La conférence suivante a été donnée par Chris Marsden, secrétaire national du Parti de l'égalité socialiste (Royaume-Uni), à l'École d'été internationale du Parti de l'égalité socialiste (États-Unis), qui s'est tenue du 2 au 9 août 2025. Il s'agit de la deuxième partie de la conférence « Socialisme internationaliste contre réformisme nationaliste » donnée par Clara Weiss, Chris Marsden et Peter Symonds lors de l'École d'été 2025 du Parti de l'égalité socialiste (États-Unis) sur l'histoire de l'enquête ‘La sécurité et la Quatrième Internationale’. La première partie a été publiée ici .
Le WSWS publie également deux documents de sources primaires écrits par Léon Trotsky pour accompagner cette conférence: «La période de glissement centre-droit dans L’Internationale communiste après Lénine, et le chapitre 10 de «Où va l'Angleterre?» Nous encourageons nos lecteurs à étudier ces textes parallèlement à cette conférence.
La grève générale fut déclenchée le 3 mai 1926 en réponse à une attaque massive contre les salaires des 1,2 million de mineurs de charbon britanniques, dans un contexte de troubles sociaux généralisés. La confédération syndicale TUC (Trades Union Congress), terrifié par son potentiel révolutionnaire, s'efforça d'y mettre fin et réussit, le 12 mai, après seulement neuf jours, à imposer une terrible défaite.
Les antécédents de la grève se trouvaient dans une réaction combative de la classe ouvrière britannique aux efforts de l'élite dirigeante pour imposer des attaques brutales contre l'emploi, les salaires et les conditions de travail. Il y avait eu trois fois plus de journées de grève entre 1919 et 1921 que dans les années précédant la Première Guerre mondiale ; cette vague de grèves n’avait pris fin que temporairement le « Vendredi noir », le 15 avril 1921, jour où les dirigeants des syndicats des cheminots et des transports avaient renié leur engagement de la ‘Triple Alliance’ de faire grève en soutien aux mineurs.
Trois ans plus tard, en 1924, les travailleurs ont ramené au pouvoir un gouvernement travailliste, dirigé par Ramsay MacDonald, qui a réprimé les grèves avant d'être renversé après neuf mois à la suite d'une chasse aux sorcières anticommuniste, centrée sur la fausse « Lettre Zinoviev», qui prétendait que l'Internationale communiste avait demandé au Parti communiste de Grande-Bretagne d'utiliser la normalisation des relations anglo-soviétiques sous un gouvernement travailliste pour lancer une révolution.
L'expression politique la plus significative de ce glissement à gauche soutenu fut la croissance de l'influence du Parti communiste au sein des syndicats. Avec seulement 4 000 membres en 1923, le CPGB joua un rôle déterminant dans la formation du National Minority Movement (Mouvement national minoritaire, NMM), qui compta finalement plus d'un million de membres, soit un quart de l'effectif total des syndicats, et mena la campagne pour faire élire A.J. Cook au poste de secrétaire général du syndicat des mineurs en 1924.
Le Mouvement national de gauche, formé en 1925, a fait campagne pour le droit du CPGB à s'affilier au Parti travailliste et a été soutenu dans ce sens lors de la conférence annuelle du Parti travailliste par plus de 400 délégués.
Dans ce contexte, le gouvernement conservateur de Stanley Baldwin était déterminé à affronter et à vaincre les mineurs, alors qu’il avait conclu plus tôt, le 31 juillet 1925, « Vendredi rouge », qu'il n'était pas encore prêt à mettre en œuvre un plan pour casser la grève des mineurs, ceux-ci ayant la promesse de soutien des cheminots. Il avait accordé une subvention de neuf mois aux propriétaires des mines pendant la création de l'Organisation pour le maintien des approvisionnements (OMS), chargée de diriger les opérations pour briser de grève et impliquant l'armée et des volontaires civils d'extrême droite.
Le 14 octobre 1925, la police fit une descente au siège national du CPGB à Londres, à celui de la Ligue des jeunes communistes, du Mouvement national minoritaire et du journal communiste Workers' Weekly. Douze dirigeants du CPGB furent arrêtés pour sédition et incitation à la mutinerie, et emprisonnés pour une période allant de six mois à un an. La plupart étaient encore incarcérés au début de la grève générale. Des milliers de travailleurs manifestèrent. Au total, 167 mineurs de la Fédération des mineurs du sud du Pays de Galles furent jugés pour une grève en juillet et août, et 50 furent emprisonnés.
Le gouvernement prit finalement des mesures contre les mineurs, affichant des avis de lock-out dans chaque mine le 16 avril 1926, avec une échéance de 14 jours. Les lock-out commencèrent le 30 avril. Face au soutien massif aux mineurs, le TUC organisa une conférence extraordinaire le 1er mai et annonça son intention de déclencher une grève générale le 3 mai. Des tentatives de négociations furent interrompues par Baldwin.
La grève fut menée, touchant les transports, l'imprimerie, la sidérurgie, la chimie, le bâtiment, l'électricité et le gaz. Elle devait mobiliser plus de quatre millions de travailleurs sur les cinq millions et demi de syndiqués. Des centaines de milliers de briseurs de grève furent déployés, des navires de guerre étant stationnés dans tous les grands ports. De violents affrontements avec la police et les briseurs de grève éclatèrent dans tout le pays, impliquant des milliers de personnes.
Des ‘Conseils d'action’ furent formés, reconnus par la Direction du renseignement comme « prenant davantage la forme de soviets et, dans certaines régions, élaborant des plans de saisie de biens privés et de moyens de transport ». Le Conseil d'action d'East Fife [en Écosse] créa sa propre milice de défense ouvrière, forte de 700 membres. Des rapports faisant état de mutineries des Welsh Guards et d'autres régiments refusant d'attaquer les mineurs déclenchèrent des arrestations massives. Sur 2500 personnes arrêtées, 1000 étaient des membres du CPGB ; ceux-ci constituèrent aussi une grande partie des 1 000 personnes emprisonnées ultérieurement.
À la première occasion, le 12 mai, le Conseil général du TUC se rendit, dans une attitude d’humilité, au 10 Downing Street (la résidence du premier ministre). Il réclama des mesures limitées pour défendre l'industrie charbonnière et un engagement de ne pas recourir aux représailles. Le gouvernement refusa et le TUC mit quoiqu’il en soit fin à la grève. La colère face à cette trahison fut générale, et le nombre de grévistes fut plus élevé le 13 mai que pendant les neuf jours d'action officielle. Mais après le 13 mai, les mineurs furent livrés à eux-mêmes avant d'être contraints de reprendre le travail en octobre.
Au cœur de l'échec de la grève se trouvait la fausse ligne politique imposée au CPGB par le Komintern, sous la direction de Staline, Boukharine, Zinoviev et Kamenev. Trotsky la définissait dans sa Critique du projet de programme du Komintern de 1928, publiée sous le titre La Troisième Internationale après Lénine, comme l'expression d'un «glissement centre-droit». Il s'agissait d'un renversement radical par rapport à la ligne précédente du Komintern, et typique du cours en zigzag qu'il allait suivre.
Lors des événements de 1923 en Allemagne, la politique du Komintern avait été qualifiée par Trotsky de «gauchisme aventuriste». Dès le cinquième congrès de 1924, Boukharine élabora des perspectives fondées sur le développement «permanent» de la révolution, alors que l'Opposition de gauche insistait sur le fait que la situation révolutionnaire avait été manquée et qu'il était temps de mener des batailles défensives contre une offensive de l'ennemi de classe.
Bien sûr, les réalités politiques ne pouvaient être niées indéfiniment. Mais lorsque la faction Staline/Boukharine reconnut enfin l'émergence d'une période de stabilisation, celle-ci fut présentée comme une situation prolongée, qui fut utilisée pour justifier sa ligne nationaliste et opportuniste. Elle le fit de plus vers le milieu de l'année 1925, au moment où Trotsky soulignait que de «profondes fissures» apparaissaient, notamment en Angleterre et en Chine.
Trotsky expliqua:
L'orientation droitière, prise dans son ensemble, fut une tentative d'adaptation à demi-aveugle, empirique et tardive, au retard que la défaite de 1923 fit subir au développement de la révolution. [Après la rupture qui se produisit dans la situation européenne en 1923], il a fallu à cette « tendance » un an et demi pour percevoir quelque chose de nouveau et, en pleine panique, se transformer en son contraire.
L'Union soviétique enregistrait alors des succès limités sur le plan intérieur, mais fondés sur une stabilisation du capitalisme résultant de «toute une série de défaites de la révolution mondiale». Or, la situation extérieure à laquelle l'Union soviétique était confrontée s'était considérablement dégradée. Trotsky rejetait les explications objectivistes de la nouvelle stabilisation capitaliste, insistant sur le fait qu'elle résultait avant tout de la ligne erronée du Komintern et des défaites et occasions révolutionnaires manquées qui en avaient résulté.
Trotsky écrivait au contraire: «Une certaine déception dans la révolution mondiale, qui s’empara également en partie des masses, poussa la direction centriste vers des perspectives strictement nationales, qui furent bientôt lamentablement couronnées par la théorie du socialisme dans un seul pays.»
L'ultra-gauchisme de 1924-1925 céda la place à un glissement vers la droite, où rien ne devait être entrepris qui risquait de « sauter les étapes », ce qui signifiait une adaptation politique à la bourgeoisie coloniale, à la bureaucratie ouvrière et syndicale, et, sur le plan national, aux koulaks et aux fonctionnaires. Comme le résumait Trotsky:
Le [14e] congrès a soutenu que la classe ouvrière, en alliance avec la paysannerie laborieuse, peut porter le coup de grâce aux capitalistes de notre pays et construire une société socialiste, même s’il n’y a pas de révolution victorieuse en Occident pour lui venir en aide… [Sinon] comme la victoire de la révolution en Occident tarde à venir, il ne nous reste plus rien à faire, apparemment, que de musarder.
Cette politique nationaliste et opportuniste a trouvé son expression politique en Grande-Bretagne dans la politique menée suite à la formation du Comité anglo-russe.
En 1921, le Komintern avait formulé la politique du «front ouvrier unifié». Incarnée par le slogan «Aux masses!», l'objectif était de contester activement la domination des partis sociaux-démocrates et des syndicats en prônant la coopération «dans la lutte pour les intérêts du prolétariat». Ainsi, la pratique de la lutte des classes et la critique implacable des sociaux-démocrates démontreraient la supériorité et la nécessité d'une perspective et d'une direction révolutionnaires.
Le Comité syndical anglo-russe fut présenté par le Komintern comme la concrétisation de cette perspective. Il fut créé lors d'une conférence conjointe des syndicats soviétiques et britanniques à Londres, du 6 au 8 avril 1925, avec pour objectif déclaré de restaurer l'unité du mouvement syndical international, d'assurer l'entraide et le soutien mutuels, de s'opposer à la guerre et de favoriser les relations amicales entre la Grande-Bretagne et l'URSS.
Cependant, comme l’explique Trotsky dans Problèmes de la Révolution britannique, plutôt que de considérer le comité comme «un bloc épisodique» à rompre «dès le premier test sérieux afin de compromettre le Conseil général [TUC]», Staline, Boukharine, Tomski et Zinoviev le voyaient comme: «un instrument pour la révolutionnarisation systématique des masses ouvrières anglaises, et sinon l’entrée, du moins une approche de l’entrée par laquelle la révolution du prolétariat anglais marcherait à grands pas».
L'adaptation à la bureaucratie syndicale britannique était axée sur des arrangements politiques avec ses «représentants de gauche», en la personne d'Alonzo Swales du syndicat des metallos, d'Alfred Purcell des métiers de l'ameublement, de George Hicks des maçons et du dirigeant de la Fédération des mineurs, AJ Cook, ancien membre du CPGB.
Ces initiateurs du Comité anglo-russe adoptaient volontiers des positions de gauche sur des questions qui ne les engageaient pas concrètement et ne mettaient pas en péril leurs relations avec la droite. Le plus dangereux, soulignait Trotsky, était : « Le point de départ du Comité anglo-russe, comme nous l’avons déjà vu, était la précipitation à vouloir sauter les étapes du développement trop lent du jeune Parti communiste. »
Comme l'avait déclaré Zinoviev en 1924 lors du cinquième congrès du Komintern,
En Grande-Bretagne, nous traversons actuellement le début d'un nouveau chapitre du mouvement ouvrier. Nous ne savons pas exactement d'où viendra le parti communiste de masse britannique, s'il passera uniquement par la porte Stewart-MacManus [Bob Stewart et Arthur MacManus étaient à la tête du CPGB] ou par une autre porte.
La condition préalable à tout accord avec les «gauches», écrit Trotsky dans Ma vie, était que le Parti communiste préserve sa «complète indépendance, même au sein des syndicats, agisse en son propre nom sur toutes les questions de principe, critique ses alliés ‘‘de gauche’’ chaque fois que ce sera nécessaire, et gagne ainsi la confiance des masses, étape par étape ».
Staline et Cie estimaient au contraire que pour attirer le «large courant de gauche» vers l'Internationale communiste, il fallait à tout prix éviter toute critique. En conséquence, le CPGB disparut en pratique en tant que force politique visible, pour être presque entièrement remplacé aux yeux des travailleurs par le Mouvement national minoritaire, formation purement syndicaliste.
Trotsky considérait sa tâche politique comme double : réfuter l’idée que le capitalisme était entré dans une période prolongée de stabilisation, sans perspective de développement révolutionnaire ; et s’opposer à l’adaptation du centre-droit à la social-démocratie, aux appareils syndicaux et à la bourgeoisie coloniale dans le but supposé de préserver l’Union soviétique et de faciliter la construction du socialisme dans un seul pays.
À cette fin, il écrivit en 1925 Où va l’Angleterre?, publié sous le titre Where is Britain Going? Il y expliquait les dimensions mondiales de la crise pré-révolutionnaire où se trouvait plongée la bourgeoisie britannique et, à travers une critique cinglante du mouvement travailliste, y faisait une critique voilée de la ligne du Komintern et défendait le rôle central que devait jouer un parti bolchevique dans les luttes révolutionnaires à venir.
Il explique dans Ma vie que Où va l’Angleterre? était « au fond, dirigé contre la conception officielle du bureau politique qui espérait voir évoluer vers la gauche le Conseil général et le communisme pénétrer graduellement, sans douleur, les rangs du Labour Party et des trade-unions ».
Dans l’introduction de l’édition américaine du 24 mai 1925, Trotsky écrivait: «La conclusion à laquelle je parviens dans mon étude est que la Grande-Bretagne s’approche, à toute vitesse, d’une ère de grands bouleversements révolutionnaires [...] La Grande-Bretagne se dirige vers la révolution parce que l’époque du déclin capitaliste est commencée ».
Le destin de la Grande-Bretagne fut d'abord déterminé par son éclipse comme première puissance mondiale par les États-Unis, dont les efforts d'expansion sur le marché mondial ne pouvaient se faire qu'aux dépens de la Grande-Bretagne. Elle fut également confrontée à la concurrence croissante de l'Allemagne, à mesure que celle-ci se remettait de la défaite de la Première Guerre mondiale, notamment concernant le charbon de la Ruhr, à une époque où l'Empire britannique était menacé par des mouvements nationaux en Inde, en Égypte et ailleurs. L'extraction du charbon était au cœur de la lutte pour la réorganisation de la vie économique et sociale britannique – les subventions protectionnistes devant être remplacées par des coupes budgétaires drastiques, même au risque de provoquer une opposition farouche de la classe ouvrière.
«Sur le rythme et l’échelle de temps de la Révolution», écrit en février 1926, indiquait clairement que Trotsky ne prédisait pas une révolution socialiste imminente:
Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, la question n’est pas de fixer un «jour» pour la révolution – nous en sommes bien loin! – mais de bien comprendre que toute la situation objective rapproche ce «jour» et l’inscrit dans le cadre du travail éducatif et préparatoire du parti du prolétariat, créant en même temps les conditions de sa rapide formation révolutionnaire.
La crise révolutionnaire en pleine maturation créait les conditions objectives d'un profond changement dans la conscience politique de la classe ouvrière. Où va l’Angleterre ? offre une critique acerbe du conservatisme et du gradualisme qui imprégnaient le mouvement ouvrier. Mais la longue polémique de Trotsky s'appuyait sur deux constats :
La base objective de la domination d’une aristocratie ouvrière et de la promotion délibérée de la collaboration de classe par la classe dirigeante s’effondrait en même temps que l’hégémonie mondiale de la Grande-Bretagne.
Pour que ce changement de conscience puisse prendre des formes révolutionnaires conscientes, le travail du parti révolutionnaire était déterminant.
Dans Problems of the British Labour Movement, publié peu après la grève générale, Trotsky cite des passages de sa correspondance dans les mois précédant l'événement, où il explique :
La formation idéologique et organisationnelle d'un parti véritablement révolutionnaire, c'est-à-dire communiste, sur la base du mouvement des masses, n'est concevable qu'à la condition d'un démasquage perpétuel, systématique, inflexible, infatigable et irréconciliable des dirigeants quasi-de gauche de toute nuance, de leur confusion, de leurs compromissions et de leurs réticences.
Dans une lettre écrite le 5 mars mais publiée dans la Pravda le 25 mai 1926, Trotsky fait une analyse pénétrante de la relation entre la crise objective de l'impérialisme britannique et mondial et les tâches politiques que cela imposait au parti :
En Grande-Bretagne, plus que dans le reste de l'Europe, la conscience des masses laborieuses, et en particulier de leurs couches dirigeantes, est en retard sur la situation économique objective. Et c'est précisément dans cette direction que résident aujourd'hui les principales difficultés et les principaux dangers.
…L'ensemble de la «superstructure» actuelle de la classe ouvrière britannique – dans toutes ses nuances et ses groupements sans exception – constitue un frein à la révolution. Cela laisse présager, sur une période prolongée, une forte pression d'un mouvement spontané et semi-spontané contre le cadre des anciennes organisations et la formation de nouvelles organisations révolutionnaires sur la base de cette pression.
L’une de nos principales tâches est d’aider le Parti communiste britannique à comprendre cette perspective et à la penser jusqu’au bout.
Le 6 mai, il écrivait:
La grève générale est la forme la plus extrême de la lutte de classes. Après elle, vient immédiatement l'insurrection armée. C'est précisément pourquoi la grève générale exige plus qu'aucune autre forme de la lutte des classes une direction claire, résolue, énergique, autrement dit une direction révolutionnaire. Mais le prolétariat britannique ne montre dans la grève actuelle aucune trace d'une telle direction, et l'on ne peut pas s'attendre à ce qu'elle se constitue d'un seul coup, toute faite, comme sortie de terre.
Il faut tout faire, dans le cadre international, pour venir en aide aux combattants et leur faciliter les conditions de la victoire. Mais il faut bien se rendre compte que cette victoire n'est possible que dans la mesure où la classe ouvrière britannique, au cours du développement et du renforcement de la grève générale, réalise qu’il lui faut changer ses chefs et se montre à la hauteur de la tâche.
Un proverbe américain dit bien qu'il ne faut pas changer de cheval quand on traverse un torrent. Mais cette sagesse pratique n'est juste que dans certaines limites, on n'a jamais réussi encore à traverser un torrent révolutionnaire sur le cheval du réformisme. Et la classe qui est allée au combat avec une direction opportuniste a été obligée de la changer sous le feu de l'ennemi.
Le Komintern a rejeté tous les avertissements de Trotsky et a insisté pour que le CPGB se subordonne à l'alliance avec le TUC par l'intermédiaire de son aile gauche, et en donnant comme revendication centrale au parti et à sa presse: «Tout le pouvoir au Conseil général [du TUC]. »
Par conséquent, durant la grève générale le PCUS et le Komintern furent eux aussi réduits à l'impuissance par cette fausse ligne politique. Comme l'a noté Trotsky, la première discussion sur la grève au Politburo ne dura que vingt minutes et la seconde cinq minutes. Il en résultat qu’une commission fut créée à Paris, dirigée par Tomsky, avec le soutien du Komintern et de la Profintern, la fédération des syndicats communistes, pour discuter de l'aide à la Grande-Bretagne.
Le 7 mai, deux millions et quart de roubles avaient été envoyés en Grande-Bretagne, acheminés par le Comité anglo-russe. Mais le Conseil général du TUC, réagissant aux protestations du gouvernement concernant l'«or rouge», refusa l'argent. Staline répondit par un télégramme à Tomsky à Paris, implorant : « Aidez-nous s’il vous plaît, que pouvons-nous faire ? » L'argent fut plus tard accepté par le syndicat des mineurs.
Lorsque la nouvelle de la fin de la grève générale parvint à Paris, Tomsky envoya une lettre au CPGB lui recommandant de proclamer «l'échec des idées conservatrices et la victoire morale partielle du prolétariat». Staline fut contraint d'envoyer un télégramme à Tomsky après une séance du Politburo du 14 mai, lui suggérant poliment: «Nous sommes enclins à croire que ce qui s'est passé n'était pas un compromis, mais une trahison. Se soumettre à la décision du Conseil des syndicats (TUC) n'est pas approprié lorsque les travailleurs souhaitent poursuivre la grève.»
Au lendemain de la grève, Trotsky et l'Opposition de gauche insistèrent pour que le Komintern rompe immédiatement avec le TUC, ce qui signifiait la fin du Comité anglo-russe. Des millions de travailleurs, furieux de la trahison de la grève, cherchaient une direction d’alternative. Des milliers d'entre eux affluèrent au CPGB, dont le nombre d'adhérents doubla en un an, passant de 6 000 à 12 000. Les ventes du Workers' Weekly atteignirent 70 000 exemplaires. Mais la faction stalinienne du Komintern aggrava encore les erreurs opportunistes commises pendant la grève en insistant sur le maintien du Comité anglo-russe.
Zinoviev, de plus en plus critique à l'égard de la ligne du Komintern qu'il avait autrefois contribué à déterminer, dénonça cette décision comme une trahison massive. Sa conversion, ainsi que celle de Kamenev, à l'analyse de Trotsky sur la grève générale, preuve de la fausseté de la perspective d’une «stabilisation prolongée», et leur critique commune du Comité anglo-russe et d'autres questions, jouèrent un rôle central dans la décision de former l'Opposition commune à l'été 1926.
Avec le soutien de Trotsky, Zinoviev, alors président du Komintern, insista pour que le Politburo discute de la grève générale et de la grève des mineurs qui continuait. Cette discussion fut acceptée à contrecœur, contre l'avis de Staline, donné durant ses vacances et leur disant d'« aller au diable », et eut lieu le 3 juin. Le 2 juin, en prévision de la réunion du Politburo, Trotsky rédigea une note exposant sa position, qu'il défendit le lendemain. Ces extraits donnent une idée de la force de la critique de Trotsky :
Aujourd'hui, ceux qui prônent le maintien des choses en l'état disent souvent: «Qui ne savait pas que le Conseil général était composé de réformistes et de traîtres?» L'écrasante majorité de notre Parti (sans parler de ceux qui n’y sont pas) ignorait ce qu'était le Conseil général, car nous ne l'avons jamais expliqué comme nous aurions dû le faire ces dernières années.
…Dans les articles, nous écrivons : le Conseil général a trahi les ouvriers anglais ; il s’est révélé être un briseur de grève ; il a mené une politique de laquais de la bourgeoisie. De là découle la conclusion organisationnelle : nous restons en coopération fraternelle avec le Conseil général. Aucun ouvrier ne comprendra cela. Personne au monde ne le comprendra, ni amis ni ennemis.
…Quel devrait-être notre principe directeur dans notre attitude envers le Conseil général : est-ce le fait que « nous » avons toujours tout su, ou le fait que les masses ouvrières britanniques ont appris pour la première fois quelque chose de nouveau et d’extrêmement important ? L’arrogance subjective de l’appareil remplace une politique fondée sur le cours réel du développement de la classe ouvrière anglaise.
En réponse à l’accusation «Vous êtes donc contre le front uni?», il a écrit :
Si par front nous entendons le maintien artificiel de l'hypocrisie de l'appareil, alors impossible de ne pas s'y opposer. Le front est un concept de combat. Il est désormais aux mains des mineurs britanniques contre la bourgeoisie, l'État et le Conseil général.
… Il ne s’agit pas de préserver l’appareil dévasté, mais d’intensifier la lutte pour la conscience du prolétariat britannique, et surtout de cette partie de celui-ci qui lutte maintenant en dehors du Conseil général et contre lui.
Le compte-rendu de la réunion du 3 juin est disponible en ligne en russe et peut être traduit automatiquement. Il témoigne avec force d'une lutte politique fondée sur des principes, notamment concernant Trotsky, et du caractère vénal et sans scrupules du bloc Staline, Boukharine, Tomsky et Molotov.
Pour donner un aperçu des interventions de Trotsky, il a répondu à Tomsky ainsi :
Pendant un an, à chacune de mes rencontres, je vous ai dit : « Camarade Tomsky, si vous pensez que Purcell ou Cook feront une révolution, vous vous trompez. » Et vous m’avez répondu : « Et vos communistes ne feront certainement pas de révolution. » Quelle est donc l’attitude correcte d’un bolchevik envers un jeune Parti communiste ? Votre attitude envers le mouvement ouvrier britannique est erronée, syndicaliste. C’est vous qui m’avez poussé, par votre attitude, à écrire le livre « Où va l’Angleterre? » Ce livre est entièrement consacré à la mission historique du Parti communiste britannique, contre le regard méprisant que lui portent divers « hommes d’État ».
Plus tard, il dit :
«Nous avons toujours su qu'ils étaient des traîtres.» Bien sûr, nous sommes des experts, nous savons toujours tout. Mais avant la grève générale, les masses ouvrières britanniques ne savaient pas ce qu'était le Conseil général. Et comme nous ne l'avons pas critiqué et que nous avons empêché le Parti communiste britannique de le critiquer par notre conduite, nous avons ainsi renforcé l'autorité du Conseil général aux yeux des travailleurs révolutionnaires…
Et maintenant que les vastes masses ont appris, par une expérience gigantesque, ce qu'est le Conseil général, nous disons à ces masses en guise de consolation : nous proposons que le Comité anglo-russe soit laissé tel quel, car nous savions auparavant que des traîtres y siégeaient, mais nous avons oublié de vous le dire. Cela n'est-il pas monstrueux?
…Les masses attachent de l’importance à l’action, les masses attachent de l’importance à la clarté […] Comment dire à un travailleur: Changez les dirigeants, car ce sont des traîtres, alors que vous-même ne trouvez pas la détermination de rompre avec ces dirigeants?
La position de Trotsky, Zinoviev et Kamenev fut bien sûr rejetée puis impitoyablement réprimée.
Le 8 juin, le Comité exécutif de l'Internationale communiste réuni en plénum sur les leçons de la grève générale a insisté pour dire que «si les syndicats soviétiques prenaient l'initiative de quitter le comité [...] cela porterait un coup à la cause de l'unité internationale, un geste tout à fait ‘héroïque’, mais politiquement inopportun et puéril ».
Pour renforcer cette ligne pourrie, la 15e Conférence du PCUS de toute l'Union a adopté une résolution le 26 octobre 1926 déclarant à propos de l'Opposition: «N'ayant aucune confiance dans les forces internes de notre révolution et tombant dans le désespoir en raison du retard de la révolution mondiale, le bloc de l'opposition s'éloigne de la base d'une analyse marxiste des forces de classe de la révolution pour en adopter une consistant en une auto-illusion «ultra-gauche» et un aventurisme «révolutionnaire»; il nie l'existence d'une stabilisation partielle du capitalisme et, par conséquent, penche vers le putschisme .»
Trotsky a estimé de manière concise l’impact de la trahison de la grève générale dans Ma vie :
Les ouvriers révolutionnaires ont été désorientés, sont tombés dans l'apathie et ont reporté sur le P.C. lui-même leur déception, alors que le parti n'avait constitué qu'un élément passif dans ce mécanisme de trahison. Le mouvement minoritaire disparut presque totalement: le PC retourna à l'état de secte impuissante. Ainsi, par suite d'une fausse conception du parti, le plus grand mouvement du prolétariat anglais, qui déclencha la grève générale, non seulement n'a pas réussi à ébranler l'appareil de la bureaucratie réactionnaire, mais l'a au contraire renforcé et a compromis pour longtemps le communisme en Grande Bretagne.
Fondamentalement, cela a nourri la désorientation politique et la démoralisation en Union soviétique, contribuant à consolider l’emprise de la faction stalinienne sur le parti et l’appareil d’État et à renforcer son influence maligne à l’échelle mondiale, à travers le Komintern, en particulier pour ce qui est de la révolution chinoise.
(Article paru en anglais le 1er septembre 2025)
