Le Secrétaire général de l’ONU António Guterres a averti mardi que Cuba allait vers un «effondrement humanitaire imminent… si ses besoins en pétrole ne sont pas satisfaits», citant l’impact dévastateur du durcissement de l’embargo énergétique imposé par Washington.
Cet avertissement intervient après que le président cubain Miguel Díaz‑Canel a dénoncé Trump pour mener une politique «génocidaire» contre le peuple cubain.
Les coupures d'électricité à l'échelle du pays persistent depuis des semaines et les analystes estiment qu’il ne reste plus de carburant que pour deux semaines au plus. Certaines régions du pays sont déjà privées de courant jusqu’à vingt heures par jour, et un arrêt totale menace tous les aspects de la société moderne — des hôpitaux à la production alimentaire, en passant par le traitement de l’eau et la réfrigération. Des amas de déchets non ramassés commencent à s’entasser tandis que les camions de nettoyage restent à l’arrêt; des files d’attente interminables serpentent autour des stations‑service, attisant la détresse et le mécontentement.
La tentative de l'administration Trump de faire s’effondrer l'économie cubaine a pour but de mener à bien près de sept décennies d'efforts pour renverser le gouvernement castriste instauré par la Révolution cubaine de 1959.
À la suite de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les États‑Unis le 3 janvier — qui a coupé une ligne d'approvisionnement pétrolier essentielle pour Cuba — Trump a émis un décret l’accusant absurdement de constituer une «menace extraordinaire pour la sécurité nationale». Après l’avertissement de Trump de l’imposition de droits de douane aux fournisseurs de pétrole, la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum a interrompu les livraisons vitales à destination de l’île.
La situation était déjà dramatique avant cette année. Pas moins de 10 % de la population — soit plus d’un million de personnes — avaient fui l’île depuis 2022, le plus grand exode de l’histoire cubaine, accéléré par l’effondrement du secteur touristique provoqué par le COVID‑19.
Cuba vendait même une partie de ses rares réserves de carburant pour financer des importations vitales, notamment des médicaments et des machines. Enfin, en décembre dernier, une dollarisation partielle de l'économie a échoué, une dernière tentative d’attirer des investissements, de moderniser l'industrie et d’augmenter les réserves en devises étrangères.
Le Pentagone maintient son plus important déploiement dans les Caraïbes depuis la guerre froide, incluant son porte‑avions le plus avancé, l’USS Gerald R. Ford, ainsi que 15 000 soldats. Les registres contractuels indiquent en outre des plans que le déploiement restera intensif jusqu’en 2028.
Jeudi, Díaz‑Canel a prononcé sa première allocution télévisée depuis l’enlèvement de Maduro pour déclarer qu’il est ouvert à un dialogue avec Washington. «Cuba est disposée à engager un dialogue avec les États‑Unis», a‑t‑il affirmé, dans la mesure où celui‑ci visait à « construire une relation de bon voisinage, civilisée, qui puisse être gagnant‑gagnant pour nos peuples ».
La Havane se préparait néanmoins « à un état de guerre à tout moment », a‑t‑il ajouté.
Il est significatif que ce dernier appel au dialogue avec Washington intervient après que l’ambassadeur russe Viktor Coronelli a promis de continuer à approvisionner l’île en pétrole sans donner de détails. Toute tentative de contourner le blocus militaire américain imposé aux pétroliers risque de déclencher un conflit militaire. Le 8 janvier cependant, après la saisie par les États‑Unis d’un pétrolier battant pavillon russe quittant le Venezuela, Moscou n’avait publié qu’une brève déclaration pour dénoncer l’incident.
La réponse de Pékin s’étant elle aussi limitée à exprimer des préoccupations et à « exhorter » les États‑Unis à mettre fin à l’embargo, la menace d’imposer famine et génocide à Cuba sous les yeux des gouvernements capitalistes du monde entier rappelle fortement ce qui se déroule à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Trump affirme ouvertement qu’il va « diriger » le Venezuela et qu’il considère le vol par les armes au milieu du XIXᵉ siècle de la moitié du territoire mexicain comme le modèle de la politique américaine dans la région aujourd’hui. Dans ce contexte, la proposition de Díaz‑Canel d’engager des pourparlers marque la dernière capitulation des forces nationalistes de la région face aux diktats impérialistes de Trump.
Les appels répétés de Nicolás Maduro en faveur de pourparlers « gagnant-gagnant » avec Washington ont abouti à son enlèvement et à la remise du contrôle du pétrole vénézuélien aux États-Unis par les partisans de Chávez, qui ont également accueilli le directeur de la CIA à Caracas.
Les plus grands pays de la région sont dirigés par des politiciens ostensiblement «de gauche» représentant la soi‑disant « vague rose ». Ils ont longtemps professé un désir d'intégration régionale afin de protéger la souveraineté latino‑américaine. Le président brésilien Lula da Silva est resté silencieux face aux menaces pesant sur Cuba; la Mexicaine Sheinbaum a cédé face aux menaces de tarifs douaniers; le Colombien Gustavo Petro a baisé l’anneau de Trump à la Maison‑Blanche, mardi, et promis sa collaboration dans le dépeçage du Venezuela.
Il n’existe pas de condamnation plus claire de toutes les tendances pseudo‑de gauche et nationalistes petite‑bourgeoises de la région, et du monde, en particulier de celles qui ont présenté la Révolution cubaine puis la Révolution bolivarienne comme une nouvelle voie vers le socialisme et l’anti‑impérialisme.
Tout au long de cette période, les partis démocrate et républicain ont tous deux cherché à rétablir une forme de domination semi‑coloniale sur Cuba, similaire à celle qui existait sous la dictature honnie de Fulgencio Batista. Cela est allé de l’approche plus «conciliatrice» observée durant la brève période de «normalisation» d’Obama aux ultimatums intransigeants de Trump.
L’étalage barbare d’agressions de la part de Trump ne peut être considéré que comme un signe de désespoir face à l’aggravation de la crise de l’impérialisme américain et du capitalisme mondial. Néanmoins, les apologistes de personnalités comme Sheinbaum, Lula et Petro, sans parler de la direction cubaine, insistent pour dire que leur capitulation relève du «réalisme» et que ces dirigeants ne peuvent rien faire d’autre.
Mais pour les travailleurs du Venezuela, Cuba et des autres pays du monde, la question n’est pas de savoir ce que les dirigeants chavistes et castristes pourraient encore faire dans ces conditions, mais de comment leur politique, menée depuis des décennies, a contribué à créer ces conditions ; et ce que les travailleurs doivent faire en réponse, sur la base de leurs intérêts de classe indépendants.
Une réponse sérieuse à ces questions exige un examen de la lutte menée par le Comité international de la Quatrième Internationale dans sa réponse de principe à la Révolution cubaine.
Dépendance historique de Cuba et confirmation de la Révolution permanente
La Révolution cubaine de 1959 a renversé la dictature de Batista soutenue par les États‑Unis mais elle l’a fait initialement avec la bénédiction d’au moins une partie de l’establishment dirigeant américain. Même dans ses phases les plus radicales, elle n'a jamais dépassé le nationalisme bourgeois. Dépourvu d’un programme socialiste capable de mobiliser la classe ouvrière internationale, le régime castriste a toujours dépendu du capital international et est resté arrimé à divers parrains durant les plus de six décennies d’embargo commercial américain.
Sur la base d'un pacte faustien conclu par Castro pour subordonner sa politique étrangère à celle de la bureaucratie stalinienne de Moscou, l'Union soviétique fournissait chaque année des milliards de dollars sous forme de pétrole subventionné et d'aide. La dissolution de l'URSS en 1991 a déclenché la famine de la «période spéciale». Puis, l'arrivée au pouvoir d'Hugo Chávez au Venezuela en 1999 a apporté une nouvelle bouée de sauvetage: des accords de troc ont permis d'échanger 100 000 barils de pétrole par jour contre des médecins, du personnel de sécurité et d'autres services cubains. Alors que la crise au Venezuela s'aggravait, la Russie et la Chine sont intervenues en fournissant du pétrole, des crédits, des dons humanitaires et des accords commerciaux. Aujourd’hui, isolée face à l’agression de Trump, la dépendance de Cuba met en lumière les limites de son nationalisme.
Le pablisme, une tendance révisionniste qui s’est séparée de la Quatrième Internationale au début des années 1950, développa des arguments pernicieux affirmant que le Mouvement du 26 juillet de Fidel Castro avait créé un État ouvrier à Cuba et y instaurait le socialisme. Ses partisans soutenaient que la Révolution cubaine avait démontré que des guérilleros issus de la paysannerie pouvaient accomplir cela sans besoin d’une mobilisation indépendante de la classe ouvrière, et encore moins de la construction d’une direction trotskyste.
Le Socialist Workers Party (SWP) aux États‑Unis utilisa la Révolution cubaine comme justification principale pour sa réunification sans principes, en 1963, avec le Secrétariat international pabliste. Sous la direction de Joseph Hansen, le SWP affirma que Fidel Castro avait établi un « État ouvrier » en suivant la « logique dialectique » de la révolution, malgré l’absence d’organes de pouvoir prolétariens tels que des soviets. Hansen soutenait que cela prouvait que toutes les divergences fondamentales avec les pablistes appartenaient désormais au passé.
Face à de tels arguments, le Comité international de la Quatrième Internationale, dirigé notamment à l’époque par la Socialist Labour League (SLL) britannique, soutenait que la Révolution cubaine était un mouvement nationaliste petit‑bourgeois. Bien que le CIQI ait mené une campagne active pour défendre Cuba contre l’agression impérialiste, il refusa de caractériser le nouveau régime comme un « État ouvrier » parce que la révolution était dépourvue d’une participation consciente de la classe ouvrière et d’une direction assurée par elle. Face à la dégénérescence politique du SWP, la position de la SLL fut centrale pour préserver le trotskysme comme seule tendance politique luttant pour la mobilisation du prolétariat international afin d’abolir le capitalisme.
Cuba représentait une confirmation par la négative de la théorie de la révolution permanente, argumentait la SLL, car la direction castriste demeurait incapable d’obtenir une véritable libération de l’impérialisme. La SLL critiquait en outre l’affirmation des pablistes que des directions marxistes « naturelles » ou « inconscientes » pouvaient émerger de mouvements petits‑bourgeois comme le Mouvement du 26 juillet de Castro, affirmant qu’il fallait construire consciemment un parti prolétarien pour instaurer le socialisme.
La SLL combattit la position du SWP comme une trahison liquidatrice car celui-ci soutenait que le socialisme pouvait être réalisé au moyen d’«instruments émoussés » et d’une guérilla, plutôt qu’à travers le développement d’une conscience politique socialiste et d’une direction révolutionnaire dans la classe ouvrière. L’adoption par le SWP d’une méthode «objectiviste» et «empiriste», braquée sur le «fait» qu’il y avait des nationalisations tout en ignorant la nature de classe de l’État, rendait superflue la lutte de la Quatrième Internationale pour une direction révolutionnaire indépendante.
La lutte à propos de Cuba a marqué un tournant pour le CIQI car la SLL a entrepris une offensive contre le révisionnisme afin de clarifier les tâches historiques du mouvement. Le «mythe du guérillérisme» promu par les pablistes a conduit à des défaites catastrophiques et à l'anéantissement physique des cadres révolutionnaires dans toute l'Amérique latine, les jeunes étant détournés vers des actions armées isolées les séparant du prolétariat industriel. Les défaites qui en résultèrent pour la classe ouvrière latino‑américaine et l’imposition de dictatures militaires soutenues par les États‑Unis sur une grande partie du continent ne firent qu’accentuer l’isolement imposé à Cuba par l’impérialisme américain.
La trajectoire catastrophique qui est celle du régime cubain aujourd’hui constitue une nouvelle confirmation tragique de la perspective politique du CIQI. Le tournant pris par le régime depuis des décennies vers l’investissement étranger direct, la mise sur le marché d’une main‑d’œuvre à bas coût pour les multinationales et la persistance des inégalités sociales démontrent les limites bourgeoises de la révolution et son incapacité à résoudre les problèmes historiques de la société cubaine.
Au bout du compte, la défense par le CIQI de l’indépendance politique de la classe ouvrière et sa lutte pour unir les travailleurs au‑delà des frontières nationales demeurent les conditions essentielles pour mener un véritable combat contre l’agression impérialiste et mener à bien la révolution socialiste.
