L'arrestation et l'enquête en cours concernant l'ex-prince Andrew Mountbatten-Windsor ont déclenché la crise la plus grave que la monarchie constitutionnelle britannique ait jamais connue.
Quelles que soient les tentatives pour présenter cette affaire comme un problème propre à l'ancien duc d'York déchu, l'ensemble de la famille royale et les gouvernements britanniques successifs risquent de faire face à des révélations accablantes concernant leur connaissance des relations sordides d'Andrew avec le milliardaire trafiquant sexuel Jeffrey Epstein.
Et il ne s'agit pas seulement du fait qu’ils étaient au courant de ses crimes, mais aussi de révélations sur leurs propres relations. Comme le démontre clairement le scandale qui entoure Peter Mandelson, figure emblématique du Parti travailliste et nommé ambassadeur aux États-Unis par Keir Starmer, toute enquête complémentaire sur les documents Epstein publiés aux États-Unis pourrait révéler des agissements bien plus vastes impliquant la monarchie britannique et l'élite dirigeante.
Les événements de jeudi ont été extraordinaires. Andrew a été arrêté à sa résidence de Wood Farm, sur le domaine royal de Sandringham, au moment même où son petit-déjeuner d'anniversaire était débarrassé. Il a été détenu au commissariat pendant douze heures et interrogé pour suspicion d'abus de pouvoir, avant d'être remis en liberté sous contrôle judiciaire. Une photo le montrant recroquevillé sur la banquette arrière de sa voiture illustre parfaitement la peur qui doit également s'emparer du roi Charles III et du reste de la famille royale.
Les accusations portées contre Andrew sont accablantes. Les descriptions de sa participation à des soirées libertines, de ses visites sur l'île privée d'Epstein dans les Caraïbes et de ses séjours de courtoisie dans ses appartements new-yorkais ont été étayées par des témoignages de visites de prostituées d'Epstein au palais de Buckingham – la résidence royale principale – et par des photos d'Andrew à califourchon sur une jeune femme.
Selon Richard Scorer, responsable du droit des abus chez Slater and Gordon, les questions relatives aux abus sexuels pourraient être intégrées à l'enquête pour inconduite dans l'exercice de fonctions publiques. « Si l'accusation parvient à convaincre un jury qu'Andrew a abusé de sa position pour avoir des relations sexuelles avec de jeunes femmes, il pourrait, à mon avis, être poursuivi sur cette base », a-t-il déclaré au Guardian.
À cela s'ajoute le fait qu'Andrew – alors envoyé spécial du Royaume-Uni pour le commerce entre 2001 et 2011 – a transmis à Epstein des informations confidentielles concernant des voyages officiels à venir à Singapour, au Vietnam, à Shenzhen (Chine) et à Hong Kong, où il était accompagné d'associés du trafiquant sexuel. Les comptes rendus de ces réunions ont été transmis à Epstein, de même que des informations sur des opportunités d'investissement dans l'or et l'uranium en Afghanistan.
Durant cette période, Andrew bénéficiait d'importantes indemnités financées par les contribuables – soit 4 millions de livres sterling sur neuf ans. Il a également profité de sa position et de son statut royal pour fréquenter le dictateur kazakh, Nursultan Nazarbaïev, qui a acquis sa résidence de Sunninghill Park pour 15 millions de livres sterling, soit 3 millions de plus que le prix demandé. Parmi ses autres relations figurait le fils milliardaire du dictateur tunisien Ben Ali.
Il n'est donc pas surprenant que la première réaction du roi Charles à l'arrestation ait été de publier une déclaration abandonnant Andrew à son sort, affirmant que « la justice doit suivre son cours » et promettant son «soutien et sa coopération sans réserve » à l'enquête. Des déclarations similaires ont été publiées par le Premier ministre travailliste Starmer et le ministre de la Justice David Lammy.
Mais les tentatives de se distancer d’Andrew ne résisteront pas à l'analyse. Le prince était alors protégé en toutes circonstances par le palais, dans le cadre d'une opération menée par l'ancienne reine, Élisabeth II. Aucune visite d'Epstein ou de ses victimes au palais ne pouvait avoir lieu sans l'accord de la reine et de son personnel. Lorsque les premières rumeurs ont commencé à circuler publiquement, elle a réagi en l'élevant au rang de chevalier de la Grand-croix de l'ordre royal de Victoria, la plus haute distinction qu'elle pouvait lui conférer.
Ce n'est qu'après l'échec de toutes les tentatives d'Andrew pour nier ses liens avec Epstein, et notamment avec la défunte Virginia Giuffre – suite à son interview désastreuse à la BBC et à la publication des documents Epstein l'année précédente – qu'il a été contraint de renoncer à ses titres et de quitter son manoir de Royal Lodge, situé sur le domaine du château de Windsor dans le Berkshire, pour s'installer dans une petite ferme du domaine de Sandringham dans le Norfolk.
Le fait qu'il continue d'être protégé sur des terres privées appartenant au roi Charles ne témoigne pas tant d'affection familiale que du fait qu'Andrew détient probablement autant d'informations compromettantes sur sa famille que la presse en détient désormais sur lui.
L'ampleur sans précédent de cette crise se reflète dans les références quasi universelles au dernier membre de la famille royale arrêté, Charles Ier, par Oliver Cromwell pendant la guerre civile anglaise. Il fut ensuite jugé et exécuté pour haute trahison en 1649.
Personne ne fait face aujourd'hui à un sort similaire, mais la longue période de monarchie constitutionnelle qui a débuté après le Protectorat de Cromwell, avec la restauration de Charles II puis l'intronisation de Guillaume d'Orange lors de la Glorieuse Révolution, touche à sa fin.
Cela a des conséquences majeures pour l'impérialisme britannique. La monarchie n'est pas qu'un symbole. Elle joue un rôle primordial dans le système de domination de classe en Grande-Bretagne. Sa crise récente et prolongée est intimement liée à la prolifération maladive de l'oligarchie financière mondiale, incarnée par Epstein.
Le rapprochement avec cette oligarchie, l'imbrication des anciennes et nouvelles aristocraties, a accéléré la chute publique de la famille royale, la faisant passer de son statut de modèle de dignité et de distance à celui de membre à part entière de la bourgeoisie, mêlé aux rouages de la politique et de la corruption.
L'amertume de la rupture entre le prince Charles et Diana, et les dégâts causés, furent largement alimentés par la capacité de cette dernière à rallier les ultra-riches du monde entier lorsque le palais se retourna contre elle – notamment aux États-Unis, puis avec Mohamed Al-Fayed. Le soutien à la monarchie chuta alors à un niveau historiquement bas de 26 %.
À bien des égards, Andrew a suivi les traces de Diana. De même, lorsque ses relations avec le prince Harry, fils de Diana, se détériorèrent suite à son mariage avec Meghan Markle, il se tourna vers les ultra-riches américains pour trouver un nouveau soutien et une source de revenus et de privilèges.
Les tentatives pour maintenir la monarchie à flot face à ces crises se sont heurtées aux rochers de l'île d’Epstein.
Si des poursuites sont engagées, malgré les affirmations de tous, du roi Charles à Starmer en passant par le directeur des poursuites publiques, selon lesquelles « nul n'est au-dessus des lois », une question se pose : qui d'autre sera interrogé ? D'autres membres de la famille royale, de hauts fonctionnaires ? L'arrestation, l'enquête et la poursuite de Mandelson mettraient immédiatement en lumière les agissements douteux des gouvernements travaillistes de Starmer et de Tony Blair.
On observe une tentative concertée de nier la possibilité de poursuites contre Andrew pour abus de pouvoir – un délit de common law, et non une infraction prévue par la loi, pour lequel seulement quatre personnes occupant des postes à responsabilité ont été condamnées entre 2014 et 2024. Cependant, personne n'est vraiment aussi optimiste, ni en Grande-Bretagne ni à l'étranger.
La simple possibilité de poursuites contre Andrew a immédiatement soulevé des questions quant aux raisons pour lesquelles le département de la Justice américain a exclu toute poursuite aux États-Unis. Skye Roberts, le frère de Giuffre, a déclaré : « La réalité est que le Royaume-Uni fait bien plus [...] Alors qu'ici, aux États-Unis, notre président ne vient même pas près d’en faire autant. Et les victimes et la population sont très déçues. »
Comme pour remuer le couteau dans la plaie, Trump a répondu aux questions des journalistes concernant l'arrestation d'Andrew en la qualifiant de « très triste », ajoutant : « D'une certaine manière, je suis l'expert, car j'ai été totalement innocenté. »
Le dernier scandale de corruption comparable au Royaume-Uni fut l'affaire Profumo (1961-1963), qui s'est soldée par la chute du gouvernement Macmillan. Le scandale Epstein, d'envergure internationale, se répercute déjà bien au-delà des frontières britanniques, et son impact ne fera que s'intensifier dans la prochaine période.
(Article paru en anglais le 20 février 2026)
