeuvre dans l’industrie et le commerce».

Reuther, socialiste dans sa jeunesse, a adopté sous une forme très diluée les demandes formulées à l’origine par Léon Trotsky dans le Programme de transition en faveur d’une échelle mobile des salaires et des heures de travail. Reuther a agi de la sorte pour se donner de la crédibilité alors qu’il s’orientait en fait vers un abandon total de toute opposition nominale au capitalisme de la part de l’UAW. Dans les années 1950, Reuther et la bureaucratie de l’UAW ont purgé le syndicat des militants socialistes qui avaient construit l’organisation pendant la Grande Dépression et ont signé, pour la première fois, des contrats reconnaissant explicitement les «droits de la direction».

Reuther est souvent considéré comme l’antipode des bureaucrates qui dirigent actuellement les syndicats américains. En réalité, sa politique leur a ouvert la voie. Sa défense du capitalisme n’a pu être associée à des améliorations des salaires et des conditions de travail que dans les conditions temporaires du boom économique de l’après-guerre, qui reposait sur la domination incontestée des États-Unis sur l’économie mondiale. Mais avec la fin du boom dans les années 1970, les entreprises américaines ont abandonné la politique précédente consistant à acheter la paix sociale par des concessions, et la bureaucratie a réagi en s’intégrant aux directions, en contribuant à imposer des licenciements massifs et en cassant tout ce que les travailleurs avaient acquis.

La proposition de Reuther pour une semaine de travail de 30 heures est restée lettre morte en raison de sa propre politique de subordination de la classe ouvrière au capitalisme. La leçon à tirer pour la classe ouvrière aujourd’hui est que la lutte pour défendre l’emploi et les conditions de travail nécessite une attaque frontale contre le «droit» des entreprises à faire des profits et une rébellion contre la bureaucratie syndicale et les partis pro-patronat qui l’imposent.

(Article paru en anglais le 17 mars 2024)

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