Le soulèvement en cours de dizaines de milliers de travailleurs dans la ceinture manufacturière qui entoure Delhi, la capitale et la plus grande zone urbaine de l'Inde, se heurte à une répression étatique qui s’intensifie. Agissant sur l’ordre du BJP – le parti suprémaciste hindou qui détient le pouvoir au niveau national, à Delhi et dans les États voisins de l'Uttar Pradesh et de l'Haryana – la police a arrêté des centaines de travailleurs qui protestaient contre des salaires de misère et des conditions de travail brutales, ainsi que des dizaines de militants qui les appuient.
Plus de 400 travailleurs ont été arrêtés dans la région de la capitale nationale (RCN) depuis le début de la révolte ouvrière, le 10 avril. La police élargit désormais son champ d'action pour appréhender et arrêter les jeunes militants syndicaux et politiques qui ont manifesté leur solidarité avec les manifestations ouvrières en relayant leur situation et leur résistance sur les réseaux sociaux et en prononçant des discours sur divers lieux de grève. La police a faussement affirmé que ces militants étaient la cause principale des troubles ouvriers, les qualifiant d'instigateurs. Dans une campagne de dénigrement évidente, les autorités ont également laissé entendre que certains d'entre eux pourraient être de mèche avec le Pakistan, rival acharné de l'Inde.
La police a commencé à cibler systématiquement les militants après que le ministre en chef de l'Uttar Pradesh (UP), le fasciste hindou Yogi Adityanath, a qualifié les protestations des travailleurs de « complot organisé » visant à « perturber la paix et le progrès à un moment où l'État avance régulièrement vers le développement et la stabilité ».
Le 18 avril, Aditya Anand, un jeune militant syndical, a été arrêté dans une gare de la ville de Tiruchirappalli, dans l'État méridional du Tamil Nadu, par des équipes de la police de l'Uttar Pradesh qui avaient parcouru environ 2500 km pour le capturer. Une récompense de 100 000 roupies avait été offerte pour son arrestation. Bien qu'il soit titulaire d'une licence en ingénierie, Aditya est sans emploi.
La police de l'Uttar Pradesh se déploie dans tout le pays pour arrêter des militants politiques au seul motif qu'ils ont participé à des manifestations ouvrières. À ce jour, elle aurait arrêté au moins 63 personnes à travers le pays, sans compter les centaines de travailleurs qui ont été jetés en prison.
La police a décrit Aditya Anand comme le « cerveau » de la violence survenue le lundi 13 avril dans la commune de Noida, à environ 25 km de New Delhi, où se trouvent les bâtiments du parlement indien. Ce que la police et les médias bourgeois indiens ont qualifié de « violence » a eu lieu après que la police a lancé un assaut frontal contre les travailleurs, les frappant sans pitié à coups de matraque et traînant les travailleurs détenus dans les rues. Après cet assaut, les travailleurs se sont défendus en lançant des pierres et des pétards sur la police et en renversant des véhicules de police. D'autres véhicules ont été incendiés par des inconnus.
Anand a été inculpé de plusieurs infractions pénales, notamment d'incitation à la violence et de dégradation de biens publics. La police lui a également signifié un mandat d'arrêt sans possibilité de libération sous caution, validé par un tribunal local. Avant l'arrestation d'Anand, deux personnes que la police a qualifiées de complices – Manisha Chauhan et Rupresh Rai – ont également été arrêtées. Le lendemain de l'arrestation d'Anand, la police a arrêté deux autres personnes : Himanshu Thakur à New Delhi et Satyam Verma à Lucknow, dans l'État de l'Uttar Pradesh. Ce qu'ils ont tous en commun, c'est d'être des militants d'un groupe de défense des droits des travailleurs appelé Mazdoor Bigul (Le clairon des travailleurs). Leur seul « péché » a été de documenter et de faire connaître la misère de ces travailleurs opprimés via les réseaux sociaux et de participer à leurs manifestations.
Après l'arrestation d'Anand, la commissaire de police de Noida, Laxmi Singh, a déclaré de manière sensationnaliste à la presse que « la violence qui s'est produite à Noida était une activité de mauvaise foi, organisée à l'échelle internationale ». La commissaire de police n'a fourni aucune preuve à l'appui de cette affirmation. Elle s'est contentée de répéter une allégation propagée pour la première fois par le ministre en chef Adityanath, selon laquelle il pourrait y avoir une « connexion pakistanaise » derrière le soulèvement ouvrier.
Poursuivant ses remarques, la commissaire Singh a déclaré : « Les noms de Manisha Chauhan, Rupesh Rai et Aditya Anand sont apparus en lien avec l'incitation à la violence. Rupesh voyage continuellement à travers le pays depuis 2018, et Aditya depuis 2020 ; partout où une agitation a lieu, ils sont présents. Rupesh Rai se présente comme un conducteur d'auto-rickshaw, tandis qu'Aditya est au chômage ». La commissaire de police de Noida a en outre accusé les trois militants d'avoir prononcé des « discours incendiaires, provoquant ainsi les travailleurs ».
Contrairement à ces affirmations sensationnalistes et profondément préjudiciables, Akash Anand, le frère d'Aditya, consterné, a déclaré à l'Indian Express : « Il réclamait simplement un salaire équitable pour les ouvriers, est-ce si mal ?» Il a poursuivi : « Il a toujours eu une approche humaniste envers tout le monde. Nous possédons même une vidéo où l'on voit Aditya supplier les ouvriers de manifester pacifiquement, mais personne ne veut nous écouter. »
Aditya Anand aurait désormais « avoué son implication dans le crime ». Cela laisse supposer que la police a eu recours à des coups ou à la torture pour lui arracher des aveux. La police indienne est tristement célèbre pour ses mauvais traitements infligés aux détenus et pour son recours aux aveux forcés afin de condamner les personnes démunies et les opposants au gouvernement à de longues peines de prison.
Les avocats de certains des prévenus ont qualifié les détentions de totalement illégales, arguant que la police a violé les procédures de droit les plus élémentaires. L'avocat de la défense Kabir Gupta, qui représente Aditya Anand, a déclaré au Times of India : « Les arrestations sont illégales car elles ont été effectuées sans respecter la procédure juridique. À moins que les motifs de l'arrestation ne soient divulgués et que notre client ne reçoive un procès-verbal d'arrestation, les arrestations ne peuvent être qualifiées de légales ».
Le sort des centaines de travailleurs arrêtés est possiblement encore plus tragique. Le tribunal exige que leurs familles versent une caution draconienne de 20 000 roupies pour leur libération. Devi, l'épouse du travailleur emprisonné Anand Kumar Ram – faussement accusé de meurtre, d'émeute et d'agression – a fait un voyage pénible de plus de 1000 km en train de nuit depuis l'État du Bihar, dans l'est du pays. Elle a raconté à la presse que son mari avait été appelé par les ressources humaines de l'usine où il travaille, puis emmené dans un jardin où la police l'attendait. Elle a demandé avec découragement : « Comment pouvons-nous réunir 20 000 roupies (215 $) alors que mon mari ne gagne que 11 000 roupies par mois (118 $) ? »
La classe dirigeante indienne a une longue tradition de criminalisation des luttes ouvrières. L'un des cas les plus notoires a été le coup monté et le harcèlement dont a été victime l'ensemble de la direction du Syndicat des travailleurs de Maruti Suzuki (MSWU), un syndicat indépendant nouvellement formé qui avait mené une série d'actions militantes en 2011-2012. À la suite d’une altercation provoquée par l’entreprise et d’un mystérieux incendie survenu en juillet 2012 à l’usine Maruti Suzuki de Manesar, dans l’État d’Haryana, treize dirigeants du MSWU ont été accusés à tort de meurtre. Après cinq ans de prison et un procès truqué au cours duquel le juge a délibérément bafoué la loi, les treize ont été condamnés à la prison à vie. Bien que les onze dirigeants du MSWU encore en vie soient actuellement en liberté sous caution dans l’attente de la décision de la cour concernant leur appel, ils risquent une nouvelle incarcération et continuent de souffrir de cette terrible épreuve.
Les mesures draconiennes utilisées par les autorités pour réprimer l'opposition ouvrière découlent de leur détermination à rassurer le capital national et étranger sur le fait que l'Inde leur garantira des profits toujours plus élevés dans des conditions de turbulences économiques mondiales grandissantes, encore aggravées par les tarifs douaniers de Trump et maintenant par la guerre criminelle américano-israélienne contre l'Iran. Si l'attaque contre les travailleurs de Noida a été menée par le BJP, les gouvernements des États dirigés par l'opposition ont de la même manière lâché la police sur les travailleurs protestataires et invoquent régulièrement les lois sur les services essentiels pour briser les grèves. Beaucoup mettent également en œuvre aujourd’hui les « Codes du travail » introduits par le Premier ministre Narendra Modi et son gouvernement BJP pour éliminer les protections statutaires, même minimales, de la classe ouvrière indienne déjà hautement exploitée.
Le World Socialist Web Site condamne les arrestations, l'emprisonnement et les poursuites contre les travailleurs et les militants syndicaux de Noida. Ces actions visent à réprimer la résistance ouvrière et à réduire au silence l'opposition de gauche, surtout celle qui cherche à soutenir les luttes de la classe ouvrière. Les travailleurs, les jeunes et les intellectuels socialistes en Inde et dans le monde entier doivent dénoncer fermement et faire connaître ce scandale et exiger la libération immédiate de ces prisonniers de la guerre de classe.
