Le magazine Jacobin propose de subordonner l’opposition anti-guerre aux intérêts de l’impérialisme

Les forces américano-israéliennes bombardent massivement Téhéran, en Iran, le 4 mars 2026.

Le 9 mars, Jacobin, publication en ligne affiliée aux Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), a publié un article d'Eric Blanc intitulé « Pourquoi n'y a-t-il pas de mouvement anti-guerre aux États-Unis ? » Cet article est en réalité un plaidoyer politique pour le Parti démocrate, appelant à subordonner le sentiment anti-guerre aux intérêts de l'impérialisme américain.

Blanc est professeur à l'université Rutgers et membre des DSA et de son groupe Bread and Roses. Ancien membre de l'International Socialist Organization (ISO), aujourd'hui disparue, il contribue régulièrement à Jacobin. Depuis son adhésion aux DSA après l'implosion de l'ISO en 2019, Blanc a maintes fois affirmé que les travailleurs devaient s’orienter vers l'appareil syndical et le Parti démocrate.

Le dernier article de Blanc paraît alors que les sondages montrent qu'une majorité d'Américains s'opposent à la guerre en Iran et que, de toute évidence, aucune guerre de l'histoire américaine moderne n'a bénéficié, à ses débuts, d'un soutien populaire aussi faible.

Le problème majeur auquel est confrontée l’élite dirigeante est le risque que cette opposition généralisée se transforme en un mouvement anti-guerre indépendant, en dehors du cadre du Parti démocrate et de la politique bourgeoise américaine. L'article de Blanc remplit une fonction bien précise dans ce contexte.

Pour expliquer l'absence d'un mouvement anti-guerre, Blanc avance d'abord une série d'explications psychologiques. Les Américains, affirme-t-il, « se sentent impuissants », sont « accablés » par l'ampleur des attaques de Trump et manquent d'« inspiration ».

Face à cette résignation, Blanc propose des « exemples inspirants de luttes victorieuses ». Mais les exemples qu'il cite ne font que souligner la faillite de sa perspective.

Il prend l'exemple du Minnesota et prétend que la « résistance de masse » contre l'ICE a abouti à un résultat « positif ». C'est faux. L'ICE et le CBP poursuivent leurs activités. Les agents fédéraux continuent d'enlever des personnes, et l'administration Trump étend les opérations de l'ICE à travers le pays. Les responsables du Parti démocrate, les autorités locales et l'appareil syndical s'emploient à contenir, détourner et étouffer le soutien à une grève générale visant à abolir la police de l'immigration et à chasser les fascistes de Washington.

Il en va de même pour les appels à la grève générale qui ont émergé de la base à Minneapolis. Ces appels ne provenaient ni des démocrates ni de la bureaucratie syndicale, mais s'opposaient à eux. L'appareil syndical a tout fait pour étouffer ce mouvement, tout comme il n'a rien fait pour mobiliser les travailleurs contre la guerre en Iran, le génocide à Gaza ou la guerre par procuration contre la Russie en Ukraine.

Les arguments de Blanc reposent tous sur un postulat commun : la responsabilité de l'absence de mouvement de masse incombe avant tout à la population elle-même. Les travailleurs et les jeunes, suggère-t-il, sont démoralisés, distraits ou insuffisamment motivés.

Blanc décrit plutôt son propre état d'esprit. Quant aux millions de travailleurs et de jeunes, ils sont en réalité en colère et indignés par la guerre, les inégalités sociales et l'assaut sur les droits démocratiques. Ils cherchent un moyen de lutter. Si un sentiment d'impuissance prévaut, il est dû en grande partie au rôle du Parti démocrate et des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) eux-mêmes, qui alimentent sans cesse un sentiment de démoralisation et l'impression que rien ne peut être fait.

Léon Trotsky, dans son ouvrage « La classe, le parti et la direction », analysait les défaites de la révolution espagnole dues à ceux qui cherchaient à faire porter aux masses la responsabilité de leur propre trahison, « cette ruse classique de tous les traîtres, déserteurs et leurs avocats ». Le contexte est différent, mais Blanc mène une opération similaire.

Après s'être adonné à des considérations psychologiques théoriques, Blanc aborde ce qui constitue pour lui le cœur du problème.

« Le sectarisme », écrit-il, « a contribué à marginaliser l'activité pacifiste ». Le problème, selon ce professeur érudit, est que « plutôt que de construire l'opposition la plus large et la plus profonde possible à l'aide militaire et aux interventions américaines à l'étranger, une trop grande partie du militantisme pacifiste de ces dernières années a privilégié une rhétorique et des slogans aliénants et excessivement radicaux ».

Blanc est particulièrement consterné par « l'énergie militante étonnamment importante déployée pour dénoncer des élues comme Alexandria Ocasio-Cortez », alors même que, selon lui, « elle n'a jamais voté pour l'aide militaire américaine à Israël et s'est opposée avec véhémence à la guerre en Iran ».

Par « sectarisme », Blanc entend l'opposition politique du World Socialist Web Site au Parti démocrate, un parti impérialiste qui soutient la guerre. Et par opposition « la plus large et la plus profonde » possible, il entend la subordination au Parti démocrate. Autrement dit, il propose un « mouvement pacifiste » subordonné aux intérêts de l'impérialisme américain.

En réalité, Blanc ne mentionne jamais directement le Parti démocrate dans tout son article, car son objectif est de dissimuler son rôle. Des membres de ce qu'on appelle le « parti d'opposition » à Washington se préparent déjà à offrir à Trump des milliards de dollars supplémentaires de fonds du Pentagone pour poursuivre la guerre impérialiste contre l'Iran. Politico rapportait la semaine dernière que « plusieurs démocrates de la commission des forces armées du Sénat n'excluent pas de soutenir un financement accru du Pentagone », notamment « le sénateur Jack Reed (Rhode Island), ainsi que les sénateurs Gary Peters (Michigan), Tim Kaine (Virginie) et Elissa Slotkin (Michigan). »

Slotkin a déclaré : « Je dois connaître les objectifs et le plan [...] Je n'exclus rien. Nous sommes impliqués. »

Quant à Ocasio-Cortez, également membre des DSA, l'affirmation de Blanc selon laquelle elle « n'a jamais voté pour l'aide militaire américaine à Israël » est une fiction politique.

Ocasio-Cortez a œuvré à plusieurs reprises pour piéger l'opposition de gauche au sein du Parti démocrate. Elle a soutenu Biden alors que son administration armait et finançait la destruction de Gaza. Lors des manifestations de masse contre le génocide qui ont éclaté en 2023, Alexandria Ocasio-Cortez a joué un rôle crucial en désorientant politiquement le mouvement.

Elle a accueilli des lobbyistes pro-israéliens sur un forum en ligne qui qualifiait d’« antisémites » les critiques de l’offensive israélienne contre Gaza, offrant ainsi une tribune au discours utilisé par le Parti démocrate et les administrations universitaires pour discréditer les étudiants manifestants. Même lorsqu’elle formulait occasionnellement des critiques rhétoriques de l’offensive, celles-ci étaient systématiquement accompagnées de réaffirmations de son soutien à la politique du Parti démocrate et aux systèmes de « défense » militaires israéliens.

Quels que soient les désaccords tactiques qui puissent exister au sein du Parti démocrate quant au ton, au message ou au moment choisi, l’enjeu fondamental est qu’il défend l’impérialisme et le capitalisme américains. Le fait qu’Ocasio-Cortez se qualifie parfois de socialiste rend son rôle d’autant plus insidieux. Elle n'est pas la cible des polémiques du WSWS parce qu'elle serait une politicienne bourgeoise unique ou exceptionnelle, mais en raison du rôle qu'elle et les Socialistes démocrates d'Amérique dans leur ensemble jouent pour désorienter les travailleurs et les jeunes en quête d'une alternative au capitalisme.

Quant à Mamdani, l'autre figure de proue des DSA, que Blanc ne mentionne pas, il a serré la main de Trump à la Maison-Blanche quelques jours avant l'attaque criminelle contre l'Iran.

Ce à quoi Blanc et les DSA s'opposent en réalité catégoriquement, c'est un véritable mouvement pacifiste ancré dans la classe ouvrière et qui lutte pour l'unité internationale de celle-ci afin de mettre fin au capitalisme et d'instaurer le socialisme. Ils rejettent toute perspective qui ne s’adresse pas aux bellicistes et à leurs complices, mais qui cherche plutôt à stopper la guerre par l'action de masse de la base, notamment par les grèves et l'organisation indépendante des travailleurs et des jeunes sur les lieux de travail, dans les écoles et les quartiers.

Blanc propose plutôt comme stratégie centrale un mouvement « quitGPT », qui ne mènera à rien. Il écrit ensuite que l'élection présidentielle de 2028 doit être, « en partie », un « référendum » sur les dépenses militaires, la guerre impérialiste et le soutien à Israël.

On conseille aux travailleurs de ne pas construire de mouvement indépendant maintenant, mais de canaliser l'opposition vers le Parti démocrate et d'attendre les prochaines élections. C'est un programme qui conduit à la paralysie politique.

De plus, il ignore la trajectoire politique réelle du régime. Trump a menacé de briguer un troisième mandat, a parlé ouvertement de prolonger son emprise sur le pouvoir et appelle à l'adoption de la loi anti-électorale « SAVE America Act », tandis que ses alliés politiques menacent de déployer des agents de l'immigration aux bureaux de vote en novembre. Orienter les travailleurs et les jeunes vers 2028 dans ces conditions revient à leur conseiller de se soumettre à une classe dirigeante qui accélère sa course vers la dictature et la guerre mondiale.

Alors que la classe dirigeante fonce vers la guerre et la dictature, la classe ouvrière, qui représente la grande majorité de la société, va dans la direction opposée. Dans la dernière année, des millions de personnes ont participé aux manifestations « No Kings » aux États-Unis et à l'international. Face aux menaces de l'extrême droite et aux violences policières, des lycéens américains manifestent quotidiennement en soutien à leurs frères et sœurs immigrés.

Les bases sociales d'un véritable mouvement pacifiste de masse existent. Le problème n'est pas le manque de colère populaire, mais la subordination des travailleurs et des jeunes aux démocrates, à la bureaucratie syndicale et au système capitaliste.

Il s'agit de créer des comités de base dans les lieux de travail, les écoles et les quartiers, indépendants des partis capitalistes et de l'appareil syndical, et d'unir les travailleurs par-delà les frontières nationales, dans une lutte commune contre la guerre et le système qui l’engendre.

L'article de Blanc dans Jacobin n'explique pas l'absence de mouvement anti-guerre aux États-Unis. C'est de la propagande visant à empêcher l'émergence d'un tel mouvement.

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