Des ouvriers des pièces automobiles occupent des usines dans le nord du Mexique après la suppression de 4 000 emplois

Les travailleurs qui gardent les portes de Tridonex-Cardone participent à une campagne de vaccination, Matamoros, Tampaulipas [Photo: Gobierno de Matamoros]

La fermeture de six usines maquiladoras de First Brands dans le nord du Mexique et le licenciement de plus de 4 000 travailleurs ont plongé les ouvriers de l'industrie automobile de tout autour de la région frontalière dans l'incertitude et ont déclenché une vague d'occupations militantes d'usines, organisées initialement indépendamment de l'appareil syndical.

Le 28 janvier, les employés ont reçu un avis du PDG par intérim et directeur de la restructuration, Chuck Moore, annonçant une « fermeture ordonnée et accélérée » des principales opérations nord-américaines, y compris la liquidation des unités commerciales Brake Parts Inc., Cardone et AutoLite.

First Brands, qui s'est placée sous la protection du Chapitre 11 de la loi sur les faillites en septembre 2025, a averti que si elle ne parvient pas à obtenir des financements supplémentaires auprès des tribunaux américains des faillites, ses quelque 13 000 employés à travers le monde pourraient être touchés par des pertes d'emplois considérables. Cet effondrement, dû à des années de financement opaque hors bilan et à une fraude présumée de plusieurs milliards de dollars orchestrée par son fondateur, Patrick James, aujourd'hui inculpé, illustre de façon frappante comment le parasitisme spéculatif au sein du système financier se finance par un véritable massacre d'emplois.

Le soir même de l'annonce de la fermeture, des ouvriers de plusieurs usines ont spontanément occupé les sites et bloqué l'évacuation des machines malgré le froid glacial. À l'usine Tridonex-Cardone de Matamoros, ville frontalière où environ 1 400 salariés sont menacés de licenciement, les ouvriers ont organisé une garde permanente à l'entrée, déclarant: «Aucune machine ne quittera le bâtiment.»

À Ciudad Juárez, face à El Paso, quelque 3 000 ouvriers des usines BPI Brake Manufacturing, Hopkins Manufacturing et Centric Parts ont été licenciés et ont immédiatement entamé des manifestations, occupant leurs usines et organisant des rassemblements devant les bâtiments administratifs. À Mexicali, en Basse-Californie, plus de 450 employés d'Autolite ont occupé leur usine pour empêcher la disparition de matériel.

Ce n'est qu'après le début de ces occupations que Susana Prieto Terrazas, avocate spécialisée en droit du travail, fondatrice du syndicat prétendument « indépendant » SNITIS à Matamoros et ancienne députée, est intervenue dans le conflit. SNITIS a déposé une plainte visant à « geler préventivement les actifs » de l'entreprise, présentant l'enjeu comme une simple question d’assurer les indemnités de licenciement et enjoignant les travailleurs à renforcer leur vigilance afin de protéger les biens de l'entreprise jusqu'à leur évaluation commerciale et leur vente.

Après qu'un juge des faillites de New York eut prolongé le processus de restructuration de First Brands le 9 février, Prieto a déclaré aux employés qu'ils pourraient devoir attendre jusqu'à trois mois pour recevoir leurs indemnités de départ et que «l'entreprise pourrait même ne pas avoir les moyens de payer tout le monde », préparant les travailleurs ainsi à accepter des concessions et des défaites.

À Matamoros, selon Adrian, un ouvrier de l'automobile dont des amis travaillent chez Tridonex, Prieto se présentait comme la « représentante légale permanente » de l'usine et se vantait d'avoir obtenu un versement symbolique de 1 800 pesos [89 euros ou105 dollars]. Pendant ce temps, le maire du parti Morena distribuait des vivres pour redorer son image, alors que des rumeurs de corruption liée à l’entreprise circulaient à son sujet. Dans une autre usine appartenant à First Brands, Trico, sous la houlette la Confédération des travailleurs mexicains (CTM), gangrenée par le crime organisé, la direction insistait pour dire que « le travail est sûr» et que les opérations se poursuivent, malgré l'appartenance à First Brands.

Il est essentiel que les travailleurs tirent les leçons nécessaires des longs antécédents de Prieto. Lors des grèves sauvages « 20/32 » de 2019 à Matamoros, où 70 000 ouvriers des maquiladoras, répartis dans des dizaines d’usines, se sont mis en grève pour obtenir une augmentation de salaire de 100 pour cent et l’exclusion des syndicats corrompus de la CTM, le World Socialist Web Site est intervenu pour soutenir la mise en place de comités de la base et l’extension de la lutte au-delà de la frontière américano-mexicaine. Les travailleurs sont allés en manifestation jusqu’aux ponts frontaliers, appelant les travailleurs américains à « se réveiller » et à rejoindre leur combat contre les multinationales.

Ce fut précisément lorsque ce mouvement a commencé à s’associer à une perspective socialiste internationale que Prieto est intervenue pour l’aligner sur des appels au président Andrés Manuel López Obrador, afin de préserver les structures de la CTM dans de nombreuses usines et de négocier un accord bien plus maigre: une augmentation de salaire de 20 pour cent et une prime de 32 000 pesos [1575 euros/1860 dollars]. Les sociétés réagirent par une vague de représailles et de licenciements, et les licenciements massifs actuels font partie des répercussions à long terme dont les conséquences se font encore sentir aujourd’hui.

Prieto a un passé avéré de collaboration avec la bureaucratie syndicale de l'AFL-CIO américaine – et avec les «charros» du CTM qu'elle prétend combattre. Sous couvert d'«indépendance» pour garantir des contrats et la perception des cotisations, elle a bâti une carrière politique dans l'entourage de Morena. Au lieu de construire un véritable pouvoir ouvrier, elle a fondé SNITIS comme un « syndicat indépendant » pour remplacer les conventions collectives du CTM, tout en préservant le modèle pro patronat et en subordonnant les travailleurs au gouvernement et aux tribunaux.

Aujourd'hui, Prieto réutilise la même tactique: elle loue l'initiative des travailleurs tout en insistant pour dire que le seul objectif réaliste est le versement d’indemnités de licenciement. Le SNITIS a légalement appelé à la grève chez Tridonex pour le 19 février – légalement qualifiée au Mexique d'occupation d'usine – spécifiquement pour garantir le versement d’indemnités de licenciement dans le cadre d'une liquidation judiciaire, et non pour sauver des emplois.

Lorsqu'il est devenu évident qu'aucun repreneur ni aucune aide financière de l'État n'étaient à attendre, le SNITIS a accepté de reporter la grève au 24 février. Lors d'un rassemblement de masse devant Tridonex, Prieto a tenté d'apaiser les travailleurs, expliquant que le report de la grève était nécessaire pour donner au dirigeant frauduleux de First Brand le temps de trouver un acheteur et de poursuivre ses activités.

Il ne fait aucun doute que les travailleurs ont à la fois le droit et le besoin urgent d'occuper les usines et d'empêcher leur pillage. Mais subordonner ces occupations aux tribunaux des faillites et limiter leur portée à la vente de machines pour payer des indemnités de départ – alors même que SNITIS refuse explicitement d'appeler les travailleurs d'autres usines à une grève coordonnée – revient à conduire leur énergie dans une impasse.

Aucune vente aux enchères ordonnée par un tribunal en plein massacre mondial des emplois, ne garantira le niveau de vie des travailleurs, et encore moins n'améliorera les conditions de travail des ouvriers de l'automobile au Mexique ou ailleurs. Parallèlement, les autorités locales se sont rangées du côté de cette stratégie de passivité. À Matamoros, la municipalité dirigée par le parti Morena n'a «exprimé sa solidarité» avec les travailleurs qu'en fournissant de la nourriture aux gardes de Tridonex.

La faillite de First Brands est une question internationale. Ce conglomérat mondial de pièces automobiles possède un portefeuille de marques comprenant les essuie-glaces Anco et Trico, les filtres Fram, les pompes Carter, les équipements de remorquage Hopkins et l'éclairage sous licence Philips. Outre les licenciements au Mexique, First Brands a déposé des avis de licenciement collectif (WARN) en vue de la fermeture de deux usines au Texas, à Arlington et Harlingen, entraînant la suppression de 129 emplois. L'entreprise a également annoncé en 2025 la fermeture de son usine Hopkins Canada à Blenheim, en Ontario.

Cela s'inscrit dans une vague de licenciements bien plus vaste. Plus de 1,1 million d'emplois ont été supprimés aux États-Unis l'an dernier, tandis que les nouvelles technologies basées sur l'IA servent de prétexte pour détruire des pans entiers de la main-d’œuvre, cols blancs et cols bleus.

Au Mexique, la situation se dégrade fortement: janvier 2026 a été le premier mois en 17 ans où le nombre d’emplois formels enregistrés a diminué et où les prévisions concernant l’emploi s’aggravent. Rosalinda, une ancienne salariée du fabricant de batteries automobiles Schumex Schumacher à Matamoros, licenciée l’an dernier, a déclaré au WSWS: « Le travail se fait rare et le syndicat SNITIS continue de mépriser les personnes qui lui permettent de gagner son pain. Les licenciements sont nombreux et, lors des embauches, les postes permanents ne sont plus proposés; certains salariés sont renvoyés au bout d’un mois.»

Le WSWS appelle les travailleurs de First Brands à former des comités de la base indépendants des bureaucraties syndicales, liés par-delà les frontières grâce à l'Alliance ouvrière internationale des comités de base (acronyme anglais IWA-RFC). Ces comités doivent exiger l'annulation de tous les licenciements et la mise sous contrôle ouvrier démocratique des usines fermées, intégrées à une industrie automobile gérée par les travailleurs et planifiée de manière rationnelle, organisée pour répondre aux besoins humains et non aux profits privés des spéculateurs et des dirigeants des trusts.

Will Lehman, un membre dirigeant de l'IWA-RFC, se présente à la présidence du syndicat de l’automobile United Auto Workers (UAW) sur un programme socialiste et internationaliste visant à abolir la bureaucratie syndicale aux États-Unis et à bâtir un mouvement ouvrier véritablement indépendant pour défendre l'emploi et contrer la menace du fascisme, de la dictature et d'une guerre mondiale. « Ce dont nous avons besoin, c'est d'une stratégie internationale fondée sur la lutte commune des travailleurs américains, canadiens et mexicains contre les multinationales », a déclaré Lehman lors du lancement de sa campagne.

(Article paru en anglais le 18 février 2026)

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