La cérémonie des Grammy Awards, événement annuel au cours duquel les membres de la Recording Academy récompensent des artistes musicaux et discographiques de tous genres, ont été l’occasion pour plusieurs lauréats de condamner l’agence des services de l’immigration et des douanes des États-Unis (Immigration and Customs Enforcement – ICE) et de défendre les droits des immigrants.
Au cours de la soirée, plusieurs lauréats ont profité de leur bref passage sur scène pour condamner les rafles menées par les agents fédéraux dans les villes à travers le pays. Les artistes ont explicitement réclamé le « départ de l’ICE », s’identifiant ainsi aux manifestations de masse et aux grèves qui ont lieu contre l’administration Trump.
La couverture médiatique de la cérémonie à la Crypto.com Arena de Los Angeles a reconnu que les droits des immigrants et l’opposition à la répression – et non les potins sur les célébrités – constituaient l’axe central du programme de remise des prix. Contrairement aux précédentes cérémonies de remise de prix, où les causes étaient parfois mentionnées, la cérémonie des Grammys de 2026 a été l’occasion de plusieurs dénonciations importantes de la répression menée par l’ICE.
Ce faisant, les artistes qui ont pris la parole ont exprimé la colère générale du public face aux centaines d’arrestations, de rafles et de « disparitions » liées à la tentative de la Maison-Blanche de faire des immigrants les boucs émissaires de la crise sociale, économique et politique qui s’aggrave dans la société américaine.
Les lauréats ont profité de leurs discours de remerciement pour dénoncer l’agence ICE et exprimer leur soutien à tous les immigrants, ce qui a parfois incité CBS à les censurer. Billie Eilish, en recevant le prix de la chanson de l’année, a déclaré : « Personne n’est illégal sur une terre volée », avant de conclure par « F*ck ICE », une phrase que CBS a censurée dans la diffusion.
Elle a également déclaré : « Nous devons simplement continuer à nous battre, à nous exprimer et à protester. Nos voix comptent vraiment, et les gens comptent. »
Dans les jours qui ont précédé la cérémonie, Eilish avait déjà décrit l’agence ICE sur les réseaux sociaux comme une « organisation terroriste financée et soutenue par le gouvernement fédéral sous l’égide du département de la Sécurité intérieure », en réponse au meurtre de Good, puis elle a condamné la fusillade de Pretti, demandant à ses collègues célébrités s’ils allaient continuer à rester silencieux.
Eilish a partagé sur les réseaux sociaux un hommage aux 32 personnes décédées en détention à l’ICE en 2025, soulignant que l’année avait été l’une des plus meurtrières à l’agence et que ces décès étaient le résultat d’une politique et non d’accidents.
À Atlanta, lors d’un événement marquant l’anniversaire du Dr Martin Luther King Jr en janvier, Eilish a déclaré : « Nous voyons nos voisins être emmenés, enlevés, des manifestants pacifiques être attaqués, subir des violences et mourir, nos libertés civiles être érodées, les fonds destinés à la lutte contre la crise climatique être réaffectés aux énergies fossiles [...] et l’accès à la nourriture et aux soins de santé devenir un privilège réservé aux riches plutôt qu’un droit humain fondamental. »
Bad Bunny, qui a remporté trois Grammy Awards et qui doit se produire lors du spectacle de la mi-temps du Super Bowl le 8 février, a commencé son discours de remerciement pour le prix de l’album de l’année pour « DeBÍ TiRAR MáS FOToS » par le commentaire « Ice Out ! », suivi de « Nous ne sommes pas des sauvages, nous ne sommes pas des animaux, nous ne sommes pas des extraterrestres. Nous sommes des êtres humains et nous sommes Américains. » Les commentaires de Bad Bunny ont été longuement applaudis.
La chanteuse britannique Olivia Dean, qui a reçu le prix de la meilleure nouvelle artiste, a expliqué qu’elle était « ici en tant que petite-fille d’immigrant » et insisté : « Mon existence est un témoignage de courage, et ces personnes méritent d’être reconnues. Nous sommes tous reliés ». Ces remarques, qui visaient clairement l’hystérie anti-immigrés promue par l’administration Trump, ont également reçu un accueil chaleureux de la part du public.
L’artiste R&B Kehlani, récompensée avant la diffusion pour la meilleure performance R&B et la meilleure chanson R&B, est revenue au micro une deuxième fois pour insister sur le fait que l’industrie avait la responsabilité de soutenir les personnes persécutées. « Ensemble, nous sommes plus forts, et nous devons exprimer notre opposition aux injustices qui se produisent dans le monde entier », a-t-elle déclaré, avant de conclure par un « F*ck ICE » sans équivoque.
Sur le tapis rouge et dans toute la salle, Justin et Hailey Bieber, Kehlani, Joni Mitchell et bien d’autres portaient des macarons « ICE Out », tandis que Justin Vernon, de Bon Iver, avait accroché un sifflet orange à son revers en signe de solidarité avec les observateurs de Minneapolis qui sifflent pour avertir les habitants des incursions des agences ICE et CBP (Customs and Border Protection – l’agence des douanes et de la protection des frontières des États-Unis).
La réaction dans la salle a montré que les sentiments anti-ICE étaient largement partagés. La sympathie visible parmi les musiciens et les participants contrastait fortement avec l’attitude nerveuse de CBS, qui appartient à David Ellison de Skydance Media, un ami proche et riche allié politique de Donald Trump.
L’animateur des Grammy Awards, Trevor Noah, a lancé une pique sarcastique à l’artiste musicale Nicki Minaj, qui s’est révélée être une partisane de Trump. Noah a plaisanté en disant que Minaj était absente de l’événement parce qu’elle était à la Maison-Blanche pour « discuter de questions importantes », avant d’imiter Trump pour se moquer de la vanité du président et de son autoritarisme susceptible concernant la question de savoir qui a « le plus gros cul ».
Plus tard, avant d’annoncer la victoire de Billie Eilish, il a déclaré que le prix de la chanson de l’année était « un Grammy que tous les artistes convoitent, presque autant que Trump convoite le Groenland », avant d’ajouter qu’avec la disparition de l’île de Jeffrey Epstein, Trump avait besoin d’« une nouvelle île pour passer du temps avec Bill Clinton ».
Ce commentaire a suscité une réponse de Trump à 1 h du matin sur sa plateforme Truth Social, dénonçant Noah comme un « crétin pathétique et sans talent » et menaçant de lâcher ses avocats sur le présentateur. « Noah a dit, à tort, à mon sujet, que Donald Trump et Bill Clinton avaient passé du temps sur l’île d’Epstein. FAUX !!! » a écrit Trump, insistant sur le fait qu’il n’était « jamais allé sur l’île d’Epstein » et promettant de poursuivre Noah « pour beaucoup d’argent » afin de « s’amuser » et de « lui donner une leçon ».
Cette menace explicite de traîner un comédien devant les tribunaux pour une blague s’inscrit dans le cadre d’une tentative systématique de l’administration de criminaliser la critique et d’intimider ses opposants par le biais des rouages de l’État capitaliste.
La réaction de CBS et des grands médias contribue à minimiser les expressions d’opposition à l’attaque contre les immigrés et les droits démocratiques. Dans leurs commentaires après l’émission, CBS et d’autres médias ont mis l’accent sur la mode et les audiences, qualifiant le contenu d’« émotionnel » ou de « clivant » plutôt que de réponse légitime à la répression et à la violence.
Des sources anonymes de l’Academy of Recording Arts & Sciences ont déclaré à la presse que l’Académie elle-même « ne prend pas position » et présentent ces interventions comme les opinions spontanées d’artistes individuels, afin de dissocier l’institution du mouvement grandissant contre les agences ICE et CBP.
En même temps, les médias grand public sont contraints de reconnaître que les macarons, les sifflets et les messages coordonnés sont organisés en réponse directe aux meurtres de Good et Pretti, reflétant ainsi la volonté délibérée de certains artistes d’utiliser leur notoriété pour s’opposer aux politiques gouvernementales.
La radicalisation observée lors de la cérémonie des Grammy Awards ne peut être dissociée des manifestations plus générales d’indignation contre l’administration Trump, qui se sont manifestées de façon particulièrement virulente dans le conflit autour du Kennedy Center for the Performing Arts de Washington DC. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Trump a purgé la direction du Kennedy Center, remplit son conseil d’administration avec ses fidèles, s’en est nommé président et a imposé le changement de nom de l’institution en « Trump Kennedy Center », ce qui provoque boycotts et annulations généralisés de la part des artistes.
Dimanche, Trump a annoncé que le centre serait fermé pendant deux ans à compter du 4 juillet, supposément pour des « rénovations » visant à transformer le bâtiment en un « bastion mondial des arts, de la musique et du divertissement ». Cette décision fait suite aux annulations d’artistes et d’organisations de renom, indignés par cette prise de contrôle par Trump et sa profanation du mémorial Kennedy d’origine.
La fermeture de l’institution par Trump est largement perçue comme une tentative de briser la résistance de la communauté artistique à l’effort de centralisation du contrôle et de refonte de la programmation conformément à la politique réactionnaire de l’administration.
La position adoptée par les artistes présents à la cérémonie des Grammy Awards en faveur des immigrants et contre la dictature s’inscrit dans le mouvement des musiciens, acteurs et autres travailleurs de l’industrie de la culture qui refusent de légitimer le Kennedy Center de Trump et sa prise de contrôle par l’imbécile de la Maison-Blanche.
Dans les deux cas, les artistes cherchent des moyens – même partiels et politiquement hétérogènes – de s’opposer à la fusion du pouvoir étatique, du chauvinisme et de la vie culturelle exigée par la classe dirigeante en cette période d’aggravation de la crise et de la guerre.
L’intervention d’un nombre relativement restreint d’artistes lors des Grammy Awards témoigne de la montée de l’opposition et de l’activisme politique d’une partie des musiciens. Bien que les chiffres officiels d’audience de la retransmission en direct ne soient pas encore disponibles, la condamnation publique de l’agence ICE et la volonté de dénoncer Donald Trump devant un public d’environ 15 millions de personnes sont significatives.
(Article paru en anglais le 3 février 2026)
