Le gouvernement minoritaire du Pakistan a menacé d'interdire le parti politique le plus populaire du pays, le Pakistan Tehreek-e-Insaf (Mouvement pour la justice sociale ou PTI), dirigé par Imran Khan. Cette menace intervient dans un contexte d'opposition croissante à la mise en œuvre par le gouvernement d'une nouvelle série de mesures d'austérité ordonnées par le Fonds monétaire international (FMI) et à l'approbation d'une nouvelle offensive militaire contre les insurgés séparatistes islamistes et ethno-nationalistes.
En réaction à une série de décisions judiciaires favorables au PTI et à Imran Khan, qui est emprisonné depuis l'été dernier pour une série d'accusations politiquement manipulées, le gouvernement de coalition dirigé par la Ligue musulmane du Pakistan (Nawaz) a annoncé la semaine dernière qu'il prenait des mesures pour interdire le PTI.
Le ministre de l’information, Attaullah Tarar, a déclaré lors d’une conférence de presse le 15 juillet que le gouvernement prévoyait également de poursuivre Khan et deux autres dirigeants du PTI — l’ex-président du pays, le Dr Arif Alvi, et l’ex-vice-président Qasim Sur – en vertu de l’article 6 de la constitution pour «haute trahison». Khan, qui a été Premier ministre du Pakistan d’août 2019 à avril 2022, serait ainsi potentiellement passible de la peine de mort.
Légende: Des partisans de l’ancien Premier ministre pakistanais emprisonné, Imran Khan, et de son PTI scandent des mots d’ordre lors d’une manifestation le 11 février 2024 à Karachi contre le retard de la Commission électorale pakistanaise à publier les résultats des élections. [AP Photo/Fareed Khan]
Tarar a justifié l’interdiction imminente en accusant le PTI d’être impliqué dans des «activités anti-étatiques». Celles-ci incluent, selon lui, la divulgation de secrets d’État et l’adoption au Congrès américain d’une résolution «contre le Pakistan», en référence à une récente motion de la Chambre des représentants demandant une enquête indépendante sur le trucage des bulletins de vote et la répression de l’électorat aux élections nationales du 8 février, fortement manipulées. Tarar a également dénoncé les manifestations de masse du 9 mai 2022 contre l’arrestation violente de Khan, accusant le PTI d’avoir organisé le saccage d’installations gouvernementales et militaires, ce qu’il a qualifié de «terrorisme».
«L’existence d’un financement étranger est établie, les attaques du 9 mai sont établies, l’affaire du cryptogramme est établie, la résolution aux États-Unis est établie; par conséquent, le gouvernement a décidé que, compte tenu de toutes les preuves, nous déposerons une demande d’interdiction du PTI», a déclaré Tarar.
L’annonce de Tarar revenait à jeter de l’huile sur le feu. Le PTI, un parti populiste islamiste de droite qui s’est hissé au pouvoir avec le soutien de l’armée avant de perdre les faveurs des hauts gradés, a réagi en publiant un message sur la plateforme de réseaux sociaux X où il mettait en garde contre une guerre civile. «Aucun patriote ne peut envisager d’interdire le parti le plus important et le plus populaire du pays pakistanais. Cela reviendrait à ébranler les fondations du Pakistan et à entraîner le pays vers une guerre civile».
Le lendemain, le gouvernement a fait marche arrière, déclarant qu’il allait étudier la question plus en détail. Cette décision faisait suite à l’annonce par le Parti du peuple pakistanais (PPP), dont le gouvernement dirigé par la PML (N) dépend pour sa majorité parlementaire, qu’il ne soutiendrait pas l’interdiction pure et simple du PTI et à des éditoriaux inquiets dans les médias bourgeois.
La crainte qui domine est que l’âpre lutte entre factions au sein de l’élite dirigeante pakistanaise n’ouvre involontairement la voie à l’émergence d’une opposition populaire de masse aux inégalités sociales, à la pauvreté écrasante, à la répression étatique et au vaste pouvoir politique et économique exercé par le haut commandement militaire.
Une autre crainte est que la campagne du gouvernement et de l’État visant le PTI ne sape l’unité de l’armée, qui est à la fois l’ultime rempart du pouvoir de la bourgeoisie pakistanaise et la pierre angulaire de son alliance de plusieurs décennies avec l’impérialisme américain. Les hauts échelons du corps des officiers sont apparemment unis dans leur opposition à Khan, qui a perdu leur confiance après avoir, selon eux, imprudemment mis en péril les liens américano-pakistanais en cherchant à établir des relations plus étroites avec Moscou au début de la guerre d’Ukraine provoquée par les États-Unis et l’OTAN. Il semble toutefois que Khan jouisse d’un soutien considérable parmi les officiers subalternes et retraités.
Face à la montée des manifestations – dues à la fois la situation économique désastreuse et à la tactique de la «guerre sale» utilisée par l’armée contre les insurgés – des avertissements de plus en plus alarmistes ont été lancés que le Pakistan pourrait bientôt être secoué par un soulèvement populaire de masse, semblable à celui qui a chassé Gotabaya Rajapaksa du pouvoir au Sri Lanka en juillet 2022 ou à celui qui secoue actuellement le gouvernement du président kenyan William Ruto.
Dans ces deux pays, les manifestations antigouvernementales ont été alimentées par la colère devant les mesures d’austérité draconiennes imposées par le FMI, comme les hausses d’impôts régressives, la vente en bloc d’entreprises publiques et d’infrastructures, et des coupes sévères dans les dépenses sociales.
Dans un article publié le 22 juillet dans le journal londonien Financial Times (FT), Murtaza Syed, ancien fonctionnaire du FMI et de la Banque d’État du Pakistan, a mis en garde contre les mesures prises par le gouvernement pakistanais pour obtenir un renflouement d’urgence du FMI de 7 milliards de dollars, qui risque de déclencher des troubles sociaux dans tout le pays, tout en ensevelissant le Pakistan sous une montagne écrasante de dettes.
Le programme de prêt, écrit Syed, «imposera une austérité insupportable à une population déjà affaiblie par la stagnation du revenu par habitant dans la dernière décennie, par une crise historique du coût de la vie et par un dysfonctionnement politique endémique. Comme on l’a vu au Kenya le mois dernier, cela pourrait déclencher une rébellion sociale majeure dans le cinquième plus grand pays du monde».
Le quotidien Dawn a lancé un avertissement similaire dans un éditorial publié la veille de la parution de l’article de Syed dans le FT. Il commence par noter que des «troubles civils» ont éclaté ces derniers jours dans deux des quatre provinces du Pakistan, avec de grandes manifestations à Khyber Pakhtunkhwa (KP) et au Baloutchistan qui ont culminé «dans des confrontations violentes entre les forces de sécurité et des manifestants non armés».
«Jusqu’à présent, poursuit Dawn, les manifestations se sont concentrées sur diverses questions liées à la sécurité: au Baloutchistan, les militants ont protesté contre la poursuite des disparitions forcées, tandis que la province de Khyber Pakhtunkhwa a connu des troubles importants à la suite de l’assassinat d’un poète par les forces de sécurité et du projet du gouvernement de lancer une nouvelle opération de ratissage contre les insurgés.
«Cependant, l’impact du nouveau régime fiscal devenant plus prononcé à mesure que le premier mois de la nouvelle année fiscale touche à sa fin, il reste une possibilité très réelle que le mécontentement de la population face à l’augmentation du coût de la vie se répande bientôt dans les rues. Il s’agit là d’un sérieux défi pour le gouvernement, qui semble actuellement trop préoccupé par les développements juridiques et politiques pour accorder suffisamment d’attention à la détérioration de la situation en matière d’ordre public».
À l’issue d’une réunion du cabinet mercredi, le gouvernement a annoncé qu’il réfléchissait encore à l’opportunité de proscrire le PTI. Sinon, le gouvernement et l’armée poursuivront leur vendetta judiciaire contre Khan et son parti.
À peine les tribunaux eurent-ils absous le chef du PTI de certains chefs d’accusation au début du mois, notamment d’une affaire de bigamie montée de toutes pièces, et ordonné sa libération sous caution pour d’autres, que les autorités lançaient des accusations supplémentaires pour s’assurer qu’il resterait derrière les barreaux.
Le lundi 22 juillet, la police et l’Agence fédérale de renseignement ont fait une descente au siège du PTI à Islamabad, la capitale du pays, dans le cadre de leur enquête sur son implication dans des «activités anti-étatiques», et ont arrêté son porte-parole en chef, Raoof Hasan, âgé et malade.
Le PTI et le PPP ont entrepris de contester en justice un récent arrêt de la Cour suprême qui annulait une décision de la commission électorale refusant arbitrairement au PTI une partie des sièges parlementaires réservés aux femmes et aux minorités. Si la Cour suprême ne revient pas sur cette décision du 12 juillet, le PTI deviendra le premier parti à l’Assemblée nationale et le gouvernement et ses alliés perdront toute chance de réunir la majorité parlementaire des deux tiers nécessaire pour procéder à des changements constitutionnels.
Le Premier ministre Shehbaz Sharif a proféré de nouvelles menaces à l’encontre du PTI mercredi. Il est significatif qu’il ait formulé ces menaces sous forme d’une défense de l’armée et de son chef d’état-major, le général Asim Munir. Le PTI avait accusé Munir d’être le véritable chef du gouvernement et d’orchestrer la répression contre lui.
Shehbaz aurait déclaré lors d’une réunion du cabinet: «Le genre de choses qui sont propagées au sujet du général Asim Munir et de sa famille sur le site officiel du PTI est lamentable, quelque chose que nous n’avons jamais entendu ou vu auparavant ... Nous ne tolérerons en aucun cas de telles actions contre notre patrie, des personnes innocentes ou les forces armées du Pakistan».
Franc-tireur politique ayant courtisé l’armée pour l’aider à accéder au pouvoir et ayant volontiers utilisé les leviers de l’État pour persécuter ses rivaux de l’establishment, Khan a bénéficié de l’indignation populaire face aux tentatives envahissantes de l’armée pour le mettre à l’écart et l’emprisonner.
Mais lui et son PTI ne représentent pas une alternative progressiste à la PML (N) et au PPP, les deux partis ayant dominé la politique parlementaire pakistanaise de la fin des années 1980 jusqu’en 2018, ni à l’armée et à la bureaucratie d'État, pour qui la «gestion» des élections et le mépris des droits démocratiques sont des procédures normales.
Depuis qu’il s’est brouillé avec les militaires en 2022, Khan s’est souvent emporté contre Munir et son prédécesseur comme chef d’état-major, Qamar Javed Bajwa. Pendant un temps, il a même accusé Washington d’être à l’origine de la destitution de son gouvernement par le biais de défections et d’un vote de défiance. Mais le chef du PTI a toujours souligné son soutien indéfectible à l’armée et n’a jamais remis en question l’alliance stratégique pakistano-américaine. En effet, bon nombre des membres de son gouvernement étaient des vétérans du régime dictatorial du général Pervez Musharraf, soutenu par les États-Unis, qui a servi de pivot à l’invasion néocoloniale de l’Afghanistan par Washington et a transformé une grande partie des zones tribales fédéralement administrées (depuis fusionnées en province Khyber Pakhtunkhwa) en champs de bataille.
Il est significatif que si Khan et son PTI sont à couteaux tirés avec le reste de l’establishment politique et échangent des menaces, le plus grand parti politique du Pakistan est resté assidûment silencieux sur le budget d’austérité du gouvernement imposé par le FMI. De même que sur la vague de privatisations, d’augmentations d’impôts régressifs, de baisse des subventions et d’autres mesures «pro-investisseurs» que le gouvernement a dû accepter pour s’assurer un nouveau renflouement du FMI.
Au cours de ses quatre années au pouvoir, le gouvernement PTI dirigé par Khan a imposé l’un des programmes de restructuration du FMI les plus brutaux de l’histoire du Pakistan, qui, avec la pandémie de COVID-19, a plongé des millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté.
Le silence du PTI sur les dernières mesures d’austérité du FMI souligne que, pas moins que ses rivaux, il est entièrement redevable à une bourgeoisie pakistanaise vénale et au capital international, et que, comme eux, il est terrifié par la possibilité d’une explosion de colère sociale contre le chômage de masse, la flambée des prix, la casse des dépenses sociales et les effarantes inégalités sociales.
(Article paru en anglais le 27 juillet 2024)
