L'Union européenne pose des conditions à une participation à la guerre contre l'Iran

Le président Donald Trump rencontre le chancelier allemand Friedrich Merz dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, le mardi 3 mars 2026, à Washington. [AP Photo/Mark Schiefelbein]

L'Union européenne (UE) a fermement rejeté l'appel du président américain Donald Trump à participer à une opération militaire dans le détroit d'Ormuz. «Personne ne souhaite être entraîné dans cette guerre», a déclaré la commissaire européenne aux Affaires étrangères, Kaja Kallas, à l'issue d'une réunion des ministres des Affaires étrangères de l'UE tenue lundi à Bruxelles. «Ce n'est pas notre guerre.»

Le chancelier allemand Friedrich Merz et d'autres chefs de gouvernement européens se sont également prononcés contre une participation à cette guerre. «La question n'est pas de savoir si nous allons participer», a déclaré M. Merz. «Nous ne participerons pas.» Concernant l'OTAN, il a affirmé qu'il s'agissait d'une «alliance défensive, et non d'une alliance interventionniste», et que, par conséquent, son implication n'était pas justifiée.

Le président américain Donald Trump avait auparavant exhorté les alliés européens à aider à sécuriser cette voie maritime, bloquée par l'Iran depuis l'attaque américano-israélienne, et avait menacé l'OTAN de conséquences en cas de refus.

«Il est tout à fait normal que ceux qui bénéficient du détroit [d’Ormuz] contribuent à ce qu'aucun incident grave ne s'y produise», a déclaré Trump au Financial Times. «En l'absence de réaction ou en cas de réaction négative, je pense que cela portera gravement atteinte à l'avenir de l'OTAN.» Il a réitéré cette menace lors d'une conférence de presse lundi.

Le «non» de l'Europe ne signifie pas un rejet de la guerre criminelle menée contre l'Iran, ni l'exclusion d'une éventuelle intervention militaire européenne. Les Européens ne veulent simplement pas s'engager dans une guerre sur l’issue de laquelle ils n'ont aucune influence. Ils veulent faire monter le prix de leur participation.

Il y a à peine deux semaines, juste après le début de la guerre, Merz avait assuré Trump de son soutien. «Nous sommes d'accord pour dire que ce terrible régime de Téhéran doit partir, et nous discuterons de ce qui se passera le lendemain de sa chute», avait-il déclaré lors de sa récente visite à la Maison Blanche.

Mais depuis, il est devenu évident que Trump ne s'était pas engagé dans une guerre limitée qui aurait fait s'effondrer le régime iranien comme un château de cartes. L'Iran s'est montré bien plus résistant que ne l'avaient imaginé les faucons bellicistes de Washington et Tel-Aviv. Il a mené des frappes de représailles sur huit pays et bloqué le détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième des approvisionnements mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié, ainsi que 13 pour cent des exportations mondiales d'engrais.

Si le blocus persiste pendant des semaines ou des mois, les conséquences pour l'économie mondiale seraient catastrophiques. Le prix du carburant et du chauffage, qui a déjà fortement augmenté, s'envoleraient encore davantage, tout comme le prix des denrées alimentaires. L'industrie chimique, qui dépend du pétrole comme matière première, serait également gravement touchée. La perturbation des chaînes d'approvisionnement mondiales se répercuterait sur la quasi-totalité des secteurs de l'économie.

L'administration Trump réagit en préparant une offensive terrestre qui menace d'embraser tout le Moyen-Orient. Trump, qui n'a ni informé ni consulté les alliés de l'OTAN au sujet de ses plans de guerre, exige désormais leur soutien sous forme d'ultimatum.

Les puissances européennes sont indignées, mais pas hostiles. Elles œuvrent depuis des années à un changement de régime en Iran et soutiennent les sanctions économiques imposées au pays. Elles ont appuyé le génocide israélien à Gaza, qui a également servi de préparation à la guerre contre l'Iran. Elles veulent assurer leur part dans le nouveau partage du Moyen-Orient et sont directement touchées par le blocus du détroit d'Ormuz. Mais elles posent des conditions. Elles veulent garantir que leurs propres intérêts soient protégés.

Le principal enjeu ici est la poursuite de la guerre contre la Russie en Ukraine. L'Iran est en effet l'un des plus proches alliés de la Russie, et une défaite dans ce pays affaiblirait celle-ci. Pourtant, à court terme, la guerre joue en faveur de Moscou. L'Ukraine ne dispose pas des armes actuellement déployées dans le Golfe, et la hausse des prix de l'énergie renfloue les caisses de l'État russe, que les sanctions internationales visaient justement à assécher.

L'assouplissement des sanctions sur le pétrole russe par Trump, visant à atténuer les conséquences du blocus d'Ormuz, a suscité l'indignation en Europe. Selon l'ancien ambassadeur d'Allemagne à Moscou, Rüdiger von Fritsch, la Russie a engrangé six milliards d'euros supplémentaires depuis le début de la guerre en Iran.

Wolfgang Ischinger, président de la Conférence de Munich sur la sécurité, a donc recommandé aux puissances européennes de conditionner leur participation à la guerre contre l'Iran à des contre-exigences: «Que les États-Unis se réengagent directement en Ukraine, que le train de sanctions américaines contre la Russie, prévu de longue date, soit enfin mis en œuvre.»

Ischinger a exigé que la question ukrainienne, la situation à Gaza et le dossier iranien soient coordonnés entre les alliés, «comme c'était l'usage par le passé». Il a ajouté qu'un Trump en colère pourrait aggraver la situation en Ukraine encore plus qu’elle ne l’était déjà.

Les Européens refusent de se soumettre à l'autorité des États-Unis, qu'ils perçoivent de plus en plus comme un adversaire et un rival. Ils ne veulent pas être entraînés dans une guerre longue et désastreuse menée par les États-Unis, comme en Afghanistan. Ils craignent qu'un effondrement provoqué par les États-Unis du pouvoir d'État en Iran et une fragmentation ethnique du pays n'entraînent une guerre civile et un exode massif de réfugiés vers l'Europe. C'est pourquoi la nouvelle que les États-Unis armaient des groupes kurdes contre le régime de Téhéran ont suscité des protestations en Europe.

Emmanuel Macron, le président de l’ancienne puissance coloniale française est celui qui défend le plus énergiquement une intervention militaire européenne indépendante des États-Unis dans la région.

Le 11 mars, à l'initiative de la France, qui assure actuellement la présidence du G7, les pays du G7 se sont engagés à garantir la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz. Il s'agissait d'une mission «purement défensive» d'escorte de pétroliers et de porte-conteneurs, qui ne débuterait pas immédiatement mais «dès que possible après que ne s’achève la phase la plus intense du conflit». Cette initiative s'inspire de l'opération Aspides de l'UE, qui protège les navires marchands entre le golfe d'Aden et la mer Rouge contre les attaques des milices houthies yéménites.

Le caractère prétendument « défensif » de cette mission est toutefois contredit par le fait que Macron a dépêché une flotte navale en Méditerranée orientale, ce qui est sans précédent pour la France, et qui, selon ses déclarations, pouvait être déployée dans le détroit d'Ormuz.

Cette flotte comprend huit frégates, deux porte-hélicoptères et le porte-avions Charles de Gaulle, équipé de divers systèmes d'armes, de 30 avions de chasse Rafale et de plusieurs hélicoptères et avions de reconnaissance. Un sous-marin français, ainsi que des frégates néerlandaises, italiennes, espagnoles et grecques, accompagnent également cette armada.

Le Royaume-Uni, pays membre de l'OTAN mais non de l'UE, participe également au déploiement militaire au Moyen-Orient. « En fin de compte, nous devons rouvrir le détroit d'Ormuz pour garantir la stabilité du marché. Ce n'est pas une tâche simple. C'est pourquoi nous travaillons avec tous nos alliés, notamment nos partenaires européens, à l'élaboration d'un plan collectif viable permettant de rétablir la liberté de navigation dans la région au plus vite et d'atténuer les répercussions économiques, » a déclaré le Premier ministre Keir Starmer lors d'une conférence de presse.

Starmer a toutefois insisté sur le fait qu'il ne permettrait pas que le Royaume-Uni soit entraîné dans «la guerre plus large». Il a envoyé le destroyer spécialisé dans la défense aérienne HMS Dragon en Méditerranée orientale et a placé le porte-avions HMS Prince of Wales en état d'alerte renforcée.

L'Allemagne n'est représentée en Méditerranée orientale que par la frégate Nordrhein-Westfalen et a déployé 280 soldats pour combattre Daech dans le nord de l'Irak, à Bagdad et en Jordanie. En concertation avec l'UE et l'OTAN, elle concentre ses forces sur le flanc est de l'OTAN et dans l'Atlantique Nord en vue d'une confrontation avec la Russie.

Contrairement à la Grande-Bretagne et à la France, qui n'ont autorisé les États-Unis à utiliser leurs bases pour la guerre contre l'Iran qu'après quelques hésitations initiales, l'Allemagne n'a fait aucun problème. La base aérienne de Ramstein surtout, où sont stationnés quelque 9 000 soldats américains, est indispensable comme plaque tournante et base logistique pour les guerres américaines au Moyen-Orient.

Malgré l’affirmation de Kallas que ceci « n’est pas notre guerre », les puissances européennes sont profondément impliquées dans l’attaque de l’Iran – une guerre qui viole le droit international, a déjà fait des milliers de victimes et menace d’embraser toute la région. Elles ne veulent pas rester à l’écart dans la lutte pour le partage du monde entre les grandes puissances.

Cette guerre est menée sur le dos de la classe ouvrière et de la jeunesse, qui en subissent les conséquences désastreuses: hausse des prix, dépenses militaires colossales et rétablissement de la conscription. La guerre et le militarisme sont incompatibles avec la démocratie. À l’instar des États-Unis, où la politique de guerre de Trump s’accompagne d’une attaque frontale des droits démocratiques des travailleurs, la classe dirigeante en Europe recourt elle aussi de plus en plus à la répression.

Au sein des partis traditionnels, aucune opposition sérieuse ne s'est manifestée. Du parti Die Linke (Parti de gauche) allemand au parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), tous ont salué l'assassinat perfide des dirigeants iraniens. Seule la mobilisation de la classe ouvrière internationale sur la base d'un programme socialiste liant la lutte contre les inégalités sociales, la guerre et la dictature à la lutte contre leur cause profonde, le capitalisme, permettra de mettre fin à cette guerre.

(Article paru en anglais le 18 mars 2026)

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