Perspective

Trump, les dossiers Epstein et la putréfaction de l'oligarchie américaine

[Ceci est la préface d'un nouveau livre, Where is America Going (Où va l'Amérique)? qui sera bientôt publié en anglais et en allemand par Mehring Books (Mehring Verlag) et présenté à la Foire du livre de Leipzig le mois prochain.]

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Un an après le début du second mandat de Trump, les débats sur la question de savoir si les États-Unis se dirigent vers une dictature fasciste ont été tranchés par les actes mêmes de l'État. Les événements de janvier 2026 à Minneapolis ont choqué le monde entier et ont clairement montré que la transformation de la démocratie américaine en État militaro-policier n'est plus une simple hypothèse. C’est une réalité en train de se produire.

Le 6 janvier 2026, le Département de la Sécurité intérieure a déployé 2 000 agents fédéraux dans l'agglomération de Minneapolis-Saint Paul pour ce qu'il a qualifié de plus grande opération de contrôle de l'immigration de l'histoire américaine. Ce qui suivit fut l'occupation militaire d'une ville américaine. Des agents masqués et en tenue paramilitaire ont investi les quartiers, les gares, les centres commerciaux et les parkings, se positionnant près des églises, des mosquées et des écoles. Le 7 janvier, l'agent de l'ICE Jonathan Ross a abattu Renée Nicole Good, une Américaine de 37 ans, mère de trois enfants, alors qu'elle était assise dans sa voiture. Les images vidéo, examinées par de nombreux médias, ont formellement contredit la version officielle selon laquelle elle aurait agressé l'agent. Le 24 janvier, des agents de la police des frontières ont abattu Alex Pretti, un infirmier de soins intensifs de 37 ans et employé fédéral, alors qu'il tentait de protéger une femme que des agents avaient jetée à terre. Des vidéos filmées par un témoin et authentifiées par Reuters, la BBC, le Wall Street Journal et l'Associated Press montrent Pretti plaqué au sol par plusieurs agents et abattu d'au moins 10 balles en cinq secondes.

Une femme passe devant des affiches de Renee Good et d'Alex Pretti lors d'une balade de solidarité à vélo organisée pour Pretti, le samedi 31 janvier 2026 à Minneapolis. [AP Photo/Julia Demaree Nikhinson]

Des millions de personnes dans le monde entier ont non seulement vu ces meurtres, mais aussi la défense qu'en a faite le président. Trump a diffamé Good, la qualifiant de «terroriste intérieure». Il a accusé les autorités locales d'«incitation à l'insurrection» pour avoir critiqué l'opération. Il a menacé d'invoquer la loi sur l'insurrection. Le vice-président Vance a déclaré que la mort de Good était «une tragédie provoquée par elle-même». Le gouvernement a refusé d'autoriser les forces de l'ordre du Minnesota à participer à l'enquête. Un juge fédéral a constaté que l'ICE avait violé au moins 96 ordonnances judiciaires dans cet État rien qu'en janvier. Des écoles ont fermé ou sont passées à l'enseignement à distance. Des entreprises ont cessé leur activité. Des enfants ont été hospitalisés après avoir été gazés par des agents fédéraux.

Mais Minneapolis n'est que la manifestation la plus visible d'une campagne de terreur d'État bien plus vaste, dirigée contre les communautés immigrées des États-Unis. Depuis le retour de Trump au pouvoir, des agents fédéraux mènent des raids à l'aube dans les domiciles, arrêtent les gens dans les écoles et sur les lieux de travail, arrachent des enfants à leurs parents et commettent ce qui ne peut être décrit que comme une opération d'enlèvements systématiques menée contre les familles immigrées. Au moins 31 personnes sont mortes en détention aux mains de l'ICE en 2025 – le bilan annuel le plus lourd depuis vingt ans – et d'autres décès ont été enregistrés dans les premières semaines de 2026. À Minneapolis, Liam Ramos, cinq ans, a été arrêté par des agents à son retour de l'école maternelle, portant encore son sac à dos Spider-Man et un bonnet bleu à oreilles de lapin ; il a été transporté avec son père – demandeur d'asile légal sans casier judiciaire – dans un centre de détention, à Dilley au Texas, à plus de mille kilomètres de chez lui.

C’est à Dilley que s’est déroulé une scène digne des annales du totalitarisme. Au South Texas Family Residential Center – un établissement accueillant 1 200 détenus, dont un tiers d’enfants, géré par une entreprise pénitentiaire privée sous contrat – des dizaines d’enfants incarcérés ont envahi les espaces ouverts du complexe et ont commencé à réclamer leur liberté de leurs voix aiguës qui résonnaient par-dessus le périmètre de barbelés. Quatre-vingts pour cent des détenus de l’établissement se sont joints à la manifestation. Des mères et des pères brandissaient des pancartes écrites à la main disant: «Liberté pour les enfants». L’avocat spécialisé en immigration, Eric Lee, présent au début de la manifestation, a rapporté que l’eau potable était immonde, que les repas contenaient des insectes et des débris, et que les gardiens traitaient les familles avec la même brutalité que dans les prisons pour adultes. Une jeune fille de 13 ans a déclaré: «Il ne devrait pas y avoir de cages pour les enfants.» Voilà la réalité au cœur même du «monde libre»: des enfants emprisonnés derrière des barbelés, réclamant leur liberté dans une langue que leurs geôliers ne parlent pas et qu’ils n’écouteraient pas même s’ils la parlaient.

La presse internationale s'est vue contrainte de rendre compte de l'effondrement de la démocratie aux États-Unis. L'éditorial de tête du numéro du 31 janvier au 6 février 2026 de The Economist affirmait que l'intervention fédérale dans les rues de Minneapolis «dépassait largement le cadre de l'immigration» et constituait «un test du pouvoir du gouvernement à utiliser la violence contre ses propres citoyens – une ligne de démarcation entre liberté et tyrannie». L'éditorial avertissait: «Et ce ne sera pas la dernière fois.» La même semaine, la chaîne de télévision allemande ARD a diffusé un reportage détaillé établissant des comparaisons explicites entre les méthodes de l'administration Trump et celles du régime nazi des années 1930 – une allusion à la Gleichschaltung, l'alignement forcé des institutions sur la volonté du Führer, reportage qui aurait été impensable de la part d'une grande chaîne de télévision européenne il y a encore un an.

Alors même que le caractère fascisant de cette administration est de plus en plus reconnu, la plupart des analyses restent centrées sur la personne de Trump: sa psychologie, son tempérament, sa prétendue singularité. Les causes profondes de l’effondrement de la démocratie américaine sont éludées. Or, la théorie de l’histoire d’un «méchant Trump» n’explique que très peu de choses. Elle ne pose pas la question essentielle: comment expliquer l’accession de cet individu sociopathe à la fonction politique la plus puissante du monde? Quels sont les processus sociaux, économiques et politiques qui ont produit ce résultat? Et quelles forces de classe sont à l’œuvre?

Dans ses écrits sur la montée du fascisme allemand, Trotsky faisait cette profonde observation: «N'importe quel petit bourgeois enragé ne pouvait devenir un Hitler, mais il y a une part d'Hitler dans chaque petit bourgeois enragé.» On pourrait transposer cette observation à la situation américaine actuelle: tous les hommes d’affaires ne sont pas des Trump. Mais il y a plus qu’une part de Trump chez un important segment du monde des affaires américain.

Il ne s'agit pas avant tout d'une observation psychologique; elle identifie un type social. Parmi les dirigeants d'innombrables sociétés immobilières commerciales, de fonds de capital-investissement et d'entreprises de cryptomonnaies, on trouve une multitude d'individus dont la personnalité, les manières, les objectifs et les méthodes reproduisent, à des degrés divers, ceux du président américain. Trump n'a pas créé cette culture. Il est à la fois la personnification de l'oligarchie financière et économique au pouvoir, et son aboutissement criminel. Dans sa personnalité et son mode opératoire, la frontière entre PDG et chef mafieux est éliminée.

Durant une carrière d'un demi-siècle passée dans les bas-fonds de l'immobilier new-yorkais, du monde des casinos d'Atlantic City et de la télé-réalité, Trump a enchaîné les escroqueries financières, floué les sous-traitants, déposé le bilan à répétition, intenté d’innombrables procès et géré des universités frauduleuses. Dans son univers, négociation et extorsion sont indissociables. Il a récemment déclaré, sans la moindre ironie, que la seule limite pour lui dans l'exercice du pouvoir présidentiel était sa propre morale. Certes. Mais il s'agit de la «morale» de l'oligarchie, qui ne tolère aucune contrainte dans sa quête de richesse et de pouvoir personnel.

Trump a tendance à vanter son intelligence supérieure. Mais le trait le plus frappant de sa logorrhée habituelle est l'absence totale de toute pensée systématique. Sa réponse fréquente aux questions sur sa politique et ses intentions est cette phrase révélatrice: «On verra bien ce qui va se passer», indiquant qu'il comprend mal les conséquences de ses actes, guidés par une sorte de méchanceté improvisée et impulsive. Ses discours publics consistent en une répétition interminable de superlatifs auto-glorifiants – «formidable», «incroyable», «du jamais vu» – enchaînés sans lien logique, sans fondement factuel, et sans la moindre indication qu'il ait jamais lu un livre, hormis le Mein Kampf d'Hitler.

Et puis il y a la bande d’excentriques et de fripouilles dont il s'est entouré. Caligula plaisantait en disant qu'il nommerait son cheval consul. Trump, qui ne possède pas l'humour de l'empereur romain fou, s'est montré encore plus éhonté dans le choix du personnel dirigeant de son administration.

Stephen Miller, sosie de Goebbels; Pete Hegseth, l’ex-présentateur du week-end de Fox News, étrangement obsédé par le tour de taille de ses généraux et colonels; Kristi Noem, la secrétaire à la Sécurité intérieure qui s’est un jour vantée d’avoir abattu son propre chien; Robert F. Kennedy Jr., le complotiste antivaccin nommé à la tête de la santé publique; Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national, dont les compétences pour superviser 17 agences de renseignement restent un mystère même pour la CIA; Kash Patel au FBI, un fidèle de Trump dont la principale référence est un dévouement servile à son Führer.

C’est précisément parce que la théorie de l’histoire du «méchant Trump» est si insuffisante qu’une analyse plus approfondie s’impose. Et c’est dans ce contexte que les révélations sur le croisement de la vie de Jeffrey Epstein, le magnat milliardaire et trafiquant sexuel, avec celle de Trump et d’innombrables autres individus puissants et célèbres prennent toute leur importance.

Donald Trump et Jeffrey Epstein lors d'une fête à Mar-a-Lago, Palm Beach, en Floride, en novembre 1992. [Photo: NBC]

La publication par le ministère de la Justice des États-Unis de plus de trois millions de pages de documents, de milliers de vidéos et de centaines de milliers d'images relatives aux crimes de Jeffrey Epstein est un événement politique majeur. Mais sa portée dépasse largement les détails sordides de la prédation sexuelle d'un seul homme, aussi monstrueuse soit-elle. Les dossiers Epstein révèlent la physionomie sociale d'une classe dirigeante décadente et d'une société oligarchique en état de décomposition avancée. Leurs crimes sont infects; ils empestent jusqu’au ciel.

Ces documents confirment ce que l'on soupçonnait depuis longtemps et que des millions de travailleurs pressentaient: les individus les plus puissants de la société américaine – présidents et anciens présidents, financiers milliardaires, magnats de la Silicon Valley, intellectuels renommés, princes et diplomates – ont évolué librement et sciemment dans l'entourage d'un délinquant sexuel condamné pour crimes commis contre des enfants. Non par ignorance de ses crimes, mais par indifférence, voire, dans bien des cas, par complicité. Le monde social dans lequel ils évoluent obéit à des règles totalement différentes de celles qui régissent la vie des gens ordinaires.

Jeffrey Epstein a tissé des liens dans tous les secteurs de l'élite américaine et internationale. Trump, son ami proche pendant près de vingt ans, l'a décrit comme un «type formidable». Parmi les fréquentations d'Epstein figuraient l’ancien président Bill Clinton, le prince Andrew, membre de la famille royale britannique, depuis déchu de ses titres, Bill Gates, Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Sergey Brin, Larry Page et Reid Hoffman – autrement dit, les hommes qui contrôlent l'infrastructure numérique de la vie moderne; Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor et président de l'université de Harvard, contraint de prendre un congé de son poste d'enseignant, Steve Bannon, principal idéologue du fascisme américain et éminence grise de Trump dans les coulisses, Noam Chomsky, considéré comme le plus éminent intellectuel libéral des États-Unis, qui a décrit Epstein dans une lettre comme son «meilleur ami», Leon Botstein, président du Bard College, Richard Branson, Peter Thiel, Alan Dershowitz et Leon Black. Les carnets téléphoniques d'Epstein contenaient plus de 1 700 noms, parmi lesquels des dirigeants de médias, des politiciens, des entrepreneurs, des acteurs et des universitaires.

Photo prise en 2011 au domicile de Jeffrey Epstein à Manhattan. De gauche à droite: James E. Staley, alors cadre supérieur chez JPMorgan; Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor; Jeffrey Epstein; Bill Gates, cofondateur de Microsoft; et Boris Nikolic, conseiller scientifique de la Fondation Bill et Melinda Gates.

Ce réseau s'étendait bien au-delà des États-Unis : il comprenait la princesse héritière de Norvège, des personnalités politiques israéliennes comme Ehud Barak, des hommes d'affaires des émirats, des politiciens et des aristocrates britanniques. Il s'agissait, au plein sens du terme, d'un réseau international malfamé de l'élite capitaliste.

Le traitement habituel du scandale Epstein par les grands médias se concentre sur la question de la culpabilité individuelle. Qui, précisément, a commis des crimes? Des poursuites sont-elles possibles? Existe-t-il une «liste de clients»? Ces questions sont importantes, mais elles sont, d’un point de vue fondamental, secondaires. Elles ne doivent pas occulter la question politique plus importante ici: que révèle le réseau Epstein sur la nature de la société qui l'a engendré ?

Après tout, Epstein n’a pas dissimulé ses activités avec beaucoup d’habileté. Il a été condamné pour agressions sexuelles en 2008. Il était inscrit au registre des délinquants sexuels. Et pourtant – et c'est là le point essentiel – les portes de la haute société lui restaient ouvertes. Les universités continuaient d'accepter son argent. Les universitaires continuaient de fréquenter ses salons. L'agent littéraire John Brockman continuait d'organiser des rencontres intellectuelles où Epstein pouvait côtoyer des scientifiques et des dirigeants d'entreprises technologiques. La publiciste dans le domaine du divertissement Peggy Siegal continuait de l'inviter à des événements privés. Des professeurs de Harvard le recevaient dans leurs bureaux. On lui proposait des appartements, on l'invitait sur des îles privées, on le consultait sur des sujets aussi variés que le prix du pétrole et les rendez-vous amoureux.

Noam Chomsky et Jeffrey Epstein

Dans le monde de ces individus, la richesse prime sur toute autre considération, y compris les abus sexuels sur des enfants. L'univers moral de la classe dirigeante américaine et internationale est si profondément corrompu par le culte de l'argent qu'un délinquant sexuel condamné, pourvu qu'il conserve une fortune et des relations suffisantes, peut continuer à être un membre respecté de l’élite sociale. Dans ce milieu social, l'affaire Epstein n'est pas une aberration; elle en est l'expression la plus concentrée et la plus sordide.

L'une des caractéristiques les plus significatives du réseau Epstein sur le plan politique est son caractère bipartite. Il comportait des démocrates et des républicains. Clinton et Trump. Summers et Bannon. Reid Hoffman et Peter Thiel. Des universitaires libéraux et des agents politiques d'extrême droite. Ces mêmes personnes qui s'affrontent aujourd'hui, de part et d'autre d'une très mince «clivage partisan» sur la scène politique officielle, ont dîné avec Epstein et, dans un nombre encore inconnu de cas, ont participé aux abus sexuels sur enfants qu'il a orchestrés.

La perversion bipartite est le reflet de la politique bipartite. La facilité avec laquelle ces personnages ont franchi les clivages entre partis dans leur vie privée reflète une réalité politique plus profonde: la division entre les deux grands partis, démocrates et républicains, qui absorbe l'immense majorité de l'énergie politique aux États-Unis, est, à bien des égards décisifs, superficielle. C’est une division au sein d'une même classe dirigeante sur des questions de style, d'accentuation et de gestion de l'opinion publique, et non un désaccord fondamental sur l'organisation économique de la société.

Une photo diffusée par les démocrates du comité de surveillance de la Chambre montre l'ancien président Bill Clinton (au centre) avec Epstein et Ghislaine Maxwell (à droite).

Malgré tout leur salissage mutuel, les divergences entre démocrates et républicains sont remarquablement ténues. Il s'agit, dans la plupart des cas, de «beaucoup de bruit pour rien». Obama, avec une franchise inhabituelle, a déclaré quelques heures seulement après la première victoire électorale de Trump qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter et a qualifié les querelles entre les deux partis de simple conflit «interne». En fin de compte, tout le monde est dans le même camp. Trois jours seulement après la tentative de coup d'État de Trump, le 6 janvier 2021, le président élu Joe Biden a déclaré lors d'une conférence de presse: «Nous avons besoin d'un Parti républicain. Nous avons besoin d'une opposition qui soit forte et qui ait des principes.»

S'il existe du tout des divergences importantes, celles-ci portent essentiellement sur des aspects de la politique étrangère et de la tactique impérialiste. Le débat sur le manque d'engagement de Trump dans la guerre impérialiste par procuration en Ukraine a été exceptionnellement intense. En revanche, les dénonciations par les démocrates de la politique intérieure réactionnaire de Trump ne sont guère plus que de la comédie. Démocrates et républicains n’ont aucune divergence sérieuse sur la répartition des richesses, le pouvoir du capital financier et la perpétuation du militarisme.

La déréglementation financière a été initiée par Reagan et achevée par Clinton. Les guerres au Moyen-Orient ont été lancées par Bush et intensifiées par Obama. Le renflouement des banques en 2008-2009 a été une opération bipartite de bout en bout: Wall Street a été secourue alors que des millions de travailleurs perdaient leur logement. L’État-surveillance mis en place après le 11 septembre 2001 a été construit par les deux partis. Ils ont collaboré dans la répression des grèves et la suppression de fait du droit de la classe ouvrière à se défendre contre l’attaque de son niveau de vie par les banques et les trusts.

On a généralement oublié que le licenciement des contrôleurs aériens du syndicat PATCO par Reagan était l’application d’un plan élaboré par l'administration démocrate du président Jimmy Carter. C'est le gouverneur démocrate de l'Arizona, Bruce Babbitt qui, en 1983, a déployé la police de cet État contre les mineurs de cuivre en grève contre le conglomérat minier Phelps Dodge. On pourrait citer d'innombrables autres exemples de répression des grèves menée conjointement par les deux partis, et ce jusqu'à nos jours.

Ainsi, considérée depuis la salle à manger, la chambre et la table de massage d'Epstein, la lutte partisane présentée au public américain comme de la «politique» n'était qu'un spectacle secondaire. Ceux avec qui il était en rapport le comprenaient, même si le grand public lui, l'ignorait. Ils partageaient une position de classe, une suite d’intérêts matériels et – comme les documents le révèlent à présent – un ensemble de normes morales ou plutôt une totale absence de ceux-ci.

Les conflits intenses à propos de culture et d’identité qui distinguent les deux partis remplissent une fonction objective: ils masquent les divisions fondamentales de classe et absorbent l’énergie politique qui, autrement, pourrait être dirigée contre le système capitaliste même. Tant que la classe ouvrière reste divisée entre démocrates et républicains, se querellant sur des provocations dans la guerre culturelle, elle n’est pas unie contre la classe que les deux partis servent. C’est une caractéristique structurelle d’un système politique où les deux partis sont financés par la même classe de donateurs fortunés et dépendent d’eux – la classe précisément qui évoluait dans l’entourage d’Epstein.

Le scandale Epstein livre un contexte essentiel pour une compréhension du sens politique de la présidence Trump. Il incarne à la perfection, au sommet même du pouvoir, la putréfaction de la «libre entreprise» américaine.

Les traits de caractère bien documentés de Trump – sa malhonnêteté pathologique, la prédation sexuelle flagrante, le mépris des normes juridiques, le recours vindicatif à la force de l'État contre ses adversaires politiques, son narcissisme qui subordonne toute question politique à la loyauté personnelle – ne sont un secret pour personne. Pourtant, cet homme domine la vie politique américaine depuis plus d'une décennie. Il a été désigné candidat du Parti républicain à la présidence à trois reprises et élu deux fois. Deux procédures de destitution et une condamnation pour crime n'ont pas mis un terme à sa carrière politique, et l'ont encore moins empêché d'accéder à la Maison-Blanche.

L'implication personnelle de Trump avec Epstein est en soi révélatrice. Il a entretenu une longue relation sociale avec ce criminel. La gestion par son gouvernement des dossiers Epstein a été manifestement sélective: elle fut instrumentalisée contre ses adversaires politiques tout en cherchant à minimiser sa propre responsabilité. Le fait que rien de tout cela ne constitue un obstacle politique met à nu l'état sordide du système politique américain et de la classe dirigeante qu'il sert.

Le lien entre Trump et le déclin américain se trouve résumé, avec une précision involontaire, dans le slogan MAGA même. «Make America Great Again» évoque une sorte de nostalgie réactionnaire, le désir ardent d'un âge d'or perdu et largement fantasmé, à jamais irrécupérable.

Trump portant une casquette MAGA. 19 mars 2016 [Photo AP/Matt York] [AP Photo/Matt York]

Il convient de souligner la dimension biographique de ce phénomène, car la vie de Trump embrasse toute la trajectoire du capitalisme américain d'après-guerre, de son apogée à son état actuel de faillite non reconnue mais bien réelle. Donald Trump est né le 14 juin 1946, deux ans seulement après la conférence de Bretton Woods de juillet 1944 qui a instauré un nouveau système monétaire international fondé sur la convertibilité du dollar américain en or au taux fixe de 35 dollars l'once. Ce système n'était pas une abstraction. Il reposait sur la domination industrielle écrasante des États-Unis, qui, sortis de la guerre, contrôlaient environ la moitié de la production manufacturière mondiale, détenaient la grande majorité des réserves d'or mondiales et possédaient un appareil militaro-économique sans précédent dans l'histoire.

Mais l'érosion constante de cette domination industrielle au cours des années 1950 et 1960 a contraint l'administration Nixon à répudier le système de Bretton Woods. Le 15 août 1971, deux mois seulement après le 25e anniversaire de Trump, Nixon suspendit la convertibilité du dollar en or, une mesure qui marqua la fin effective de l'ordre économique d'après-guerre et la reconnaissance que le capitalisme américain ne pouvait plus maintenir les accords internationaux qu'il avait mis en place.

L'ampleur du bouleversement survenu depuis se résume en un seul chiffre. En 1971, l'or valait 35 dollars l'once. Aujourd'hui, il se négocie à environ 5 000 dollars l'once, soit une dépréciation du dollar de plus de 140 fois par rapport à sa valeur fixée historiquement. C'est là l’expression sur le plan monétaire du déclin prolongé de la puissance économique américaine, un déclin qu'aucune dépense militaire, aucune manipulation financière ni aucune rhétorique nationaliste ne saurait inverser.

Le mouvement MAGA promet une restauration par la seule affirmation de la volonté nationale – à travers des tarifs douaniers, des restrictions à l'immigration et l'intimidation tant des alliés que des adversaires – tandis que les processus économiques sous-jacents à l'origine de ce déclin continuent d'agir avec une force inexorable. Trump lui-même incarne cette contradiction: un homme né au sommet de la puissance américaine, qui a passé toute sa vie d'adulte dans une société dont les fondements économiques ont été progressivement sapés, et qui propose désormais d'inverser ce processus historique par la violence brute.

La politique de Trump constitue une réaction dénuée de scrupules et violente à la détérioration de la position mondiale du capitalisme américain. Les données économiques sont sans appel. Dans les années 1950, le PIB réel a progressé au taux annuel moyen de 4,2 pour cent. Dans les années 1960, ce taux était de 4,5 pour cent. Le secteur manufacturier représentait entre 21 et 25 pour cent du PIB. Les données du Bureau des statistiques du travail montrent qu'au plus fort de l'après-guerre, en septembre 1953, le secteur manufacturier employait 16,4 millions de personnes, soit un tiers de l'ensemble des emplois.

Les données du Bureau d'analyse économique, tirées des tableaux des bénéfices des entreprises, montrent qu'en 1962, le secteur manufacturier a généré 46,1 pour cent de tous les bénéfices des entreprises, tandis que le secteur financier n'en représentait que 15,1 pour cent.

Le ralentissement de la croissance économique a été continu et inéluctable. La croissance annuelle moyenne du PIB est passée de plus de 4 pour cent dans les années 1950 et 1960 à environ 3 pour cent dans les années 1970 et 1980, puis à moins de 2,5 pour cent au cours des décennies suivantes. Les années 2000 ont été particulièrement dévastatrices, avec une croissance moyenne d'à peine 1,9 pour cent, plombée par l'éclatement de la bulle Internet et la crise financière catastrophique de 2008. Parallèlement, la part du secteur manufacturier dans le PIB a chuté de 25 pour cent à environ 10 pour cent.

L’évolution de l'emploi dans le secteur manufacturier est tout aussi dévastatrice. Les données du BLS sur les salaires retracent ce déclin avec une précision impitoyable: de 32,5 pour cent de l'emploi non agricole en 1953, le secteur manufacturier est tombé à 25,7 pour cent en 1970, à 16,2 pour cent en 1990, à 8,7 pour cent en 2010 et à seulement 8,0 pour cent en janvier 2025, soit environ un douzième de la population active.

La répartition des bénéfices de la grande entreprise révèle une situation similaire, mais sous un angle différent: en 1962, le secteur manufacturier générait 46,1 pour cent des bénéfices totaux des entreprises, contre 15,1 pour cent pour la finance. En 1990, ces deux secteurs se rejoignaient presque: 27,8 pour cent pour le secteur manufacturier et 29,7 pour cent pour la finance. En 2010, la finance représentait 23,9 pour cent des bénéfices, tandis que le secteur manufacturier avait chuté à 15,4 pour cent. La part du secteur manufacturier, qui représentait près de la moitié des bénéfices au milieu du XXe siècle, est désormais minime, tandis que celle du secteur financier a quasiment doublé. La désindustrialisation des États-Unis est le résultat de l’interaction de puissantes forces économiques objectives et de décisions politiques prises par la classe dirigeante, soutenues par les deux partis, dans l’intérêt de gains financiers à court terme.

Du point de vue du capital, la réaction de la classe dirigeante face à cette crise n'était pas irrationnelle. Si l'excédent économique ne croissait plus assez vite pour soutenir à la fois les profits des entreprises et les concessions sociales, il fallait retirer ces concessions. L'attaque contre les syndicats, la déréglementation financière, la réduction drastique des impôts sur les plus riches, le démantèlement des services sociaux, la délocalisation de la production – toutes ces mesures, mises en œuvre avec une intensité croissante par les deux partis à partir du gouvernement Reagan, constituaient une stratégie de classe cohérente visant à rétablir le taux de profit au détriment direct de la classe ouvrière.

Les résultats de cette stratégie de classe sont visibles dans les statistiques sur la concentration des richesses et les inégalités sociales – des chiffres si extrêmes qu'ils seraient considérés comme des inventions de propagandistes socialistes s'ils n’étaient tirés des bases de données de la Réserve fédérale même.

Les données de la Réserve fédérale pour le troisième trimestre 2025 montrent que les 1 pour cent des ménages américains les plus riches contrôlaient 31,7 pour cent du patrimoine national, soit la part la plus élevée jamais enregistrée depuis que la Réserve fédérale a commencé à suivre l'évolution du patrimoine des ménages en 1989. Ce 1 pour cent détenait environ 55 000 milliards de dollars d'actifs, une somme à peu près équivalente au patrimoine détenu par l'ensemble des 90 pour cent d’Américains les plus pauvres. Les 10 pour cent les plus riches contrôlaient plus des deux tiers du patrimoine total des ménages. À l'autre extrémité de l'échelle, les 50 pour cent des ménages américains les plus modestes, soit quelque 66 millions de familles, ne détenaient que 2,5 pour cent du patrimoine total. Les 1 pour cent les plus riches de la population possèdent plus que les 90 pour cent les plus pauvres. Laissez ce chiffre s'imprégner dans votre esprit.

L'évolution de cette concentration au fil du temps est tout aussi accablante. En 1989, les 50 pour cent les plus pauvres détenaient 3,4 pour cent de la richesse totale, une part déjà dérisoire. En 2025, même cette maigre portion s'était encore réduite. Parallèlement, la part détenue par les 0,1 pour cent les plus riches a augmenté de près de 60 pour cent sur la même période. Les 905 milliardaires américains possèdent aujourd'hui une fortune cumulée de 7 800 milliards de dollars, soit près du double de la richesse totale de la moitié la plus pauvre de la population. Trois individus possèdent plus de richesses que les 160 millions d'Américains les plus pauvres ensemble.

Le gouffre entre les possédants et ceux qui travaillent est particulièrement flagrant lorsqu'on examine le rapport entre la rémunération des PDG et le salaire des travailleurs ordinaires. Selon l'Economic Policy Institute, les PDG des 350 plus grandes entreprises américaines cotées en bourse ont perçu, en moyenne, 23 millions de dollars de rémunération totale en 2024, soit 281 fois le salaire d'un salarié type. En 1965, ce rapport était de 21 pour 1. En 1978, il était de 31 pour 1. Depuis, il a été multiplié par près de dix. Dans les sociétés les plus scandaleuses, ce rapport est tout simplement hallucinant: le PDG de Starbucks a perçu 97,8 millions de dollars en 2024, soit 6 666 fois le salaire médian des employés de cette entreprise.

Depuis 1978, la rémunération effective des PDG a augmenté de 1 094 pour cent. Sur la même période, la rémunération d’un travailleur moyen n’a progressé que de 26 pour cent, tandis que la productivité nette croissait de plus de 80 pour cent. Lorsqu’on compare la valeur des produits du travail et la rémunération perçue par les travailleurs, l’excédent a été presque entièrement accaparé par la classe capitaliste.

Les conséquences de ces inégalités imprègnent tous les aspects de la vie américaine. Les 10 pour cent des Américains les plus riches représentent désormais près de la moitié des dépenses de consommation aux États-Unis, une proportion passée de 43 pour cent en 2020 à 49 pour cent en 2025. L'économie américaine est de plus en plus dépendante des modes de consommation des plus fortunés, tandis que la majorité de la population est confrontée à la stagnation des salaires, à un endettement croissant et à la hausse du coût du logement, des soins de santé et de l'éducation.

L’espérance de vie des Américains issus de la classe ouvrière a en réalité diminué, phénomène quasi sans précédent dans un pays industriel avancé. L’épidémie d’opioïdes et les «morts de désespoir» qui l’accompagnent – suicides, alcoolisme et overdoses – sont les conséquences physiologiques d’un ordre social qui a condamné des dizaines de millions de personnes à une vie de précarité économique, de dégradation sociale et de désespérance.

La réaction des deux partis face à l'apparition de la pandémie de COVID-19 en janvier 2020 a mis en lumière la priorité accordée aux profits au détriment de la vie humaine. Sous la pression directe de la classe ouvrière, la classe dirigeante a brièvement cédé aux demandes de fermeture des usines pour endiguer la propagation du virus SARS-CoV-2. Mais dès que le Congrès eut voté un plan de sauvetage massif pour Wall Street, l'attention s'est portée sur une imposition du retour au travail, quel qu'en soit le prix en vies humaines.

Le chroniqueur libéral du New York Times et «messager de l’empire» Thomas Friedman, a livré le slogan justifiant le rejet des mesures de santé publique efficaces et éprouvées: «Le remède [c’est-à-dire stopper la transmission virale au détriment des profits] ne doit pas être pire que la maladie.» Les conséquences ont été désastreuses: plus de 1,5 million de décès évitables aux États-Unis et au moins 30 millions à l’échelle mondiale. Six ans ont passé et la pandémie continue de compromettre gravement la santé publique. Pourtant, les indices S&P 500 et Dow Jones ont plus que doublé par rapport à 2020.

Voilà la réalité sociale derrière l’envolée des indices boursiers. La classe dirigeante a engendré Trump et Epstein et les a hissés à des postes leur donnant un pouvoir et une influence immense. L'accumulation de richesses obscènes au sommet est indissociable de l'exploitation et de la misère pour la grande majorité de la population. Le lien entre ces deux choses est structurel. Les processus qui ont enrichi la classe capitaliste – la destruction des syndicats, la déréglementation financière, le démantèlement des services sociaux, la délocalisation de la production – ont aussi appauvri simultanément la classe ouvrière et créé les conditions de désespoir social dont se nourrissent les démagogues autoritaires comme Trump.

Face à la baisse de rendement des investissements productifs, les capitaux se sont massivement tournés vers la spéculation financière: produits dérivés, rachats d’entreprises par endettement, bulles spéculatives et tout l’appareil spéculatif de Wall Street qui extrait de la richesse sans rien produire. La vénalité personnelle de Trump illustre parfaitement ce monde.

Malgré toutes les fanfaronnades, rien ne laisse présager le miracle économique promis par Trump. Au contraire, le déclin se poursuit de manière aussi implacable et visible que la détérioration physique et mentale de Trump lui-même. Le Wall Street Journal rapportait le 2 février 2026 :

Le boom industriel dont le président Trump a promis qu’il inaugurerait un âge d'or pour l'Amérique est en train de s'inverser. Après des années d'interventions économiques des administrations Trump et Biden, le nombre d'Américains travaillant dans le secteur manufacturier est plus faible qu'à aucun autre moment depuis la fin de la pandémie.

Les fabricants ont licencié des travailleurs au cours de chacun des huit mois qui ont suivi l'annonce par Trump des tarifs douaniers du «Jour de la libération», selon les chiffres fédéraux, prolongeant une contraction qui a vu disparaître plus de 200 000 emplois depuis 2023.

Ce n’est pas seulement dans le domaine de la production industrielle que la faillite du trumpisme se révèle. Le caractère délirant du slogan MAGA apparaît encore plus clairement dans l’état du dollar, indicateur en monnaie forte du déclin américain. Loin d’avoir redonné sa grandeur au dollar, celui-ci continue de perdre de sa valeur. Dans un article de fond intitulé «Le dollar dangereux», paru dans son édition du 6 au 13 février, The Economist rapporte :

Depuis son pic de janvier 2025 [lors du retour de Trump au pouvoir], le dollar a perdu un dixième de sa valeur par rapport à un panier de devises. De ce fait, en devises étrangères, la performance des actifs américains a été médiocre. Libellées en euros, par exemple, les actions américaines ont à peine augmenté au cours de l'année écoulée.

Trump pensait pouvoir échapper aux conséquences de la chute du dollar – et s'enrichir, lui et sa famille – en promouvant le bitcoin comme une réserve de valeur alternative, voire supérieure. Le marketing de cette solution miracle a d'abord été couronné de succès. Le prix du bitcoin a grimpé en flèche, dépassant les 120 000 dollars. Mais la réalité l'a rattrapé. L'engouement pour les cryptomonnaies s'estompe et le bitcoin est retombé dans la fourchette des 65 000 à 70 000 dollars, son niveau d'avant la réélection de Trump en novembre 2024. Et l'on soupçonne de plus en plus qu'il est loin d'avoir atteint son plancher. Les détenteurs de bitcoins pourraient être contraints, à l'avenir, de mesurer leur valeur en fonction du nombre de tulipes qu'ils peuvent obtenir en échange. 

Le lien entre déclin économique, parasitisme et utilisation de plus en plus effrénée de la violence militaire est indéniable. Le recours à la violence et le rejet croissant de la légalité par l'État américain ont leur origine dans une fragilité économique et financière aiguë. Un endettement public colossal et des déficits structurels persistants restreignent les options politiques et rendent le système de plus en plus dépendant d'un refinancement continu, de faibles coûts réels d'emprunt et d'une demande mondiale ininterrompue d'actifs en dollars. En même temps, les marchés boursiers – et surtout les grandes entreprises technologiques – reposent sur des valorisations qui supposent une croissance indéfinie des bénéfices et de conditions de liquidité durablement favorables; toute réévaluation prolongée menace d'entraîner un effet négatif sur la richesse, des restrictions budgétaires dans les trusts et des tensions sur les marchés bancaires et du crédit.

L’État fédéral opère sous le poids d’une dette et de charges d’intérêts qui réduit considérablement sa marge de manœuvre: la dette publique totale des États-Unis s’élevait à 38 430 milliards de dollars le 7 janvier 2026. (dont 30,81 billions de dollars détenus par le public), tandis que les coûts nets d'intérêts s'élevaient à environ 970 milliards de dollars au cours de l'exercice 2025, soit environ 3,2 pour cent du PIB et 13,8 pour cent des dépenses fédérales.

La dette fédérale américaine [Photo: FRED]

Dans ces conditions, la coercition et les méthodes extralégales deviennent des instruments permettant de défendre l'inflation des actifs, d'imposer des canaux de financement externes et de réprimer l'opposition intérieure à l'austérité et à la guerre.

La situation à laquelle est confrontée l'administration Trump — une dette nationale colossale, une monnaie en dépréciation, une production industrielle en baisse, la perte de marchés mondiaux, etc. — présente des similitudes avec les conditions auxquelles était confronté le régime nazi en 1937-1938. Comme l'écrivait Tim Mason, brillant historien du Troisième Reich :

La seule « solution » envisageable pour ce régime face aux tensions structurelles et aux crises engendrées par la dictature et le réarmement était un renforcement de la dictature et du réarmement, puis l’expansion territoriale, la guerre et la terreur, le pillage et l’asservissement. L’alternative, toujours présente et implacable, était l’effondrement et le chaos ; aussi, toutes les solutions se résumaient-elles à des mesures temporaires, hâtives et improvisées, des tentatives de plus en plus barbares autour d’un thème brutal. […] Une guerre pour le pillage de main-d’œuvre et de ressources matérielles s’inscrivait pleinement dans la logique sinistre du développement économique allemand sous le régime national-socialiste. [Nazism,Fascism and the Working Class (Cambridge, 1995), p. 51]

Le capitalisme américain, devenu moins compétitif en termes de productivité, s'est de plus en plus appuyé sur la force militaire et la coercition pour maintenir sa position mondiale. Les guerres en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Syrie n'étaient pas des aberrations, mais l'expression d'un système incapable de garantir ses intérêts par le seul dynamisme économique. La normalisation de la guerre permanente, des assassinats par drones, de la torture et des détentions extrajudiciaires témoigne d'une dégradation de la vie politique qui a inévitablement des répercussions sur la politique intérieure.

Trump applique à la politique étrangère les méthodes de la mafia durant la Prohibition. Porté au pouvoir par la classe dirigeante américaine, il ne dispose pas seulement des mitraillettes Thompson d'Al Capone mais de tout l'arsenal de l'impérialisme américain – la force militaire la plus destructrice de l'histoire de l'humanité, comprenant des milliers d'ogives nucléaires capables d'anéantir la civilisation. C'est là le danger fondamental de la situation actuelle : les méthodes d'un gangster, appuyées par l'armement d'une superpuissance, utilisées au service d'une classe dirigeante qui a perdu toute capacité de prendre des décisions rationnelles.

Le porte-avions USS Abraham Lincoln, déployé à présent au large de l'Iran, participe aux exercices Rim of the Pacific en juillet 2022. [Photo: Canadian Armed Forces photo by Cpl. Djalma Vuong-De Ramos]

L’explosion de l’agression impérialiste américaine sous Trump – l’invasion du Venezuela, les menaces ouvertes d’annexion du Canada et du Groenland, les préparatifs d’une offensive militaire contre l’Iran – représente une escalade qualitative qui a stupéfié les alliés européens de l’OTAN, qui n’avaient pas anticipé la brutalité de ce changement de cap de la politique américaine. Ils ont été pris au dépourvu.

Mais l’éruption volcanique de l’impérialisme américain avait été prédite depuis longtemps – avec une précision remarquable – par Trotsky et par le mouvement qu’il a fondé. Dès 1928, écrivant au lendemain du boom économique d’après-guerre et à la veille de la Grande Dépression, Trotsky mettait en garde:

En période de crise, l'hégémonie des États-Unis se fera sentir plus complètement, plus ouvertement, plus impitoyablement que durant la période de croissance. Les États-Unis liquideront et surmonteront leurs difficultés et leurs troubles, avant tout au détriment de l'Europe; peu importe où cela se passera, en Asie, au Canada, en Amérique du Sud, en Australie ou en Europe même; peu importe que ce soit par la voie ' pacifique ' ou par des moyens militaires.

Trotsky n'a pas seulement prédit une tendance générale aux conflits impérialistes. Il a identifié, avec une extraordinaire précision, l'étendue géographique des ambitions prédatrices de l'impérialisme américain et la brutalité avec laquelle elles seraient poursuivies. Près d'un siècle plus tard, Trump menace la souveraineté du Canada, s'empare du canal de Panama, envahit le Venezuela, exige la cession du Groenland au Danemark et menace l'Iran de destruction militaire.

Leon Trotsky à Prinkipo, 1931

En 1934, face à la montée du fascisme allemand et à l'approche d'une seconde guerre mondiale, Trotsky précisa encore plus son analyse: « Le monde est partagé ? Il faut refaire le partage. Pour l'Allemagne, il s'agit ‘d'organiser l'Europe’. Les Etats‑Unis doivent ‘organiser’ le monde. L'histoire est en train de conduire l'humanité à l'éruption volcanique de l'impérialisme américain ». Cette expression – l'éruption volcanique de l'impérialisme américain – n'est pas une métaphore désuète. C'est un pronostic scientifique qui est en train de se réaliser.

L'analyse que nous avons présentée jusqu'ici a documenté de manière détaillée la décadence et la putréfaction du système capitaliste et de sa classe dirigeante. Mais ce serait une grave erreur politique – une capitulation face au découragement et au pessimisme – que de voir seulement la menace dans l’actuelle situation. La crise porte en elle non seulement le danger du fascisme et de la guerre, mais aussi la possibilité objective d'une révolution sociale. Effectivement, les contradictions qui poussent la classe dirigeante vers l'autoritarisme et le militarisme sont celles aussi qui créent simultanément les conditions d'un mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière à l'échelle internationale.

Quelle est la cause fondamentale de la crise? Ce n’est pas, comme le prétendent sans cesse les commentateurs bourgeois, une faillite du leadership, un manque de civisme ou un effondrement des normes démocratiques. Ce ne sont là que des symptômes. La cause est structurelle et systémique: l’irréconciliable contradiction entre la propriété privée des moyens de production et le caractère de plus en plus social du processus de production même. C’est la contradiction centrale identifiée par Marx, et son action à l’époque actuelle a atteint une intensité sans précédent dans l’histoire.

À cela s'ajoute une seconde contradiction, étroitement liée à la première: celle qui oppose la croissance de l'économie mondiale – le développement d'un système véritablement global de production, d'échange et de communication – au système obsolète des États-nations dans lequel est toujours organisé le pouvoir politique. L'émergence de réseaux de production transnationaux, de chaînes d'approvisionnement mondiales s'étendant sur des dizaines de pays et d'une communication instantanée à l'échelle planétaire a fait de l'État-nation un frein au développement rationnel des forces productives. Les capitaux circulent librement par-delà les frontières; le travail est organisé à l'échelle transnationale; une perturbation dans une usine de semi-conducteurs à Taïwan se répercute sur les usines automobiles du Michigan, les chaînes d'assemblage de produits électroniques de Guangdong et les centres de données de Virginie. Pourtant, le pouvoir politique reste emprisonné dans les frontières nationales, exercé par des classes dirigeantes dont les calculs stratégiques sont dictés par les intérêts concurrentiels de capitalismes nationaux rivaux.

Shanghai, Chine, le port à conteneurs le plus actif du monde [Photo by Marqueed / CC BY 3.0]

La bourgeoisie impérialiste américaine cherche à résoudre cette contradiction par l'affirmation de sa puissance militaire, par la réorganisation violente des relations économiques mondiales à son avantage. Tel est le contenu essentiel de la politique étrangère de Trump, dépouillée de son habituel vernis de « défense du monde libre ».

Il existe cependant une autre force engendrée par ce même processus de mondialisation : une force que la bourgeoisie n’a pas voulu créer et dont elle ne saisit pas encore pleinement les implications révolutionnaires. L’intégration mondiale de la production a engendré une classe ouvrière mondiale massive, d’une ampleur, d’une concentration et d’une interconnexion objective sans précédent dans l’histoire de l’humanité.

Au cours du dernier demi-siècle, l'urbanisation et la prolétarisation de la population mondiale ont connu une transformation d'une ampleur stupéfiante. En Amérique latine, la population urbaine est passée de 57 pour cent en 1970 à plus de 80 pour cent aujourd'hui, engendrant d'énormes concentrations de population ouvrière dans des villes comme São Paulo, Mexico, Buenos Aires, Bogota et Lima. En Afrique, la population urbaine est passée d'environ 80 millions d'habitants en 1970 à plus de 700 millions, soit une multiplication par neuf. À travers l'Asie – en Chine, en Inde, en Indonésie, au Vietnam, au Bangladesh et aux Philippines – des centaines de millions de paysans ont été intégrés à la production industrielle en l'espace d'une génération. La Chine, à elle seule, a connu la plus grande migration de l'histoire de l'humanité, où depuis les années 1980 quelque 300 millions de personnes ont quitté les zones rurales pour les villes industrielles. La classe ouvrière mondiale se compte aujourd'hui en milliards.

Le caractère transnational de la production moderne et des chaînes d'approvisionnement mondiales unifie objectivement cette classe ouvrière d'une manière sans précédent dans l'histoire. Une grève dans un port de Los Angeles affecte les usines d'assemblage de Wuhan. Une grève des mineurs en Afrique du Sud perturbe la production en Allemagne. Les travailleurs qui fabriquent un seul smartphone – de l'extraction des terres rares au Congo au raffinage du lithium au Chili, de la fabrication des puces en Corée du Sud à l'assemblage à Shenzhen, jusqu'au développement du logiciel à Bangalore et Cupertino – sont tous liés par une chaîne de production qui s'étend sur plusieurs continents et rend les frontières nationales techniquement obsolètes. Cette intégration objective de la classe ouvrière mondiale ouvre des perspectives révolutionnaires sans précédent. Il est nécessaire d'exprimer politiquement et consciemment cette unité objective: un programme socialiste international et un parti révolutionnaire international. 

De plus, malgré la prédominance politique de la réaction, le dernier demi-siècle a été témoin de ce que l'on peut à juste titre qualifier de plus grande révolution scientifique et technologique de l'histoire de l'humanité. Chaque domaine scientifique a connu une extraordinaire transformation.

En biologie, le séquençage du génome humain, le développement de la technologie d'édition génique CRISPR et la révolution des thérapies à ARNm — démontrée à une vitesse jamais vue dans l’histoire et à l’échelle mondiale durant la pandémie de COVID-19 — ont ouvert des possibilités de victoire sur les maladies qui auraient semblé fantaisistes il y a une génération.

En astronomie et en physique, la détection des ondes gravitationnelles, l'imagerie des trous noirs, la découverte de milliers d'exoplanètes et l'extraordinaire précision du télescope spatial James Webb ont transformé notre compréhension de l'univers.

Des techniciens soulèvent le miroir du télescope spatial James Webb à l'aide d'une grue, le 13 avril 2017, au Centre de vol spatial Goddard de Greenbelt, dans le Maryland. [AP Photo/Laura Betz/NASA]

En chimie et en science des matériaux, le développement de nouveaux catalyseurs, de nanomatériaux et de technologies énergétiques durables — notamment des progrès spectaculaires en matière d'efficacité des cellules solaires et de stockage des batteries — a démontré qu'il existe une base technique pour une transition hors des combustibles fossiles.

En médecine, les progrès réalisés dans les domaines de l'immunothérapie, de la transplantation d'organes, de l'imagerie diagnostique et de la compréhension du microbiome ont fondamentalement élargi les horizons de la santé humaine.

Et voici maintenant l'intelligence artificielle (ou, comme il serait plus juste de l'appeler, l'intelligence augmentée). Le développement de grands modèles de langage, de systèmes d'apprentissage automatique capables de prédire la structure des protéines, la découverte de médicaments assistée par l'IA et de systèmes autonomes représente une révolution technologique dont les implications commencent à peine à être appréhendées. Sous le capitalisme, l'IA est développée avant tout comme un instrument d'extraction de profits: pour intensifier l'exploitation du travail, étendre la surveillance, manipuler le comportement des consommateurs et remplacer les travailleurs sans aucune garantie de subsistance.

Mais imaginons un instant ce que l'intelligence augmentée pourrait accomplir si elle était affranchie des impératifs du profit capitaliste et placée sous le contrôle démocratique de la classe ouvrière. Les possibilités de planification sociale – allocation rationnelle des ressources, optimisation de la production pour répondre aux besoins humains plutôt que maximiser la richesse privée, réduction du gaspillage et de la destruction de l'environnement, libération des êtres humains des tâches répétitives et dégradantes – sont extraordinaires. Une IA contrôlée par les travailleurs pourrait être un instrument non d'exploitation mais d'émancipation, rendant possible un niveau de planification et de coordination économiques que le mouvement socialiste a longtemps envisagé, mais qu'il n'a jamais eu les moyens techniques de réaliser.

La contradiction est flagrante. L'humanité possède, pour la première fois de son histoire, les connaissances scientifiques et les capacités technologiques nécessaires pour résoudre les problèmes les plus fondamentaux de l'existence matérielle: la faim, la maladie, la dégradation de l'environnement, la pénibilité du travail exploité. Pourtant, ces capacités sont prisonnières d'un système social qui les subordonne à l'accumulation de profits privés, qui canalise le génie scientifique vers l'ingénierie financière et le développement d'armements, qui laisse des enfants mourir de faim tandis que des algorithmes optimisent les revenus publicitaires. Ce n'est pas la technologie même qui est mise en accusation, mais le système social au sein duquel elle est utilisée. Libérer la science et la technologie du carcan de la propriété capitaliste privée est une tâche essentielle de la révolution socialiste.

L'IA contrôlée par l'oligarchie au pouvoir représente un immense danger. Mais son utilisation par le mouvement marxiste et socialiste ouvre également des perspectives inédites pour l'émancipation politique de la classe ouvrière. Comme l'expliquait le World Socialist Web Site lors du lancement de Socialism AI en décembre 2025 :

L'importance décisive de Socialism AI réside dans sa capacité à combler le fossé entre le mouvement objectif de la classe ouvrière et le niveau subjectif de conscience socialiste. Le marxisme a toujours insisté sur le fait que les luttes spontanées des travailleurs, aussi fortes soient-elles, ne produisent pas à elles seules une perspective révolutionnaire cohérente. La conscience doit être développée, l'expérience historique doit être assimilée, la compréhension théorique doit être acquise. Les progrès technologiques de l'époque actuelle permettent à présent la transmission rapide d'idées à l'échelle mondiale, ce qui permet à la classe ouvrière de développer sa compréhension politique à un rythme adapté à la crise objective.

La crise mondiale de l'ancien régime actuel – la décadence de la classe dirigeante, l'effondrement économique, l'explosion de l'impérialisme américain, la montée du fascisme, la destruction des institutions démocratiques – n'a pas seulement été analysée par le Comité international de la Quatrième Internationale et le World Socialist Web Site. Elle avait été prédite, avec une remarquable précision, des années avant les événements qui se déroulent aujourd'hui.

En mars 2016, immédiatement après la victoire écrasante de Trump aux primaires du Super Tuesday, le World Socialist Web Site a publié un éditorial déclarant :

La candidature de Donald Trump ne peut plus être traitée, comme elle l’a été jusqu’à très récemment par tant d’experts – simplement comme un phénomène marginal bizarre et même un peu divertissant. Bien que le résultat reste incertain, le favori pour la nomination présidentielle du Parti républicain est un candidat dont la personnalité et le discours sont d’un caractère nettement fasciste.

L'article montrait que les racines matérielles de l'attrait de Trump se trouvaient dans la dévastation économique de la classe ouvrière et avertissait que l'incapacité de la pseudo-gauche et du Parti démocrate à s'attaquer à la crise sociale créait les conditions pour une démagogie d’extrême droite.

Deux mois plus tard, en mai 2016, le WSWS publiait une nouvelle analyse mettant en garde contre le fait que la désignation de Trump comme candidat pressenti du Parti républicain marquait « un tournant dangereux pour la politique américaine et mondiale », et que « le choix d'un démagogue fascisant comme candidat de l'un des deux principaux partis capitalistes est une preuve indiscutable du stade avancé de putréfaction de la démocratie américaine ». L'article tirait une conclusion historique plus large: « La nomination de Trump n'est pas un événement ponctuel ou accidentel. Elle a ses racines dans la crise prolongée du capitalisme américain et l'effondrement de son cadre historique démocratique bourgeois.

Le WSWS avertissait – en mai 2016, six mois avant l’élection – que même si Trump ne l’emportait pas, « les conditions auront été créées pour l’arrivée d’une figure encore plus dangereuse. Avec ou sans Trump à sa tête, le gouvernement qui prendra le pouvoir en janvier sera le plus réactionnaire, le plus violent et le plus autoritaire de l'histoire américaine ». Ces mots, écrits il y a près de dix ans, apparaissent aujourd’hui non comme des prédictions, mais comme la description d’un fait établi. Le CIQI n’a pas découvert ces idées par hasard ni par des conjectures inspirées. Elles découlent de l’application de la méthode marxiste – d’une analyse se fondant sur les contradictions objectives du système capitaliste, l’expérience historique de la classe ouvrière internationale et l’héritage théorique du mouvement trotskyste.

C’est à travers la construction d’un parti marxiste-trotskyste que la classe ouvrière pourra développer une compréhension consciente de la situation historique et mener à bien la transformation socialiste de la société. Le fait que le CIQI, le Parti de l’égalité socialiste et le WSWS aient anticipé la crise actuelle, identifié son caractère de classe et élaboré un programme pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière démontre que les instruments théoriques et politiques nécessaires à cette tâche existent. Il n’est pas nécessaire de les inventer de toutes pièces. Il suffit de les reprendre, de les étudier et de les appliquer.

Quelles conclusions faut-il donc tirer ?

Trump n'est pas la maladie. Il en est le symptôme le plus avancé. Croire que la crise puisse être résolue par son éviction du pouvoir par les urnes serait une illusion des plus dangereuses. Il est fort improbable que les élections de mi-mandat de 2026 – et a fortiori toute future élection présidentielle – se déroulent dans des conditions conformes aux normes démocratiques. Trump prépare déjà le terrain pour la suppression ou la manipulation des élections. Il est évident qu'il déploiera les forces de l'État – les mêmes agents de l'ICE et les mêmes agents fédéraux que ceux qui ont occupé Minneapolis – pour intimider les électeurs et les empêcher de voter. Ayant eu suffisamment de temps pour se préparer, il a tiré de précieux enseignements de l'échec de sa tentative de coup d'État du 6 janvier 2021. La prochaine tentative ne sera pas une émeute improvisée menée par une foule de fanatiques désorganisés. Elle sera exécutée avec à sa disposition tout l'appareil du gouvernement américain.

Et même si la biologie intervient et que Trump disparaît de la scène politique, la descente dans la dictature ne sera pas stoppée. On trouvera un nouveau « Trump », avec peut-être plus de manières, mais pas moins sinistre. Les forces objectives qui ont engendré Trump – la crise du capitalisme américain, le déclin de sa base productive, la domination du parasitisme financier, la désintégration des institutions démocratiques sous le poids des inégalités sociales – détermineront la politique de son successeur.

L'administration Trump représente un effondrement décisif des traditions démocratiques bourgeoises et une transition de plus en plus manifeste vers la dictature. Mais cela signifie aussi une escalade considérable des conflits de classe ouverts et la transition vers une révolution sociale.

Aucune solution à la crise du capitalisme américain ne viendra des institutions et du cadre politique bourgeois actuels. Une telle solution ne peut et ne pourra se développer qu'en dehors et dans une opposition implacable à ce cadre politique et à l'ordre économique capitaliste qu'il défend.

Il ne s'agit pas là d'une perspective utopique. La réaction de millions d'Américains face à l'atteinte aux droits démocratiques a révélé qu'un processus de radicalisation politique est déjà en cours.

La question posée dans le titre de ce livre, «Where is America Going?», ne trouvera pas sa réponse dans les débats universitaires, mais dans la lutte des classes. Il est irresponsable de sous-estimer l'ampleur de la brutalité contre-révolutionnaire de la classe dirigeante américaine. Mais il est catastrophiquement myope, voire auto-destructeur, de négliger le pouvoir latent et le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière. Du point de vue des conditions objectives, la tendance dominante du développement est indéniablement vers le socialisme. Mais ce potentiel objectif doit s'exprimer dans la conscience subjective de la classe révolutionnaire.

Le fait que les manifestations de masse contre l'administration Trump aient adopté, presque spontanément, le slogan « No Kings » (Pas de rois) revêt une immense importance politique. En juin 2025, des millions de personnes ont défilé sous cette bannière. En octobre, plus de 7 millions de personnes ont participé à plus de 2 700 manifestations dans les 50 États. Les manifestations du 23 janvier à Minneapolis, où plus de 100 000 personnes ont bravé des températures glaciales pour protester contre l'occupation de leur ville par le gouvernement, comptent parmi les expressions de résistance populaire les plus remarquables de l'histoire américaine récente. Un éditorial télévisé de Boston a établi un parallèle explicite entre Minneapolis en 2026 et Boston en 1775: entre l'occupation armée d'une ville américaine par des agents gouvernementaux et l'occupation militaire britannique qui a déclenché la guerre d'Indépendance.

Une partie de la manifestation massive de Minneapolis, le 23 janvier 2026.

La classe ouvrière américaine n'entre pas dans cette lutte sans tradition révolutionnaire. Au contraire, l'héritage démocratique et révolutionnaire des États-Unis compte parmi les plus profondément enracinés et les plus puissants au monde. La Révolution américaine de 1775-1783 et la Guerre de Sécession de 1861-1865 – deux des plus grands bouleversements révolutionnaires de l'histoire moderne – restent vivants dans la conscience du peuple américain. La Déclaration d'indépendance, qui proclama que tous les hommes sont créés égaux et possèdent des droits inaliénables; la Déclaration des droits de la Constitution, garantissant la liberté d'expression, de réunion et le droit à un procès équitable; la Proclamation d'émancipation et les 13e, 14e et 15e amendements, qui ont inscrit dans la loi ce qui avait été conquis sur le champ de bataille : l'abolition de l'esclavage lors de la Seconde Révolution américaine.

Ces documents historiques constituent des traditions vivantes, profondément ancrées dans la conscience populaire et offrent un fondement puissant à la lutte contre la dictature.

L'invocation du passé révolutionnaire lors des manifestations de masse revêt une importance capitale. Elle démontre que les traditions démocratiques de la Révolution américaine et de la Guerre de Sécession ne se sont pas éteintes. Elles sont réactivées par des millions de personnes qui pressentent, à juste titre, que les principes pour lesquels leurs ancêtres ont combattu sont mortellement menacés.

«La marche vers Valley Forge » (1883), célèbre tableau de William Trego, fait partie de la collection du Musée de la Révolution américaine à Philadelphie.

Mais cette tradition démocratique est, à elle seule, insuffisante. L'ère des révolutions démocratiques nationales appartient à un passé désormais lointain. L'époque historique actuelle est celle de la révolution socialiste mondiale. La classe ouvrière américaine doit étudier la conquête du pouvoir par la classe ouvrière russe dans la révolution d'Octobre 1917 et ses suites et en tirer les leçons. Il faut surmonter la barrière qui existe entre le militantisme instinctif des travailleurs américains et l'immense héritage théorique et politique du marxisme. 

La première révolution américaine a renversé le pouvoir colonial et instauré l'indépendance. La seconde a aboli l'esclavage. La troisième révolution américaine, en tant qu'élément décisif de la lutte des classes internationale, a pour mission de renverser le capitalisme. Ce dont la classe ouvrière a besoin c’est d'un programme et d'un parti qui unissent ses aspirations démocratiques profondes à la lutte pour le socialisme – à la compréhension que la véritable démocratie est incompatible avec la dictature de l'oligarchie financière et ne peut être garantie que par la transformation socialiste de la société.

Ce combat est de nature internationale. Le réseau Epstein était international. La politique fascisante de Trump n'est en aucun cas propre aux États-Unis. Il n'est pas sans imitateurs politiques à travers l'Europe: Meloni en Italie, Le Pen en France, Farage en Grande-Bretagne, les dirigeants de l'AfD en Allemagne. Leur slogan non déclaré, 81 ans après la chute du Troisième Reich, est: «Rendre l'Europe à nouveau fasciste.»

La crise du capitalisme est internationale. La classe ouvrière est une classe internationale. Il n’y a pas de solution nationale et il ne peut y en avoir. La lutte contre la dictature oligarchique qui se consolide aux États-Unis, et dans de nombreux pays à travers le monde, exige la construction d'un mouvement révolutionnaire international, guidé par le programme et les principes du marxisme, ancré dans la classe ouvrière et voué au renversement du système capitaliste.

Il existe actuellement un fossé considérable entre l'ampleur monumentale de la crise actuelle et le niveau de conscience général existant. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays où la classe dirigeante a quasiment érigé l'anticommunisme en religion d'État et promeut sans relâche toute sorte d’arriération politique et sociale? Tout est mis en œuvre pour empêcher le public d’évaluer de façon critique l’état réel de la société. Les médias sont contrôlés par les sociétés les plus puissantes et des milliardaires réactionnaires. Sous leur emprise et à leur demande, le journalisme objectif a été presque entièrement remplacé par la propagande. Les journaux télévisés du soir sont principalement consacrés aux bulletins météo, aux reportages d'intérêt général, au sport et à la promotion des médicaments. 

La situation objective, comme l'observait Lincoln lors d'une autre période historique de crise profonde, est «accablante de difficultés». Mais les conditions objectives qui ont engendré ces problèmes offrent aussi la possibilité de les résoudre. Le grande tâche posée par la situation actuelle est celle d'élever la conscience de la classe ouvrière au niveau requis par la crise objective.

Comment procéder? Léon Trotsky répondit à cette question lors d'une discussion avec ses partisans américains en 1938, en pleine Grande Dépression et à la veille de la Guerre mondiale: «En premier lieu, donner une image claire et honnête de la situation objective, des tâches historiques qui découlent de cette situation, que les travailleurs soient aujourd'hui mûrs ou non pour cela. Nos tâches ne dépendent pas de la mentalité des travailleurs. La tâche est de développer la mentalité des travailleurs.»

Ces mots revêtent aujourd'hui une urgence brûlante. Le défi qui nous attend est la construction du Parti de l'égalité socialiste, en solidarité avec ses camarades des sections du Comité international, en tant que nouvelle direction révolutionnaire de la classe ouvrière. Il ne s'agit pas d'un objectif lointain ou abstrait. C'est la nécessité pratique la plus urgente de notre époque.

L'analyse du mouvement marxiste-trotskyste a été confirmée par les événements. Son programme offre la seule voie viable pour aller de l’avant. Il faut construire le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections. Il faut développer le travail et l'influence du World Socialist Web Site. L'avenir de l'humanité en dépend.

(Article paru en anglais le 11 février 2026)

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