La présence de la députée Alexandria Ocasio-Cortez (dite AOC) à la Conférence de Munich sur la sécurité (MSC) ce week-end témoigne du rôle politique essentiel qu’elle-même et les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) jouent, l'organisation politique qu'elle a rejoint au début de sa carrière politique en 2018.
Les DSA ne sont pas une organisation socialiste mais une faction de «gauche» du Parti démocrate, l'un des deux principaux partis de la classe capitaliste américaine. Les DSA, et Alexandria Ocasio-Cortez, sont des défenseurs déterminés de l'impérialisme américain.
AOC participera à deux panels de la conférence à l'invitation des organisateurs allemands qui sont étroitement liés à l’establishment de sécurité nationale du pays. Elle y défendra la politique étrangère du Parti démocrate, dont les divergences avec le président Donald Trump portent principalement sur la réduction du soutien militaire américain à la guerre menée contre la Russie en Ukraine.
Toute la conférence de Munich est axée sur le conflit croissant entre les États-Unis et l'Europe, dont les points de tension, outre l'Ukraine, comprennent l’exigence de Trump que le Danemark livre le Groenland aux États-Unis et son recours aux tarifs douaniers contre d'anciens alliés dans le but d'obtenir des avantages économiques et sécuritaires.
La MSC, qui se tient chaque année depuis 1963 à l'hôtel de luxe Bayerischer Hof, a été fondée pendant la Guerre froide sous le nom de Wehrkundetagung (littéralement «colloque d'études militaires») par Ewald-Heinrich von Kleist-Schmenzin, dans le but explicite de consolider l'alliance militaire occidentale. Kleist-Schmenzin avait lui-même servi dans le Troisième Reich nazi en tant qu'officier de la Wehrmacht.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky se rendra à Munich pour recevoir le prix annuel Ewald von Kleist. Zelensky a annulé les élections présidentielles il y a près de deux ans mais continue de diriger un régime d’État-policier qui se désagrège visiblement sous la pression militaire russe.
Depuis plus de six décennies, la MSC sert de principal forum où les responsables de l'OTAN, les ministres de la Défense, les dirigeants de l'industrie de l'armement, les chefs du renseignement et les élites politiques des deux côtés de l’Atlantique coordonnent le consensus stratégique qui sous-tend la domination militaire occidentale.
La liste des invités ressemble à un annuaire des forces qui ont lancé la guerre en Irak, étendu l'OTAN vers l'est malgré de nombreux avertissements, armé l'Arabie saoudite dans sa guerre au Yémen et maintenu un soutien militaire inconditionnel à Israël. Lockheed Martin, Raytheon et BAE Systems figurent parmi ses sponsors. Ocasio-Cortez a choisi de faire ses débuts de représentante «de gauche» de l'impérialisme américain à cette répugnante réunion.
Plusieurs autres candidats démocrates à la présidentielle participent à la Conférence de Munich, notamment le gouverneur de Californie Gavin Newsom, la gouverneure du Michigan Gretchen Whitmer et le sénateur de l'Arizona Ruben Gallego. Dans une interview, Gallego a déclaré: «Nous mettons tout en œuvre pour que le monde sache que la vision du monde de Trump n'est pas la vision dominante en matière de politique étrangère.»
Mais c'est la présence d'Ocasio-Cortez qui a suscité le plus d'attention médiatique car elle constitue sa première incursion majeure dans le panier de crabes de la politique impérialiste. Cette initiative a été largement interprétée comme la préparation à une campagne en 2028, que ce soit pour le Sénat américain dans l'État de New York, pour le siège actuellement occupé par le chef de la minorité sénatoriale Chuck Schumer, ou pour la présidence. AOC a elle-même alimenté les spéculations sur ses ambitions politiques en publiant un sondage la donnant gagnante face au vice-président JD Vance dans une hypothétique élection présidentielle en 2028.
Au cours des deux derniers mois en particulier, une campagne de presse soigneusement orchestrée a été menée pour rehausser son statut politique et la positionner comme une figure de proue au Congrès si les démocrates remportent le contrôle de la Chambre en novembre, et comme candidate potentielle à la présidence, à déployer pour détourner toute radicalisation massive des travailleurs et des jeunes.
Un article plein d’éloges du New York Times, publié la semaine dernière sous le titre «Alexandria Ocasio-Cortez accède à une plus grande visibilité», annonçait sa visite imminente à la MSC, la qualifiant de «voyage à l'étranger le plus important depuis son entrée en fonction, selon Mike Casca, son chef de cabinet. Elle doit y présenter une alternative de gauche à l'approche impulsive de Trump en matière d'affaires internationales».
On appelle ça « ajuster au moule ». Mais il n’est pas nécessaire d’en faire tant que ça. AOC, qui est sans la moindre pensée indépendante, est une véritable pâte à modeler entre les mains de ses managers.
Son discours prétendument radical et sa vaste popularité sur les réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes, font d'Ocasio-Cortez un atout précieux pour l'impérialisme américain. On la met en avant pour donner un vernis populiste à la politique de guerre totale du Parti démocrate en Ukraine.
Elle parle au nom de cette partie de la bourgeoisie américaine dont l’attachement à la guerre et à la poursuite d'une confrontation militaire directe avec la puissance nucléaire russe est sans faille. En cela, elle reste fidèle à l'héritage politique des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), fondés par d'ex-partisans de Max Shachtman, ancrés dans l’anticommunisme de la Guerre froide et qui diabolisent Vladimir Poutine malgré son rejet manifeste de la Révolution russe.
Alexandria Ocasio-Cortez a débuté sa carrière politique en 2018 après un stage auprès du sénateur Edward Kennedy où elle s'est spécialisée dans les questions d'immigration et de politique étrangère, et après une brève incursion dans les affaires. Elle se présenta comme «insurgée» en battant le démocrate sortant Joe Crowley lors de primaires démocrates dans une circonscription à forte population hispanique du Queens et du Bronx. Elle fit rapidement la paix avec la direction démocrate du Congrès. Nancy Pelosi lui a confié d'importantes responsabilités dans les commissions et le parti.
Durant ses sept années au Congrès, Alexandria Ocasio-Cortez a voté pour interdire une grève de 100 000 cheminots et imposer un contrat que ces derniers avaient rejeté. Elle a voté pour fournir 40 milliards de dollars d'armes aux forces d'extrême droite en Ukraine et a soutenu la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN contre la Russie, qui menace de provoquer un holocauste nucléaire. Elle a voté en faveur de l'aide militaire américaine à Israël pendant tout le génocide de Gaza et a qualifié d'antisémites les manifestants pro-palestiniens aux États-Unis.
Dans des entretiens accordés jeudi à NBC News, Ocasio-Cortez a déclaré à propos de son voyage à Munich: «Il est très important qu'ils voient tout le spectre de la représentation, du leadership et de la pensée des États-Unis.»
Son principal conseiller en politique étrangère, Matt Duss, ancien collaborateur du sénateur Bernie Sanders, a affirmé qu'AOC apporterait «une perspective de la classe ouvrière» à la politique étrangère. «Elle estime que les États-Unis ont un rôle important à jouer dans le monde, mais que l'intervention militaire n'est pas la solution. Et il existe manifestement un électorat important dans le pays qui partage cet avis. C'est cet électorat que Trump et Vance ont cherché à séduire».
Il est vrai que Trump et Vance ont cherché à se présenter, à tort, comme des opposants aux «guerres sans fin». Mais ils n'ont pu maintenir cette façade qu'en raison du militarisme de l'administration Biden et des démocrates, qui bénéficiaient du soutien total d'Ocasio-Cortez, de Sanders et des DSA.
Ocasio-Cortez a déclaré sa solidarité avec Biden dans une interview accordée au New York Times en 2023, interview que le World Socialist Web Site a commenté ainsi:
La déclaration la plus significative de l’interview est peut-être le désaveu d’Ocasio-Cortez de toute opposition à l’impérialisme américain. «Je ne qualifierais pas nécessairement mes objectifs de politique étrangère d’opposés à ceux du président ou des États-Unis», a-t-elle déclaré. «Je suis membre du Congrès. J’ai prêté serment à ce pays, et je prends ce serment très au sérieux».
Le WSWS poursuivait ainsi:
Quand Ocasio-Cortez dit qu’elle a «prêté serment à ce pays», ce qu’elle veut dire en fait, c’est qu’elle a fait le serment de défendre les intérêts de la classe dirigeante américaine, à l’intérieur comme à l’extérieur.
Il est notable que l’interview ne mentionne nulle part le mot «socialisme». En effet, prise dans son ensemble, l’interview confirme que les DSA et AOC ont autant à voir avec le socialisme que la CIA. De fait, du point de vue de la politique et des objectifs, les sigles sont interchangeables.
Trois ans plus tard il n'y a dans cette évaluation pas un seul mot à changer.
(Article paru en anglais le 13 février 2026)
