Après avoir rejeté pendant plus de deux ans le bilan des victimes établi par le ministère de la Santé de Gaza, le qualifiant de «propagande du Hamas», l’armée israélienne a officiellement reconnu qu’environ 70 000 Palestiniens ont été tués à Gaza depuis octobre 2023. Cette reconnaissance tardive met en lumière des années de mensonges systématiques du gouvernement israélien, des puissances impérialistes et des médias occidentaux, qui ont tous œuvré de concert pour dissimuler l’ampleur du génocide.
Un haut responsable de la sécurité israélienne a déclaré jeudi aux journalistes que l’armée acceptait le chiffre du ministère de la Santé, en excluant les plus de 10 000 personnes portées disparues et présumées ensevelies sous les décombres. « Nous estimons qu’environ 70 000 Gazaouis ont été tués durant la guerre, sans compter les disparus », a indiqué ce responsable. Le bilan du ministère de la Santé de Gaza au 27 janvier s’élève à 71 662 morts et 171 428 blessés.
«Quelles autres accusations pourraient s'avérer vraies?», s'est interrogé le journal israélien Haaretz après la conférence de presse. «Le public israélien doit se demander ce que cette reconnaissance tardive révèle sur la crédibilité de l'armée et du gouvernement concernant le comportement d'Israël à Gaza.» Ce sont là des questions que les rédacteurs de Haaretz pourraient se poser à eux-mêmes. Pendant plus de deux ans, eux et leurs collègues de la presse internationale ont participé à la campagne visant à discréditer l'ampleur documentée du massacre.
L’armée israélienne affirmait auparavant avoir tué 22 000 combattants à Gaza. Selon ses propres chiffres, cela signifie que plus des deux tiers des 70 000 morts étaient des civils. Mais même ce chiffre sous‑estime l’ampleur du massacre. Une base de données militaire israélienne fuitée en août 2025 montrait que 83 % des personnes tuées étaient des civils — ce qui concorde avec ce que les organisations de défense des droits humains ont documenté depuis le début, et que l’État israélien et ses alliés ont cherché à étouffer.
Dès les premières semaines de la guerre, Israël et l’impérialisme américain ont mené une campagne coordonnée pour discréditer le bilan des morts palestiniens. En octobre 2023, deux semaines seulement après le début de l’assaut, le président américain de l’époque, Joe Biden, déclarait: «Je n’ai aucune confiance dans le chiffre utilisé par les Palestiniens. Je n’ai aucune raison de croire que les Palestiniens disent la vérité sur le nombre de personnes tuées.»
À l'époque, le ministère de la Santé avait documenté plus de 7 000 décès, dont près de 3 000 enfants. Le porte‑parole du Conseil de sécurité nationale de l’époque, John Kirby, avait qualifié le ministère de la Santé de «façade du Hamas » dont les chiffres ne pouvaient être pris «au pied de la lettre».
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a rejeté les allégations de victimes civiles massives les traitant d’«accusations de meurtre rituel» — invoquant cette calomnie antisémite médiévale pour détourner l’attention des crimes de guerre documentés — et s’est vanté, en septembre 2024, qu’Israël avait atteint «le plus faible ratio entre nombre de morts civils et nombre de morts parmi les combattants de l’histoire de la guerre urbaine moderne». C’était un mensonge, et Netanyahou savait que c’était un mensonge lorsqu’il l’a dit.
Le Congrès américain a pris la mesure extraordinaire d’interdire légalement aux agences gouvernementales de citer les chiffres du ministère de la Santé de Gaza. En juin 2024, un groupe bipartisan de parlementaires a fait adopter un amendement à un projet de loi de financement du département d’État, interdisant à celui‑ci de citer des données du ministère de la Santé de Gaza. Le vote a été de 269 voix pour, 62 démocrates et 207 républicains. Plus tard dans l’année, le Congrès adoptait une loi de financement de Défense interdisant de la même manière au Pentagone de citer publiquement ces estimations comme «faisant autorité».
Le député démocrate de New York Ritchie Torres a déclaré: «Valider la branche de santé publique du Hamas, c’est comme valider les branches de santé publique d’Al‑Qaïda et de l’État islamique, ou celles de l’Allemagne nazie et du Japon impérial. C’est moralement et intellectuellement corrompu.» Le député Steny Hoyer, du Maryland, a affirmé que les chiffres du ministère de la Santé de Gaza devaient être traités «avec le même scepticisme que ceux fournis par Al‑Qaïda ou l’État islamique». Ni Torres ni Hoyer n’ont fait de commentaire depuis qu’Israël a reconnu l’exactitude de chiffres qu’ils avaient pourtant cherché à dissimuler avec tant d’insistance.
Le chiffre de 70 000 accepté par Israël ne représente qu'une fraction du nombre réel des morts. Le décompte officiel ne comprend que les personnes tuées directement par les tirs de l'armée israélienne et dont les corps ont été identifiés. Il exclut les disparus ensevelis sous les décombres. Il exclut les centaines de personnes mortes de faim. Il exclut les milliers de personnes mortes faute de soins médicaux, Israël ayant systématiquement détruit le système de santé de Gaza.
Plusieurs études indépendantes suggèrent que le nombre réel de victimes est bien plus élevé. Une étude publiée dans The Lancet en juillet 2024 estimait à 64 260 le nombre de décès dus à des blessures traumatiques au 30 juin 2024, il y a plus d'un an et demi. L'Institut Max Planck pour la recherche démographique estimait en novembre 2025 que le nombre de morts violentes avait «probablement dépassé les 100 000» en octobre 2025.
Une enquête indépendante menée auprès des ménages et publiée dans Nature a révélé près de 84000 décès entre octobre 2023 et début janvier 2025. La rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, a cité des estimations suggérant que le nombre réel de décès pourrait atteindre 680 000.
L'ampleur de la destruction dépasse l'entendement. Plus de 20 000 enfants ont été tués, soit plus d'un enfant par heure pendant 23 mois. Au moins 274 journalistes ont été tués, soit plus que le nombre total tué dans la guerre civile américaine, la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, les guerres de Yougoslavie et la guerre en Afghanistan suite au 11 septembre. Plus de 1 700 travailleurs de la santé ont été tués. Plus de 300 employés des Nations unies ont été tués — faisant de ce conflit le plus meurtrier de l’histoire pour les employés de l’Organisation des Nations unies.
Entre 66 et 84 % de toutes les structures de Gaza ont été endommagées ou détruites. Quatre‑vingt‑douze pour cent des habitations ont été endommagées ou détruites. Quatre‑vingt‑quinze pour cent des terres agricoles sont en ruines. Plus de 500 000 personnes font face à des conditions de famine catastrophiques. L’espérance de vie a chuté de 44 % en 2023 et de 47 % en 2024. Quatre‑vingt‑dix pour cent des 2,2 millions d’habitants de Gaza ont été déplacés, dont beaucoup de nombreuses fois.
Le génocide de Gaza — qui se poursuit encore, désormais avec le soutien de Trump — a été rendu possible par les mensonges systématiques des gouvernements capitalistes et de leurs médias. L’administration Biden, le Congrès américain et les principaux organes de presse ont tous œuvré à protéger Israël contre toute obligation de rendre des comptes en semant le doute sur l’ampleur documentée du massacre. Ces mêmes institutions exigent à présent que les travailleurs soutiennent de nouvelles guerres contre l’Iran et d’autres cibles de l’impérialisme américain. Les mensonges sur Gaza révèlent ce que seront les mensonges proférés sur chacune des guerres menées par l’impérialisme.
