Lorsqu'il a dévoilé la toute première Stratégie industrielle de défense (SID) du Canada le 17 février, le Premier ministre Mark Carney a abordé sans détour les objectifs de la classe dirigeante canadienne. « Les hypothèses qui ont façonné des décennies de politique étrangère et de défense canadienne », a-t-il déclaré, « ont été complètement bouleversées ». Le Canada est désormais confronté à un monde « plus fracturé et plus sombre » où les conflits se rapprochent de son territoire. Ottawa doit veiller à ne plus jamais être « otage des décisions d'autrui ».
Les députés responsables de la SID, dont le ministre de la Défense David McGuinty et la ministre de l'Industrie Mélanie Joly, ont repris les thèmes abordés par Carney dans l'introduction du document, citant notamment la guerre menée par l'OTAN en Ukraine et les perturbations du commerce mondial causées par la pandémie de COVID-19. Ils ont constaté : « Les hypothèses de longue date ont été bouleversées – sur la fin de la conquête impériale, la durabilité de la paix en Europe et la résilience des anciennes alliances. Dans ce monde incertain, il est plus important que jamais que le Canada ait la capacité de soutenir sa propre défense et de sauvegarder sa propre souveraineté. »
Cette stratégie traduit ce constat en politiques, marquant la tentative la plus ambitieuse depuis des décennies de la part de la classe dirigeante canadienne de réorganiser l’économie, l’appareil d’État et le marché du travail afin de se doter des moyens d’une puissance impérialiste pour participer au violent partage du monde déjà bien amorcé. Son objectif est de réduire la dépendance de l’impérialisme canadien envers son partenaire de longue date, les États-Unis, dans un contexte de dégradation croissante des relations bilatérales – illustrée par les mesures de guerre commerciale et les menaces d’annexion du président Donald Trump, ainsi que par les contre-tarifs imposés par le Canada.
La SID formalise les thèmes abordés précédemment par Carney au Forum économique mondial, où il avait mis en garde contre une « rupture de l’ordre mondial ». Le commerce, la finance, les chaînes d’approvisionnement et la technologie, avait-il déclaré, sont désormais des armes entre les mains de puissances qui rivalisent entre elles. La politique d’approvisionnement, les investissements industriels, le financement de la recherche et la planification de la main-d’œuvre du Canada seront réorganisés en conséquence.
Au cœur de cette stratégie se trouve l’engagement de porter les dépenses militaires à 5 % du PIB d’ici 2035, conformément aux exigences de l’OTAN. La SID souligne qu’il s’agira d’un niveau de financement historique. Ce serait en fait la plus importante militarisation soutenue de l’économie canadienne depuis la Seconde Guerre mondiale.
Ce plan est intégré au budget fédéral 2025 du gouvernement Carney – adopté avec l’appui du Nouveau Parti démocratique et des Verts – qui prévoyait 81,8 milliards de dollars en nouvelles dépenses de défense, dont 6,6 milliards spécifiquement consacrés à la mise en œuvre de la stratégie industrielle. Le ministère de la Défense nationale étudie des plans de mobilisation pour 100 000 réservistes et 300 000 citoyens-soldats supplémentaires dans une réserve additionnelle, en plus des 85 500 membres actifs actuels des Forces armées canadiennes.
Parallèlement, les responsables militaires canadiens examinent, pour la première fois en un siècle, les conséquences d’une guerre avec les États-Unis. La question de savoir si le Canada devrait chercher à se doter de l'arme nucléaire a été soulevée publiquement pour la première fois depuis l'immédiat après-guerre. L'ancien chef d'état-major de la Défense, le général Wayne Eyre, a soutenu que le Canada devrait maintenir cette option ouverte, notamment en développant ses capacités en matière de missiles balistiques.
La volonté d'expansion du complexe militaro-industriel canadien est liée à d'immenses engagements financiers : 290 milliards de dollars en investissements dans les infrastructures de défense et 180 milliards de dollars en dépenses d'acquisition nationale d'ici 2035. La SID sert de plan à long terme pour réorganiser la vie économique autour de la production militaire, engloutissant des milliards de dollars de fonds publics dans la guerre, tandis que les services de logement, de santé, d'éducation et les services sociaux sont réduits à leur strict minimum pour la financer. Le gouvernement libéral et tous les partis d'opposition, sans oublier les médias bourgeois, affirment à l'unisson que la classe ouvrière doit payer pour ces sommes colossales.
L'ampleur de la transformation décrite par la SID est globale. Ottawa vise à créer 125 000 emplois dans l’industrie de la défense au cours des dix prochaines années, ce qui ferait plus que doubler les effectifs actuels d’environ 81 000 personnes. Des pans entiers de main-d’œuvre qualifiée, de capacités d’ingénierie et de financement public de la recherche seront réorientés vers la production, par des entreprises canadiennes, de drones, de missiles, de plateformes de surveillance, de systèmes spatiaux, de systèmes autonomes, d’intelligence artificielle (IA) et de munitions pour la guerre industrielle moderne. Dans cette optique, Unifor, le plus important syndicat du secteur privé au Canada, appuie la reconversion de l’usine d’assemblage automobile CAMI de GM, située à Ingersoll (Ontario), et actuellement à l’arrêt, en une usine de production militaire.
Réorganisation de l’industrie canadienne en vue d’une guerre mondiale
La Stratégie industrielle de défense s’articule autour de cinq piliers interdépendants visant à établir une économie nationale de guerre permanente.
Premièrement, Ottawa entend transformer en profondeur ses relations avec les fabricants d’armes. Les entreprises de défense ne sont plus considérées comme de simples fournisseurs se disputant les projets un par un. Le gouvernement fédéral développera des partenariats stratégiques à long terme avec des entreprises jugées essentielles à la sécurité nationale, leur allouant des milliards de dollars. La Stratégie industrielle de défense définit ces entreprises canadiennes, qui restent à déterminer, comme des « champions de la défense ».
Ces entreprises bénéficieront d’un accès privilégié aux contrats d’approvisionnement, au financement de la recherche, à la promotion des exportations, au soutien aux investissements et aux infrastructures. L’objectif principal est l’acquisition et le contrôle nationaux de la propriété intellectuelle, de la capacité de production et du savoir-faire technologique jugés essentiels pour les conflits futurs. Un objectif connexe est d’accroître la part du Canada dans le commerce mondial des industries de guerre, le gouvernement s’étant fixé pour objectif d’augmenter de 50 % les exportations d’équipement militaire d’ici 2035.
Deuxièmement, le gouvernement introduit une nouvelle doctrine d’approvisionnement, résumée par l’expression « Construire, collaborer et acheter ». Le Canada fabriquera ses armes au pays autant que possible, s’associera à des alliés de confiance au besoin et n’achètera à l’étranger qu’en dernier recours. La politique d’approvisionnement passe ainsi d’un simple mécanisme d’achat à un instrument de stratégie industrielle et de positionnement géopolitique, la réduction de la dépendance envers les fournisseurs d’armement américains étant un objectif stratégique central. Le gouvernement vise à attribuer 70 % des contrats de défense à des entreprises canadiennes sous le slogan nationaliste « Achetez canadien ».
Troisièmement, la politique d’innovation et la planification de la main-d’œuvre sont explicitement subordonnées aux priorités militaro-sécuritaires. Les universités, les conseils de recherche et les programmes de formation professionnelle seront alignés sur les besoins militaro-industriels grâce à un programme exhaustif de compétences en matière de défense visant à garantir un flux continu d’ingénieurs, de techniciens et de travailleurs qualifiés pour la production d’armements. La recherche universitaire, le développement technologique et la formation de la main-d’œuvre seront intégrés à la planification stratégique des forces armées.
Quatrièmement, la stratégie priorise la sécurisation des chaînes d’approvisionnement pour la production en temps de guerre. Ottawa prévoit d'accroître la production nationale de matières premières pour les munitions et les explosifs, notamment par la mise en place d'une production canadienne de nitrocellulose d'ici 2029. Le « problème » des pénuries de munitions durant la guerre contre la Russie en Ukraine a été explicitement invoqué pour justifier cette mesure. Les secteurs de l'acier, de l'aluminium et des minéraux critiques seront réorganisés afin de répondre aux spécifications de la défense, une initiative liée aux vulnérabilités mises en lumière par les tarifs douaniers américains et les perturbations des chaînes d'approvisionnement mondiales. La SID souligne en particulier que, parmi les 12 matières premières essentielles à la défense identifiées par l'OTAN, le Canada en produit 10, dont l'aluminium, le gallium, le germanium, le graphite et le tungstène.
Ce pilier étend la militarisation bien au-delà de la fabrication d'armes, jusqu'à la vie civile. Sous prétexte d'assurer un approvisionnement national en « contre-mesures médicales », Ottawa prévoit des investissements ciblés dans la production biotechnologique, le développement de la main-d'œuvre et la constitution de stocks de produits pharmaceutiques essentiels, en coordination avec les gouvernements alliés. Présentées comme des mesures de préparation aux pandémies et de résilience face aux situations d'urgence, ces dispositions intégreront l'infrastructure de santé publique à la planification de la sécurité nationale. Elles reflètent ainsi la conviction, au sein des cercles dirigeants, que les conflits futurs entraîneront des perturbations prolongées, des urgences de grande ampleur (dont des pertes de vie massives à l'étranger et au pays) et la nécessité d’assurer le fonctionnement des services de santé essentiels en situation de crise.
Enfin, la SID lie directement l'expansion industrielle au Nord canadien et à l'Arctique. La fonte des glaces, l'ouverture de nouvelles routes maritimes et l'intensification des rivalités entre les grandes puissances – le Canada, les États-Unis, les grandes puissances européennes et la Russie – concernant le territoire et les ressources transforment la région en un enjeu stratégique majeur. La construction navale, les infrastructures de surveillance et les systèmes adaptés à l'Arctique sont considérés comme prioritaires pour affirmer les intérêts impérialistes canadiens dans la région polaire.
Le Canada et la course au redécoupage du monde
La bourgeoisie canadienne a été contrainte d'affirmer plus agressivement sa « souveraineté » sur la production militaire suite à la rupture du partenariat militaro-stratégique de plusieurs décennies avec l'impérialisme américain. L’adhésion de l’oligarchie financière américaine, par l’intermédiaire de Trump, à une politique d’« Amérique d’abord » fondée sur le « droit » de Washington à une domination incontestée sur l’hémisphère occidental a exacerbé les conflits entre les deux puissances impérialistes d’Amérique du Nord. Ainsi, l’existence même de l’État fédéral canadien est menacée, compte tenu des menaces répétées de Trump de faire du Canada le 51e État.
La classe dirigeante canadienne a réagi en tentant de diversifier ses relations économiques et ses liens militaro-sécuritaires, une tâche ardue étant donné que les trois quarts de ses exportations sont destinés aux États-Unis et que la coopération militaire via l'OTAN et le NORAD est majeure. Ottawa cherche à renforcer sa coopération avec les puissances impérialistes européennes, elles-mêmes engagées dans des programmes de réarmement massifs, et avec ses alliés de la région Asie-Pacifique, comme le Japon, la Corée du Sud et l'Australie.
Quelle que soit l'issue de ces rivalités inter-impérialistes, il est indéniable que l'oligarchie financière canadienne souhaite intensifier considérablement l'exploitation de la classe ouvrière au pays afin de supporter les coûts supplémentaires liés à sa participation agressive à des guerres de pillage à travers le monde.
Le gouvernement créera une Agence d'investissement pour la défense (AID) indépendante par le biais d'un projet de loi qu'il prévoit de présenter cette année, afin de soustraire la prise de décision concernant les investissements et la conversion de la production civile à la production militaire à tout contrôle démocratique. L'AID soutient que les structures d'approvisionnement actuelles sont trop fragmentées et trop lentes. L’AID consolidera son autorité, accélérera l’attribution de contrats et alignera la politique industrielle sur les objectifs de l’armée. Elle fera, selon le document, « les compromis appropriés afin de servir les intérêts stratégiques du Canada en matière de sécurité ».
Autrement dit, les décisions touchant les dépenses publiques, les priorités industrielles et, par conséquent, les emplois et les moyens de subsistance de millions de travailleurs et de leurs familles seront subordonnées à la « nécessité », du point de vue de la bourgeoisie, d’utiliser les ressources de la société pour la guerre impérialiste.
L’AID intégrera les entreprises canadiennes aux programmes d’approvisionnement multinationaux tels que SAFE (Security Action for Europe) et Readiness 2030, intégrant ainsi l’industrie nationale aux réseaux de production de guerre alliés. Elle orientera également les subventions, le financement de la recherche et les décisions d’approvisionnement vers les « champions » industriels désignés.
La souveraineté stratégique, telle que définie par la SID, s’étend au-delà de la capacité de production pour inclure le contrôle de la propriété intellectuelle, des plateformes technologiques et des chaînes d’approvisionnement.
La stratégie propose également un renforcement du contrôle des investissements et des exportations afin d’empêcher les « acteurs hostiles » d’acquérir des actifs stratégiques. La politique de défense se confond ainsi avec le nationalisme économique et la réglementation en matière de sécurité nationale.
« Équipe Canada » et discipliner la main-d’oeuvre
La SID considère la main-d’œuvre comme une ressource stratégique à mobiliser. La pénurie de main-d’œuvre est identifiée comme un obstacle majeur à l’expansion militaire.
Le gouvernement propose des programmes de formation coordonnés, des voies d’immigration, des systèmes de reconnaissance des titres de compétences et des initiatives de mobilité de la main-d’œuvre visant à orienter les travailleurs vers les industries de la défense. La bureaucratie syndicale est explicitement désignée comme partenaire par le biais d’« alliances sectorielles » reliant employeurs, syndicats et groupes industriels.
Une économie militarisée ne peut tolérer des perturbations prolongées du travail. Partout au Canada, les gouvernements sont déjà intervenus à plusieurs reprises pour réprimer des grèves jugées « perturbatrices pour l’économie » dans des secteurs clés, notamment les docks, les chemins de fer et les services postaux. La logique de la SID plaide en faveur de nouvelles restrictions du droit de grève au nom de la sécurité nationale et de la résilience des chaînes d'approvisionnement.
L’adhésion des syndicats au nationalisme « Équipe Canada », au nom de la lutte contre la guerre commerciale de Trump, fournit le cadre idéologique de cette discipline. On fait croire aux travailleurs que le sacrifice de leur emploi, de leur niveau de vie, voire de leur vie, est nécessaire pour défendre la « souveraineté nationale ». En réalité, cette perspective les isole de leurs frères et sœurs de la classe ouvrière aux États-Unis et à l’international, et les subordonne aux intérêts de leur propre élite dirigeante nationale, qui profite du réarmement et de la guerre.
Des centaines de milliards de dollars consacrés à la militarisation de la société canadienne seront financés par l’austérité, des baisses de salaire et des coupes drastiques dans les services publics et l’aide sociale. Pour la classe dirigeante, des systèmes de santé au bord de l’effondrement, des logements inabordables et un enseignement sous-financé sont le prix à payer pour les investissements dans l’armée et la volonté de l’impérialisme canadien de se tailler une place à la « table » des impérialistes, où se partagent les fruits de l’agression et de la guerre à l’échelle mondiale.
Il n’y a aucune opposition significative au sein de l’establishment politique contre ce programme de guerre de classe. Libéraux, conservateurs, néo-démocrates, verts et Bloc Québécois appuient tous l’augmentation des dépenses militaires. Lori Idlout, porte-parole du NPD en matière de défense, a salué cette stratégie tout en soulevant des préoccupations d’ordre technocratique, déclarant que les Canadiens doivent réaliser les « investissements nécessaires » dans le secteur militaire.
Les travailleurs ne peuvent s’opposer au réarmement du Canada pour la guerre qu’en participant à la lutte pour la construction d’un mouvement mondial anti-guerre. Les travailleurs canadiens doivent s’unir aux travailleurs des États-Unis, d’Europe et du monde entier contre la subordination de la société à la production de guerre. Ce mouvement doit être doté d’un programme socialiste et internationaliste visant à abolir le capitalisme, la source fondamentale de la guerre impérialiste et du militarisme.
(Article paru en anglais le 27 février 2026)
