Perspective

La « Mobilisation progressiste mondiale » : un spectacle pathétique à Barcelone

Les 17 et 18 avril, quelque 6 000 personnalités politiques, responsables de partis, bureaucrates syndicaux et autres acolytes se sont réunis à Barcelone pour ce qui était présenté comme la première « Mobilisation progressiste mondiale » (MPM). Ce sommet était convoqué par le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez et le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva sous la bannière de la « défense de la démocratie ».

Toute cette affaire n'était qu'un spectacle de fraude politique.

Il ne s'agissait pas d'un rassemblement d'opposants à l'austérité, à la répression et à la guerre, mais de leurs exécuteurs. Ce n'était pas une mobilisation contre l'extrême droite, mais une conférence des partis et des fonctionnaires d'État dont les politiques ont créé les conditions de sa montée. Ce n'était pas une défense de la démocratie, mais un exercice de propagande politique orchestré par des représentants de gouvernements qui défendent la richesse oligarchique, renforcent le pouvoir répressif de l'État et soutiennent la violence impérialiste à travers le monde.

On a abaissé considérablement le seuil de ce qui passe aujourd'hui pour « progressiste ». Le terme a perdu toute signification. Il englobe désormais pratiquement tous les politiciens situés à gauche d'Attila le Trump. Pour se prétendre « progressiste » aujourd'hui, il suffit d'imposer des politiques socialement régressives avec un ton humanitaire, de verser une larme symbolique pour les pauvres tout en s'attaquant aux salaires et aux services sociaux, d'afficher une sympathie de façade pour les migrants tout en renforçant les frontières contre eux, et de déplorer les massacres impérialistes tout en les finançant, les armant et les défendant.

Jadis, aussi limitée et bourgeoise fût-elle, la notion de « progressiste» impliquait des réformes sociales, la défense des droits démocratiques, l'hostilité envers les privilèges acquis et, dans une certaine mesure, l'opposition aux formes les plus brutales d'exploitation capitaliste. Aujourd'hui, elle désigne la tentative de justifier moralement l'austérité, la répression et la guerre.

La liste des intervenants a clairement pointé la véritable nature de ce rassemblement.

Sánchez, actuel président de l'Internationale socialiste moribonde, dirige un gouvernement qui porte les dépenses militaires à des niveaux records, s'en prend aux migrants et impose l'austérité. Sa coalition avec Sumar remplit la fonction dévolue aux formations de la pseudo-gauche partout dans le monde : camoufler les mesures concoctées par les banques, l'armée et l'État.

Sánchez était accompagné de Lula, autrefois présenté comme la voix des travailleurs et des pauvres, désormais un vétéran de la gestion du capitalisme brésilien. Dans un moment de franchise, Lula a déclaré à Barcelone que les gouvernements « de gauche » avaient instauré l'austérité dès leur arrivée au pouvoir : « Nous sommes devenus le système. » Ces paroles-là étaient vraies. Tout en dénonçant les inégalités à Barcelone, le gouvernement de Lula continue d'approuver l'exploitation pétrolière du bassin amazonien et de se plier aux exigences du capital avec la fiabilité d'un banquier central.

(De gauche à droite) Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez. Le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, et le président du Brésil, Luiz Inacio Lula da Silva. [AP Photo/Ng Han Guan/Abbie Parr/Martin Meissner]

Plus tôt cette année, avant une rencontre avec Trump que Lula souhaitait ardemment mais qui n'a jamais eu lieu, il a approuvé l'invasion et le coup d'État américains au Venezuela [article en anglais], déclarant à propos de Trump que « nous travaillerons ensemble » et que le retour de Maduro, kidnappé, « n'est pas la principale préoccupation ».

Cyril Ramaphosa était également présent. Le président sud-africain n'est pas un simple homme politique. Il est l'un des hommes les plus riches du pays, un millionnaire représentatif de l'ordre bourgeois post-apartheid. Il siégeait au conseil d'administration de Lonmin lorsque l'entreprise a perpétré le massacre de 34 mineurs grévistes en 2012. En tant que président, il a supervisé la mort par famine de plus de 100 mineurs zama zama au début de 2025. Face à la colère grandissante de la population, Ramaphosa déploie l'armée sous prétexte de lutter contre la violence des gangs.

Claudia Sheinbaum était également présente, représentant un gouvernement qui, tout en tenant des propos modérément réformistes, déploie la Garde nationale mexicaine contre les travailleurs et les migrants à la demande de Washington. Plus tôt cette année, suite aux commémorations du renversement de Francisco I. Madero, orchestré par les États-Unis en 1913, Sheinbaum avait invité les Navy Seals américains [article en anglais] à former les forces spéciales mexicaines.

Et puis il y avait les divers représentants de l'impérialisme européen et la longue dégénérescence de la social-démocratie. Parmi eux figurait le vice-chancelier allemand et co-président du Parti social-démocrate, Lars Klingbeil, dont le gouvernement supervise un plan de dépenses militaires et d'infrastructures colossal de 1 000 milliards d'euros visant à rendre l'Allemagne « apte à la guerre ». Selon Klingbeil, qui affirmait en février que c'était la réponse nécessaire de l'Allemagne à un monde où « la force et la puissance redeviennent les principaux moteurs de la politique internationale ».

David Lammy, vice-Premier ministre de Keir Starmer, représentait le Parti travailliste britannique, qui a depuis longtemps abandonné toute prétention à la réforme sociale. L'année dernière, alors qu'il était ministre de la Justice, Lammy a fait obstruction aux avocats et aux médecins qui tentaient de rencontrer des jeunes qui faisaient grève de la faim, arrêtés pour avoir protesté contre le génocide à Gaza. Il était ministre des Affaires étrangères lorsque Peter Mandelson, lié au trafiquant sexuel Jeffrey Epstein, a été nommé ambassadeur aux États-Unis.

Et ainsi de suite. Voilà les rebuts politiques de l'Europe officielle. Ces partis ont passé des décennies à liquider les réformes conquises par la classe ouvrière, à étendre les pouvoirs de l'État répressif, à soutenir la guerre impérialiste et à prétendre ensuite représenter la « gauche ». Ils président, ou aspirent à présider, des États qui s'arment pour la guerre, réduisent drastiquement les dépenses sociales et se préparent à l'affrontement avec la classe ouvrière.

Qualifier un tel rassemblement de « progressiste » ne revient pas seulement à vider le mot de son sens. C'est légitimer une fraude politique.

Bien que présentée comme une réponse aux attaques contre la démocratie, la quasi-totalité des principaux intervenants se sont soigneusement abstenus de mentionner le nom de « Trump », de peur qu'une référence directe au président fasciste des États-Unis ne compromette les perspectives de futurs accords commerciaux et d'ententes d'affaires.

Tout en formulant occasionnellement des critiques rhétoriques à l'égard de la guerre contre l'Iran, tous les principaux partis représentés à Barcelone soutiennent la guerre menée par les États-Unis et l'OTAN contre la Russie. Un mois jour pour jour avant le sommet, le 18 mars, Sánchez a reçu Volodymyr Zelensky au palais de la Moncloa et a annoncé un nouveau plan d'aide militaire d'un milliard d'euros à l'Ukraine pour 2026, portant le soutien cumulé de l'Espagne depuis 2022 à près de 3,8 milliards d'euros.

Les sociaux-démocrates européens présents – Klingbeil, du SPD allemand, co-dirigeant d'un gouvernement devenu l'un des principaux fournisseurs d'armes à l'Ukraine ; Lammy, du gouvernement travailliste britannique, autre soutien majeur de la guerre ; Löfven, associé à l'intégration de la Suède à l'OTAN en raison de ce conflit – ne sont pas des détracteurs de la politique impérialiste. Ils figurent parmi ses représentants politiques.

Bien entendu, nous ne pouvons négliger les représentants des États-Unis. Les deux démocrates américains présents – le sénateur Chris Murphy du Connecticut et le gouverneur du Minnesota, Tim Walz – ont rempli le rôle dévolu au Parti démocrate. Walz a prononcé le nom de « Trump », le qualifiant de « président faible d’esprit et impulsif » qui avait déclenché la guerre contre l’Iran « en l’absence de menace, sans objectifs clairs et sans plan de sortie ». Murphy a déclaré que « Donald Trump cherche à mettre fin à notre démocratie » et que « nous ne sommes pas au bord d’une prise de pouvoir totalitaire, nous sommes en plein dedans ».

Dans leur bouche, de telles phrases sonnent creux. Si les États-Unis sont en pleine transformation totalitaire – et sur ce point, ce que disait Murphy était vrai –, le Parti démocrate ne la combat pas, mais s'y adapte. Il vote des budgets de guerre pour l'appareil militaro-industriel, soutient la machine répressive et bloque tout mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.

Hillary Clinton, l'une des principales instigatrices des opérations de changement de régime qui ont ravagé la Libye et la Syrie, a eu l'honneur de prononcer un discours vidéo. Les organisateurs ont manifestement estimé qu'aucun rassemblement d'imposteurs politiques ne serait complet sans la bénédiction de l'une des grandes prêtresses de changement de régime impérialiste.

Et, d'ailleurs, un tel rassemblement n’aurait pas été complet sans la présence de Zohran Mamdani.

Le nouveau maire de New York, membre des Socialistes démocrates d'Amérique, a diffusé un message vidéo révélateur par son caractère totalement creux. Mamdani, propulsé au pouvoir grâce aux méthodes habituelles de la pseudo-gauche consistant à faire des promesses sociales tout en respectant soigneusement les limites imposées par le Parti démocrate, a remercié Sánchez d'avoir convoqué le sommet, a constaté l'existence de nombreux conflits et crises dans le monde, a souligné le coût élevé des loyers et a appelé à une action collective contre les inégalités.

Ce qu'il n'a pas dit était plus important. Il n'a pas mentionné Trump. Il n'a pas mentionné l'Iran. Il n'a pas mentionné Gaza. Il n'a pas mentionné le Liban. Il n'a pas mentionné les opérations d'expulsion menées contre les immigrants à New York. Il n'a même pas prononcé le mot « guerre ».

Mamdani et les DSA n'ont d'autre but que d’instrumentaliser les idées radicales, de les dépouiller de toute clarté politique et de les réorienter vers l'impasse politique du Parti démocrate. Dans un discours prononcé la semaine dernière à l'occasion de ses 100 jours au pouvoir, Mamdani a axé son bilan sur le colmatage de nid-de-poule, dans ce qu'il a appelé la « politique de nid-de-poule ». Cette expression mérite de perdurer, ne serait-ce que comme un monument involontaire à la faillite politique qu'elle était censée masquer.

Les discours prononcés à Barcelone étaient formulés dans le langage de la « démocratie », des « droits » et de la « justice sociale ». En réalité, les affaires des gouvernements qui y sont représentés se déroulent au travers des contrats d'armement, des approvisionnements en minerais essentiels et des accords commerciaux. Le 19 avril, au lendemain de sa dénonciation des « seigneurs de guerre et magnats de la technologie » qui, selon lui, « détruisent la démocratie, les travailleurs et la nature », Lula s'est rendu en Allemagne pour inaugurer la Foire de Hanovre, le plus grand salon industriel mondial, dont le Brésil était cette année le pays partenaire officiel.

Là, aux côtés du chancelier CDU Friedrich Merz, Lula a célébré l'accord commercial imminent entre l'UE et le Mercosur ainsi qu'une coopération élargie dans les domaines de l'intelligence artificielle, des minerais essentiels et des centres de données. Voilà le véritable contenu du « multilatéralisme » encensé à Barcelone : non pas une solidarité internationale contre la guerre et l'austérité, mais un alignement stratégique et commercial entre puissances capitalistes cherchant à garantir leur accès aux marchés, aux matières premières et aux chaînes d'approvisionnement indispensables à l'économie numérique, à l'industrie de l'armement et au réarmement accéléré de l'Europe.

Les classes dirigeantes de tous les grands pays s'arment jusqu'aux dents. Elles cultivent des mouvements fascistes pour réprimer la classe ouvrière. La guerre contre la Russie, le génocide à Gaza et les bombardements de l'Iran et du Liban ne sont que les prémices d'un nouvel embrasement impérialiste. Et face à tout cela, les « progressistes » réunis à Barcelone ont convenu à 15 accords ; une entente sur les minerais essentiels ; une proposition de l’ONU pour un panel sur les inégalités ; et fixé un objectif de reforestation.

L'effronterie de la situation était presque sidérante. Face à la guerre, à la dictature et à l'effondrement social, ils n'ont répondu que par du vent bureaucratique.

L'opposition feinte à Trump, dépouillée de tout verbiage, se résume à ceci : une demande de modérer son discours, de consulter ses alliés et de respecter l'étiquette diplomatique avant d'ordonner le prochain bombardement – et de poursuivre la guerre contre la Russie.

La tâche qui incombe à la classe ouvrière n'est pas de faire pression sur ces personnes, ni de se soumettre à leurs exigences. Il s'agit de rompre politiquement avec les partis qu'ils représentent – le Parti démocrate aux États-Unis, le PSOE, le PT, le SPD, le Parti travailliste et leurs satellites de pseudo-gauche – et de construire dans chaque pays un mouvement ouvrier indépendant, armé d'un programme socialiste international.

C’est le seul fondement sur lequel on puisse se battre contre le fascisme, la dictature et la guerre impérialiste. Rien à Barcelone ne s’orientait dans ce sens. Tout était conçu pour l’empêcher.

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