Lors d’une table ronde organisée mercredi, Mark Milley, ancien président de l’état-major interarmées, et Alex Karp, PDG de Palantir, ont défendu le massacre de civils palestiniens par Israël en prônant la brutalité militaire comme principe général.
Cette discussion a eu lieu lors de l’Ash Carter Exchange, une conférence organisée par le Special Competitive Studies Project, un groupe de réflexion américain fondé par l’ancien PDG de Google, Eric Schmidt. David Cohen, directeur adjoint de la CIA, et Eric Schmidt lui-même ont également participé à la discussion. Google et Palantir sont tous deux d’importants sous-traitants de l’armée et des services de renseignement des États-Unis et d’Israël.
La transcription de la discussion n’a pas été rendue publique et aucun enregistrement vidéo officiel n’est disponible. Cependant, des clips ont immédiatement circulé sur les médias sociaux, révélant des extraits de ce qui a été discuté à huis clos.
Le génocide israélien en cours à Gaza, que tous les participants ont défendu avec véhémence, a été au cœur de la discussion. Il est frappant de constater que Milley et Karp ont défendu les actions d’Israël non pas sur la base d’arguments pratiques ou d’exceptions, mais en affirmant que les crimes de guerre sont un bien positif et un moyen de parvenir à la «paix».
«Avant que nous ne soyons tous moralisateurs sur ce que fait Israël, nous ne devrions pas oublier que les États-Unis ont tué beaucoup d’innocents à Mossoul et à Raqqa», a déclaré Milley, faisant référence aux attaques américaines sur les villes irakiennes en 2016 et 2017. Ces attaques étaient notoirement connues pour leurs bombardements aveugles qui ont fait des milliers, voire des dizaines de milliers, de victimes civiles.
Milley s’est ensuite tourné vers la guerre américaine dans le Pacifique pendant la Seconde Guerre mondiale, déclarant: «Nous avons détruit 69 villes japonaises, sans compter Hiroshima et Nagasaki, nous avons massacré des gens en masse, des innocents qui n’avaient rien à voir avec leur gouvernement, des hommes, des femmes et des enfants.»
«La guerre est une chose terrible. Mais pour qu’elle ait un sens, pour qu’elle ait un sens moral, il faut qu’il y ait un objectif politique et qu’il soit atteint rapidement au moindre coût, et cela se fait par la vitesse.»
C’est à ce moment-là que Karp est intervenu, déclarant: «Les militants pacifistes sont en fait les militants proguerre, et nous sommes les militants pacifistes. Si vous ne voulez pas la guerre, vous avez intérêt à être fort. Il faut faire peur à l’adversaire.»
Il a ajouté:
Et vous devez être prêt à comprendre les militants de la paix ou les militants de la guerre. C’est parce que: si vous êtes l’idiot utile de l’Iran, et de la Chine [...] Si vous pensez que cela crée la paix, vous êtes littéralement la raison pour laquelle le Hamas n’aurait jamais intérêt à abandonner. Vous manifestez pour eux. Ils n’abandonneront jamais. Vous êtes une infection au sein de notre société. Et vous êtes la raison pour laquelle ils n’abandonneront jamais. Si vous voulez arrêter ces gens, vous devez être prêts à être violents.
Milley était d’accord et a ajouté: «Ils soutiennent une organisation terroriste.»
Il convient d’examiner attentivement ces déclarations. Qu’est-ce que cela signifie de dire que le moyen de parvenir à la «paix» est pour une armée d’être «violente» et de «faire peur à l’ennemi»? La conclusion logique est que les armées les plus violentes, qui ne se battent pas selon les lois de la guerre, sont les plus efficaces, et donc les plus morales et les plus pacifiques.
Selon cette logique-là, l’armée la plus pacifique de l’histoire a été la Wehrmacht allemande d’Adolf Hitler, qui a entièrement fait fi du droit de la guerre, tuant illégalement des dizaines de millions de personnes, qu’il s’agisse de civils ou de soldats capturés.
Les remarques de Milley et Karp ne sont uniques qu’en ce qu’elles expriment avec une franchise particulière, dans une sphère semi-publique, les conceptions générales qui dominent maintenant la planification de la guerre aux États-Unis. Les sections dominantes de l’establishment politique américain adoptent comme devise le premier slogan du parti dans le livre «1984» de George Orwell: «La guerre, c’est la paix.»
Milley, en particulier, a répété cet argument à de nombreuses reprises. «La préparation à la guerre et la dissuasion sont extraordinairement coûteuses, mais elles ne sont pas aussi coûteuses que la guerre», a déclaré Milley lors d’un témoignage devant le Congrès l’année dernière. «Ce budget prévient la guerre et nous prépare à la mener si nécessaire.»
Les partisans de cet argument affirment qu’ils ne veulent pas réellement faire la guerre, mais qu’ils espèrent, par la menace d’une agression militaire, intimider les rivaux des États-Unis sans avoir à se battre.
Cet argument a été repris dans les procès de Nuremberg des criminels de guerre nazis, qui ont noté que les accusés nazis ont affirmé qu’ils ne croyaient pas «qu’Hitler voulait réellement la guerre» parce qu’ils espéraient qu’il «obtiendrait une “solution politique” aux problèmes de l’Allemagne».
Cet argument a été sommairement rejeté dans le jugement, qui a déclaré: «Mais tout ce que cela signifie, lorsqu’on l’examine, c’est la croyance que la position de l’Allemagne serait si bonne, et la puissance armée de l’Allemagne si écrasante, que le territoire désiré pourrait être obtenu sans se battre.»
En effet, les arguments de Milley et Karp ressemblent fortement à un discours notoire prononcé par Hitler devant son état-major en 1939. Hitler a déclaré: «Notre force réside dans notre rapidité et notre brutalité. Gengis Khan a conduit des millions de femmes et d’enfants à l’abattoir, avec préméditation et de gaieté de cœur [...] Qui, après tout, parle aujourd’hui de l’anéantissement des Arméniens ?»
Même dans les expressions utilisées – les références répétées à la «vitesse» – les parallèles avec les déclarations d’Hitler font froid dans le dos.
L’invocation par Milley du «moindre coût» est un autre parallèle avec une déclaration notoire d’Hitler, qui a dit aux commandants en chef de l’Allemagne en 1937: «La question pour l’Allemagne est de savoir où la plus grande conquête possible peut être faite au moindre coût.»
En réponse à une lettre de protestation d’un amiral datant de 1941 et mettant en cause les mauvais traitements infligés aux prisonniers de guerre soviétiques, le maréchal Wilhelm Keitel a écrit: «Les objections découlent du concept militaire de la guerre chevaleresque. C’est la destruction d’une idéologie.»
Mais ce qui est peut-être le plus inquiétant, c’est que les participants à la conférence ont qualifié les opinions antiguerre d’«infection».
Le jugement de Nuremberg a noté qu’«Hitler avait comparé les Juifs à des “bacilles de la tuberculose”». Dans Mein Kampf, Hitler déclare que «le monde bourgeois a été infecté de l’intérieur par le virus mortel des idées marxistes». La croyance en l’égalité sociale et en l’égalité nationale était également une «infection» qui a rendu «possible l’incroyable progrès politique de l’enseignement marxiste».
Ces dernières années, il est devenu largement connu que l’ancien président américain, Donald Trump, est un admirateur du leader nazi, et, en effet, sa rhétorique sur les immigrants «empoisonnant le sang» du pays est reconnue comme une paraphrase de la rhétorique antisémite d’Hitler. «Hitler a fait de bonnes choses», aurait déclaré Trump au général de la Marine à la retraite John Kelly.
Mais ce qui ressort clairement des commentaires de Milley et Karp, c’est que les parallèles avec l’idéologie nazie ne se limitent pas à Trump, mais s’étendent plutôt aux plus hauts niveaux de l’État et de l’appareil militaire américains.
(Article paru en anglais le 10 mai 2024)
