Un tribunal turc a annoncé jeudi 16 mai son verdict dans «le procès Kobané». 108 hommes politiques kurdes, dont 18 emprisonnés, étaient jugés au sujet des manifestations de masse de 2014 en Turquie, au cours desquelles au moins 37 personnes ont trouvé la mort.
Le tribunal a prononcé de lourdes peines de prison contre des hommes politiques, notamment d'anciens coprésidents du Parti démocratique des peuples (HDP), parti nationaliste kurde. 24 accusés ont été condamnés à un total de 408 ans de prison pour divers chefs d'accusation.
Le verdict dans ce procès est intervenu après une réunion entre le chef du Parti républicain du peuple (CHP), Özgür Özel, et le président Recep Tayyip Erdoğan, le 2 mai, à la suite de laquelle Erdoğan a laissé entendre qu'il s'agirait d'une période de «détente politique». Récemment, 50 personnes ont été arrêtées alors qu'elles tentaient de célébrer le 1er mai sur la place Taksim à Istanbul. Cinq d'entre elles ont été arrêtées parce qu'elles avaient déjà participé à une manifestation contre la coopération du gouvernement avec Israël, qui commet un génocide à Gaza.
L'ancien dirigeant du HDP, Selahattin Demirtaş, emprisonné depuis 2016, a été condamné à 42 ans de prison pour «aide à la destruction de l'unité et de l'intégrité de l'État» et «incitation à commettre des crimes». L'ancienne coprésidente du HDP, Figen Yüksekdağ, a été condamnée à 30 ans et trois mois. Tous deux ont été condamnés à rester en détention.
Ahmet Türk, ancien député et maire élu de la municipalité métropolitaine de Mardin lors des dernières élections locales, a été condamné à 10 ans de prison pour «appartenance à une organisation terroriste armée», l'ancienne députée du HDP Ayla Akat Ata a été condamnée à neuf ans et neuf mois, l’ex-députée HDP Emine Ayna à 10 ans et les ex-députés du parti Ayşe Yağcı et Aynur Aşan à neuf ans chacun.
Dans un communiqué, le Parti de l'égalité du peuple et de la démocratie (Parti DEM, anciennement HDP) a déclaré :«Les condamnations prononcées contre nos amis retenus en otage dans l'affaire du complot de Kobané ne peuvent nous dissuader. Ceux qui portent atteinte à la politique démocratique doivent savoir que nous vaincrons leurs complots.»
Le leader du CHP, Özel, a déclaré après le verdict qu'il s'agissait d'un «procès politique», tandis que Kemal Kılıçdaroğlu, qui a dirigé le soutien du CHP à l'emprisonnement des députés HDP après 2016, a hypocritement condamné le verdict sur Twitter.
Suite au verdict du tribunal, les manifestations et les marches ont été interdites dans de nombreuses villes, notamment à Bitlis, Diyarbakır, Mardin, Tunceli, Batman, Siirt, Bingöl, Ağrı, Şırnak, Muş, Hakkari, Adana, Kars et Izmir.
Le tribunal a jugé que les personalités politiques kurdes n’étaient pas responsables des morts survenues lors des manifestations. C’est admettre que les longues peines de prison étaient politiquement motivées.
Le Groupe pour l’égalité socialiste en Turquie a des divergences politiques documentées et irréconciliables avec le mouvement nationaliste kurde. Cela ne diminue cependant en rien notre opposition de principe à la persécution des politiciens kurdes par le gouvernement d’Erdoğan. Tous les prisonniers politiques dont la liberté d'expression et le droit à un procès équitable ont été bafoués doivent être acquittés et libérés.
Ce verdict est le dernier épisode en date de l'escalade de la répression étatique qui fait suite à l'effondrement du «processus de paix» entre l'État turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), interdit en 2015. Cette période a été principalement marquée par la guerre de changement de régime des Etats-Unis et de l’Otan en Syrie visant à renverser le président syrien Bachar el-Assad, soutenu lui, par la Russie et l’Iran.
Dans cette guerre réactionnaire, Ankara a joué un rôle crucial en soutenant un vaste réseau de groupes terroristes djihadistes soutenus par la CIA le long de la frontière turco-syrienne. En conséquence de cette politique meurtrière, les organisations liées à Al-Qaïda, notamment l’État islamique en Irak et en Syrie (ISIS ou EI/Daech), sont devenues une force mandataire majeure dans une guerre de changement de régime qui a coûté des centaines de milliers de vies.
Les négociations du «processus de paix» entre le PKK et l’élite dirigeante turque qui cherchait en participant à cet assaut des puissances de l’OTAN au Moyen-Orient, à faire avancer ses propres intérêts, étaient basées sur cette intervention impérialiste.
Avec l'escalade de la guerre impérialiste par procuration, le parti frère syrien du PKK, le Parti de l'Union démocratique (PYD) et sa branche armée, les Unités de protection du peuple (YPG), sont devenus la force dominante dans le nord de la Syrie.
Le gouvernement d’Erdoğan escomptait que Washington intervienne directement dans la guerre syrienne en soutenant ses forces islamistes mandataires et prévoyait d’engager ses propres troupes terrestres.
La même année, l’État islamique lança depuis la Syrie une invasion de l’Irak, menaçant le gouvernement fantoche de Washington dans ce pays et conduisant à une nouvelle intervention de l'OTAN. Cela a entraîné un changement dans la politique américaine envers la Syrie, bouleversant les calculs du gouvernement Erdoğan.
A mesure que les YPG devenaient la principale force mandataire des États-Unis en Syrie, Ankara fut terrifié par la perspective d'un État kurde soutenu par Washington à la frontière sud de la Turquie, qui pourrait encourager des sentiments similaires parmi les Kurdes de Turquie.
L’offensive militaire de l’État islamique contre Kobani, contrôlée par le PYD/YPG, en septembre 2014, constitua un tournant majeur. Durant cette période, le gouvernement d’Erdoğan était toujours en pourparlers avec le PYD/YPG et le PKK. Début octobre 2014, le leader du PYD, Salih Muslim, a été officiellement reçu à Ankara. Le leader du HDP, Demirtaş, appela Ankara et le PYD à collaborer dans le cadre de la «coalition anti-EI» dirigée par les États-Unis.
Le HDP exigea l'ouverture d'un couloir vers Kobané à travers le territoire turc pour permettre à l'aide militaire d'atteindre la ville depuis d'autres régions du nord de la Syrie et du gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK).
Tout en soutenant les forces jihadistes de l’Armée syrienne libre, Ankara s’est opposé à toute politique susceptible de renforcer les nationalistes kurdes et a poussé à une intervention de l’OTAN à laquelle l’armée turque participerait pour garantir les intérêts de la classe dirigeante turque en Syrie.
Le 6 octobre 2014, le siège du HDP appela à des manifestations massives à propos de la situation à Kobané. En réponse, des manifestations massives ont commencé dans toute la Turquie, notamment dans les villes kurdes.
Erdoğan déclara: «S'il n'y a pas de coopération sur le terrain avec ceux qui mènent des opérations au sol, cela ne se terminera pas par des frappes aériennes [contre l'EI par les forces aériennes de la coalition dirigée par les États-Unis]. Les mois ont passé et il n'y a aucun résultat. En ce moment, Aynel Arab, également connu sous le nom de Kobané, est en train de tomber.»
Le 8 octobre, cette déclaration a intensifié la violence des manifestations. Les manifestants ont affronté les forces de sécurité et les partisans du Parti de la cause libre (Hüda-Par), parti islamiste radical proche du gouvernement et surtout organisé dans les provinces kurdes.
Selon les autorités, 37 personnes sont mortes dans des incidents survenus dans 35 provinces et 96 districts. L'Association turque des droits de l'homme (IHD) a déclaré que 46 personnes trouvèrent la mort entre le 7 et le 12 octobre 2014.
Le 20 octobre 2014, Ankara autorisa les forces peshmergas kurdes à entrer dans Kobané via la Turquie.
Au lendemain de ces événements, Erdogan a déclaré l'opposition de son gouvernement à la création d'une enclave kurde dans le nord de la Syrie. En Turquie, les forces de sécurité ont lancé des opérations militaires contre les milices du PKK, notamment dans les centres urbains, dans le but de détruire tous les moyens militaires des nationalistes kurdes. Au cours de ces opérations en 2015-2016, des milliers de personnes ont été tuées ou blessées et des centaines de milliers de civils ont été déplacés dans de nombreuses villes et villages kurdes.
Cela fut suivi d’une vague de répression étatique et d’arrestations de politiciens kurdes. Le CHP a soutenu cette répression.
Selon un rapport publié par le parti DEM en décembre dernier, au moins 22 818 membres du parti ont été arrêtés depuis 2015. Plus de 4 300 sont en détention, dont des coprésidents, des députés, des coprésidents de province et de district, des responsables et des membres du parti.
Le rapport indique que 93 maires adjoints élus le 30 mars 2014 ont été arrêtés et qu’on a nommé des administrateurs dans 95 municipalités; 43 maires adjoints élus le 31 mars 2019 ont été arrêtés et des administrateurs nommés dans 48 communes. Actuellement, 17 maires adjoints, sept députés et 14 membres de la direction du parti sont en prison.
(Article paru en anglais le 18 mai 2024)
