Réarmement, Europe forteresse et régime autoritaire

Merz et Meloni forgent un nouvel axe Berlin-Rome

La Première ministre italienne Giorgia Meloni (à droite) et le chancelier allemand Friedrich Merz (à gauche) assistent à une conférence de presse à l'issue d'un sommet intergouvernemental à la Villa Doria Pamphilj de Rome, le vendredi 23 janvier 2026, pour discuter de la coopération politique et économique [AP Photo/AP]

Peu après que le chancelier allemand Friedrich Merz et la Première ministre italienne d'extrême droite Giorgia Meloni aient présenté aux caméras des sourires ostentatoires vendredi dernier lors des consultations gouvernementales germano-italiennes, un autre habitant de Minneapolis était tué aux États-Unis par des agents de l'ICE, la police américaine de l'immigration. L'infirmier Alex Pretti était exécuté lors d'un raid, un meurtre de plus dans le cadre de l'escalade répressive de l'administration Trump.

Ni le gouvernement allemand ni aucun autre gouvernement européen n'a condamné ce crime. Et ce, malgré l’extrême escalade récente des tensions transatlantiques, liée notamment aux conflits impérialistes concernant le Groenland et l'Arctique. Ce silence n'est pas un simple oubli diplomatique; il est l'expression d'une profonde convergence politique.

D'une part, les puissances européennes retiennent délibérément leurs critiques à l'égard de Washington. Elles souhaitent préserver leur alliance avec l'impérialisme américain le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'elles soient elles-mêmes pleinement réarmées et capables de jouer un rôle indépendant dans le redécoupage impérialiste du monde. D'autre part – et c'est là le point fondamental – elles partagent l'essence même de la politique de Trump: militarisme à l'extérieur, régime autoritaire à l'intérieur et répression brutale des réfugiés.

Cette convergence était visible au grand jour lors des consultations gouvernementales germano-italiennes.

Merz a exprimé de façon particulièrement nette la prétention de l'Allemagne et de l'Italie à jouer un rôle de premier plan dans une Europe militarisée. Lors de la conférence de presse conjointe, il a déclaré:

À ce moment précis de l'histoire, l'Italie et l'Allemagne portent une responsabilité toute particulière, de par leur poids, leur mission dirigeante, etc. Nous sommes deux nations importantes de l’Europe. Nous figurons parmi les États fondateurs de l'Union européenne. Nous faisons partie de la dynamique internationale. Nous avons des systèmes de production et industriels qui sont étroitement liés entre eux.

Et de poursuivre:

Il s'agit aussi d'une vision partagée concernant certaines tâches stratégiques importantes. Nous avons le même objectif: construire une Europe consciente, une Europe capable de jouer pleinement son rôle dans le monde, une Europe stratégiquement autonome sur la scène mondiale, une Europe où le bon sens joue un rôle important.

Ces déclarations ne laissent aucun doute sur leur signification. Lorsque Merz parle de «mission dirigeante», d’«autonomie stratégique» et de capacité à «jouer pleinement son rôle dans le monde», il ne veut rien dire d’autre que la prétention des grandes puissances européennes d’agir militairement, économiquement et géopolitiquement indépendamment des États-Unis, voire, si nécessaire, contre eux.

Le «bon sens» invoqué par Merz est un euphémisme. Il ne représente ni la raison ni la paix, mais les intérêts impérialistes de la classe dirigeante. Il s'agit en réalité de la volonté de militariser massivement l'Europe, d'accélérer le réarmement et les préparatifs de guerre, et d'imposer cette politique malgré la résistance des populations.

L’accent mis sur des systèmes industriels «étroitement liés» et «complémentaires» renvoie directement à la base économique de cette stratégie: l’intégration étroite des trusts allemands et italiens des secteurs de l’armement, de l’énergie et de l’industrie, qui profitent de la guerre et cherchent à conquérir de nouveaux marchés, ressources et sphères d’influence.

Cette revendication du leadership est indissociable de l'escalade du conflit mené par l'OTAN contre la Russie. Merz et Meloni se sont engagés sans équivoque à renforcer le soutien militaire à l'Ukraine. «En ces jours particulièrement difficiles de la guerre en hiver, nous renforçons notre aide à Kiev et à l'Ukraine», a déclaré Merz. Les deux chefs de gouvernement ont souligné leur étroite coordination au sein de l'OTAN et l'augmentation des leurs dépenses militaires.

Les déclarations communes sur l'Arctique ont été particulièrement marquantes. Merz a souligné que la région «se trouve de plus en plus au centre des intérêts géopolitiques» et que l'Europe devait être «capable d'y agir». Derrière ce discours se cache l'avancée agressive de l'impérialisme européen dans une région stratégiquement centrale, riche en ressources, revendiquée directement par Trump et au cœur de la confrontation militaire avec la Russie et la Chine.

L'offensive arctique suit la même logique que le réarmement en Europe de l'Est: l'Europe doit s'affirmer comme une puissance mondiale indépendante, avec une présence militaire, un accès aux matières premières et un contrôle stratégique des routes commerciales et de transport.

Parallèlement à la politique de guerre, Merz et Meloni ont annoncé un renforcement de la coopération entre leurs services de sécurité. Ils ont notamment évoqué un accord bilatéral sur les agences de sécurité intérieure et un pacte de coopération en matière de renseignement. L'Italie deviendra ainsi le premier pays non limitrophe de l'Allemagne avec lequel celle-ci conclura un tel accord concernant spécialement la police, comme l'a souligné Merz. Selon le ministère allemand de l'Intérieur, cette initiative s'inscrit dans un «plan d'action» plus vaste visant à une meilleure intégration des «questions de sécurité, de défense et de résilience» entre les deux États.

Aucun texte contractuel relatif à l'accord sur les agences policières ni à la coopération en matière de renseignement n'a encore été publié, mais il est clair que ce dossier vise à la création d'un État militaro-policier européen. Dans ce contexte, Merz a évoqué une «conception globale de la sécurité» qui intègre politique de défense, coopération policière et services de renseignement à un cadre sécuritaire commun de l'Allemagne et de l'Italie.

Ces mesures font partie intégrante de la politique de guerre et de réarmement et sont dirigées contre la population même. Elles servent à se préparer aux troubles sociaux, aux grèves et aux manifestations dirigées contre la guerre, le réarmement, les licenciements de masse et la paupérisation. Comme aux États-Unis, l'extension des pouvoirs de police et de renseignement est d'abord employée contre les migrants avant de l'être contre l'ensemble de la classe ouvrière.

La convergence politique entre Merz et Meloni était particulièrement manifeste en matière de politique migratoire. Meloni a déclaré :

Il existe une parfaite harmonie entre les convictions du chancelier allemand et les miennes. Il s'agit de lutter contre la traite des êtres humains et l'immigration clandestine de masse. L'ensemble du système de rapatriement doit être renforcé et une coopération plus étroite avec les pays d'origine mise en place.

L’Italie, a-t-elle poursuivi, s’efforçait «de lancer un nouveau modèle de coopération avec le continent africain en ce sens» et souhaitait «renforcer ensemble cette nouvelle approche. Grâce à nos gouvernements, cette approche s’affirme dans toute l’Europe.»

Derrière ces mots se cache une réalité meurtrière. «Rapatriement» signifie expulsions massives. «Coopération avec les pays d’origine» signifie collaboration avec des régimes autoritaires et des dictatures africaines qui, pour le compte de l’UE, internent les réfugiés, les maltraitent ou les abandonnent dans le désert, les laissant mourir de faim. La prétendue «lutte contre l’immigration irrégulière» n’est autre que l’extension de «l’Europe forteresse», qui a déjà coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes en Méditerranée.

Le fait que cette politique soit menée en étroite collaboration avec le gouvernement Meloni n'est pas fortuit. Ayant ses origines dans le Movimento Social Italiano (MSI), Meloni appartient à un parti issu de la tradition fasciste italienne. Elle-même a fait l'éloge de Mussolini et continue de s'entourer d'admirateurs déclarés du Duce. Les Fratelli d'Italia, qu'elle a fondés, entretiennent des liens étroits avec des organisations néonazies telles que CasaPound, des groupes de hooligans violents, des réseaux fascistes au sein de l'appareil d'État et des partis de l'extrême droite internationale.

Le nouvel axe germano-italien constitue également un avertissement du point de vue historique. À la veille de la Seconde Guerre mondiale et durant celle-ci, l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste ont formé une alliance étroite. Le 1er novembre 1936, Mussolini évoqua pour la première fois l'«axe Berlin-Rome». Avec le ‘‘Pacte d'acier’’ du 22 mai 1939, les deux régimes fascistes ont scellé leur coopération militaire et se sont explicitement engagés à se soutenir mutuellement dans les guerres d'agression. Par la suite, le fascisme italien fut un allié essentiel des nazis dans la guerre d'anéantissement contre l'Union soviétique et dans la persécution et le meurtre des Juifs d'Europe.

Malgré toutes les différences, l'alliance actuelle entre Berlin et Rome s'inscrit dans cette continuité. Une fois encore, il s'agit de militarisation, d'expansion impériale par des méthodes génocidaires – comme le génocide des Palestiniens à Gaza, activement soutenu par Berlin et Rome – et de la mise en place de régimes autoritaires pour imposer cette politique à la population.

L’«autonomie stratégique» voulue par l’Europe n’est pas juste tournée vers l’extérieur mais également vers l’intérieur. Un réarmement à échelle de milliers de milliards d’euros mène inévitablement à la destruction des droits sociaux et démocratiques restants. Le durcissement des lois sur les pouvoirs de la police et des services de renseignement, la répression brutale des migrants et la militarisation de la vie publique font partie intégrante de cette politique de guerre.

En faisant la cour au gouvernement Meloni, Merz et sa coalition CDU/CSU-SPD ne rendent pas seulement légitime le fascisme en Italie, ils renforcent l'extrême droite en Allemagne. Le gouvernement met déjà en œuvre les principales revendications du parti d’extrême droite AfD et on prépare plus ou moins ouvertement une éventuelle intégration des fascistes au gouvernement.

L'accolade chaleureuse entre Merz et Meloni est un sérieux avertissement. Afin de mener à bien leur offensive militaire et de réarmement face à une résistance populaire grandissante, les classes dirigeantes d’Europe – tout comme celle des États-Unis – accélèrent la mise en place de régimes autoritaires et fascistes. Mais la résistance se développe des deux côtés de l'Atlantique et ce cours dangereux peut et doit être stoppé: par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière – en Allemagne, en Italie, dans toute l'Europe et à l'international – sur la base d'un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 27 janvier 2026)

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