La Toronto Film Critics Association en profonde crise après avoir censuré des propos pro-palestiniens

La décision de censurer un commentaire pro-palestinien lors du discours de remerciement de l'actrice et réalisatrice canadienne Elle-Máijá Tailfeathers a plongé la Toronto Film Critics Association (Association des critiques de cinéma de Toronto, TFCA) dans une crise qui menace son existence même.

Elle-Máijá Tailfeathers [elle-maija-tailfeathers.com]

Tailfeathers, actrice et réalisatrice autochtone primée, n'a pas pu assister au gala 2026 de l'Association pour recevoir le prix de la meilleure interprétation dans un second rôle dans un film canadien pour son interprétation dans le drame Sweet Angel Baby. Elle a enregistré un discours de remerciement vidéo, suivant les instructions de l'organisation.

Dans cette courte vidéo, elle déclarait entre autres :

Pendant le tournage de Sweet Angel Baby, le 7 octobre [2023] est survenu et tout a basculé. Je tiens à exprimer ma profonde solidarité avec le peuple palestinien qui subit ce génocide et je remercie tous ceux qui, dans ce milieu, ont eu le courage de prendre la parole.

Ces remarques brèves mais politiquement importantes, 51 mots prononcés en 20 secondes, ont été coupées de l'enregistrement vidéo de la cérémonie de remise des prix.

L'actrice a réagi à cet acte flagrant de censure politique dans une lettre ouverte de principe, reproduite par le Hollywood Reporter et d'autres médias.

« C'est avec regret que je vous informe que je dois redonner le prix, la direction de la TFCA ayant choisi de censurer mes propos sur la Palestine. N'ayant pu assister au gala à Toronto, j'ai envoyé un discours de remerciement par vidéo. » Tailfeathers a ensuite répété la partie censurée de son discours.

Elle a poursuivi :

Je crois qu’il est juste de citer directement le courriel de Johanna Schneller, puisqu’elle est votre présidente et qu’elle parle en votre nom. Voici donc ce qu’elle a dit concernant la censure de mes propos :

« En bref, nous avons raccourci votre vidéo (d’ailleurs, nous avons aussi raccourci celles d’autres personnes). Toutes les vidéos duraient environ une minute. Nous avons conservé la minute que nous considérions comme la plus importante et la plus représentative, celle où vous expliquiez à quel point votre rôle dans le film était rare au cinéma et où vous remerciiez le réalisateur. Nous pensions que c’était ce qui reflétait le mieux l’esprit de votre discours d’acceptation et l’esprit du film en général [...]

« Mais l’équipe de production et moi-même avons bien sûr longuement discuté au préalable ; ces coupes n’ont pas été prises à la légère. Nous n’avons absolument pas cherché à censurer vos opinions politiques. Personnellement, il se trouve que je les soutiens [...] »

À cela, on ne peut que répondre : épargnez-nous de tels « soutiens », qui ne font que faire ce qu’ils prétendent vouloir éviter ! Selon la direction, la censure du discours politique de Tailfeathers était un accident, fruit d’une « longue discussion » au sein de l’équipe de production ! Quelle hypocrisie !

Personne d’intègre, artistiquement ou politiquement, ne croit aux paroles de Schneller, pas même Schneller elle-même, qui a démissionné de son poste avec 16 autres membres de l’organisation (qui en compte 46) suite à cet incident. Cette censure manifestement sans principes, et la réaction de principe de Tailfeathers, ont plongé l’organisation dans une profonde crise.

Sweet Angel Baby­

Comme tout étudiant en deuxième année d’école de cinéma le sait, la décision de montage – ce qu’il faut couper, ce qu’il faut garder – est une forme d’expression à part entière. La décision de supprimer une déclaration qui n’est pas seulement une expression de compassion morale envers les Palestiniens souffrants, mais qui implique une défense du droit des Palestiniens à la résistance armée contre Israël ne saurait raisonnablement être imputée à un simple désir de concision ou à des contraintes de temps. Surtout pas dans le contexte politique actuel. Il s'agit d'un acte de censure politique, d'une lâche et opportuniste adaptation à un climat social de plus en plus réactionnaire, qui exige le silence de tous ceux qui s'opposent à l'utilisation du génocide comme instrument de la politique impérialiste, afin que ce génocide puisse se perpétuer en toute impunité.

Avec le lancement par les États-Unis et Israël d'une guerre d'agression impérialiste non provoquée contre l'Iran et le Liban, le génocide s'étend.

Tailfeathers l'a d'ailleurs qualifié ainsi, déclarant : « La neutralité est une forme de violence ; choisir l'apolitisme est un acte politique. » Elle a décrit l'impact de la montée du climat de réaction sur sa propre carrière artistique.

Je suis également au courant des conversations secrètes qui ont eu lieu entre des personnes influentes de ce milieu concernant mes opinions sur la Palestine, ce qui a probablement nui à ma carrière et à mes revenus. Les rumeurs vont bon train et ce milieu est petit. Je refuse de me taire et je refuse de me ranger du mauvais côté de l'histoire pour apaiser ceux qui abusent de leur pouvoir.

Ces « conversations » sont sorties des coulisses. Elles sont désormais proclamées depuis la tribune des institutions culturelles comme des politiques publiques, alignant le monde de la « culture » officielle sur celui de la politique officielle, déjà embourbé jusqu'aux genoux dans le sang et la fange, et prêt à s'y enfoncer jusqu'au cou.

Lors d'une table ronde au Festival international du film de Berlin en février, la retransmission en direct a été interrompue dès qu'un journaliste a posé la question suivante :

La Berlinale, en tant qu'institution, a fait preuve d'une solidarité notoire envers les peuples iranien et ukrainien, mais jamais envers la Palestine, même aujourd'hui. Compte tenu du soutien du gouvernement allemand au génocide à Gaza et de son rôle de principal financeur de la Berlinale, quelle est votre position en tant que membre du jury [...] ?

Comme pour clore le débat, le président de la table ronde, le réalisateur de renommée internationale Wim Wenders, a répondu : « Nous devons rester à l'écart de la politique, car si nous réalisons des films ouvertement politiques, nous entrons dans le champ politique ; or, nous sommes le contrepoids à la politique. »

Bae Doona (à gauche) et le président du jury, Wim Wenders, durant la conférence de presse du jury de la Berlinale, Festival international du film de Berlin, le jeudi 12 février 2026 [AP Photo/Scott A Garfitt]

Les propos scandaleux de Wenders et la censure de la prise de position de Tailfeathers en faveur des Palestiniens révèlent à quel point la culture officielle ne sert pas de contrepoids à la politique, mais en est l'un des piliers essentiels, renforçant l'idéologie de la classe dirigeante et l'impérialisme mondial. C'est le seul rôle qui sera désormais toléré.

Si le Festival de Berlin a prétendument « manifesté sa solidarité avec les peuples iranien et ukrainien », c'était surtout pour justifier les guerres d'agression impérialistes menées contre l'Iran et la Russie, sous le prétexte fallacieux que ces crimes sont perpétrés au nom de la défense des « droits de l'homme ». Si la lutte des Palestiniens est une abomination pour des gens comme Wenders et l'ancien comité dirigeant de la TFCA, c'est parce qu'ils savent pertinemment que leur propre carrière est en jeu s'ils osent contester le discours officiel.

Dans la sphère culturelle bourgeoise, les États capitalistes et de puissants groupes de pression sionistes exercent une pression énorme pour mettre en œuvre une politique de « Gleichschaltung » – l'alignement de la culture officielle sur les politiques criminelles de l'impérialisme, afin de les justifier, de les excuser ou de les camoufler.

Le refus de principe de Tailfeathers de se soumettre à cette politique a suscité des réactions chez certains critiques de cinéma torontois. Mais la qualité de certaines de ces réactions révèle aussi bien l'effet néfaste de l'idéologie de la classe dominante sur la culture officielle que l'acte de censure lui-même.

Radheyan Simonpillai, critique de cinéma pour l'émission Your Morning de CTV et chroniqueur de culture populaire pour CBC Radio, a notamment rédigé sa lettre de démission de la TFCA non pas en termes de défense des Palestiniens, mais dans le langage officiellement accepté de la politique de l’identité, déclarant :

Je ne peux en toute conscience participer à une organisation qui a ouvert la cérémonie des prix par une reconnaissance territoriale, puis a minimisé le seul discours de remerciement prononcé par une artiste autochtone.

Pourtant, Tailfeathers n'a pas été censurée parce qu'elle est autochtone, mais à cause de sa défense des Palestiniens ! Mais ce fait reste tabou pour Simonpillai. Nul doute qu'un simple commentaire de compassion pour les Palestiniens mettrait son propre emploi à CTV et à CBC en péril.

Les préoccupations artistiques de Tailfeathers puisent dans son expérience personnelle en tant qu'autochtone, mais ces expériences trouvent également un écho plus large auprès de la classe ouvrière dans son ensemble, qui a vécu des expériences similaires. Elle est connue pour avoir coréalisé le film de 2019, The Body Remembers When the World Broke Open, qui a remporté le prix TFCA du meilleur film canadien et le prix Écrans canadiens 2020 de la meilleure réalisation. Le film raconte la rencontre fortuite de deux femmes, dont l'une est victime de violence conjugale. Tailfeathers interprète également le rôle d'Áila, qui accueille Rosie, victime de violence, et l'encourage à demander de l'aide pour échapper à son agresseur. Le film a été présenté au Festival international du film de Toronto en 2019.

Son engagement pour ces questions et sa défense inébranlable de la lutte des Palestiniens contre la barbarie d'Israël et de ses financiers impérialistes sont à accueillir.

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