Conférence à l’université Humboldt de Berlin

Halte à la guerre contre l’Iran !

Nous publions ici le texte de la conférence donnée par Johannes Stern, rédacteur en chef de l'édition allemande du World Socialist Web Site, le 30 avril 2026 à l'Université Humboldt de Berlin, à l'invitation de l'IYSSE.

Je voudrais commencer par une mise en garde.

Que personne ne se laisse berner par ce prétendu cessez-le-feu. Que personne ne croie que le danger est passé. Que personne ne se fasse d'illusions : les classes dirigeantes de Washington, Berlin, Londres ou Paris ne se sont pas soudainement tournées vers la diplomatie.

Ce à quoi nous assistons n'est pas une résolution pacifique. Au mieux, une brève pause avant la prochaine escalade.

Ces derniers jours, les menaces renouvelées de Trump ont une fois de plus démontré à quel point la situation est explosive. Hier encore, Trump écrivait sur Truth Social : « L'Iran est incapable de se coordonner. Ils ne savent pas comment conclure un accord sur les armes nucléaires. Ils feraient mieux de se ressaisir rapidement ! » Il a également publié un mème généré par IA le montrant portant des lunettes de soleil et tenant une mitrailleuse devant un décor représentant un Iran détruit, avec la légende : « FINI M. GENTIL ». Si la menace d’anéantir une « civilisation » entière était encore qualifiée de « monsieur gentil » dans la mise en scène de Trump, cela révèle toute l’étendue de sa soif d’annihilation qui, dans sa dépravation politique et morale, rappelle effectivement le langage et la politique des nazis.

Capture d’écran de la dernière menace de Trump contre l’Iran

Il ne s’agit pas d’une exagération rhétorique. C’est une description lucide d’une classe dirigeante qui, une fois de plus, raisonne ouvertement en termes de guerre d’annihilation. Trump ne menace pas simplement un gouvernement. Il menace un peuple entier, une société entière, une civilisation historique entière. Et cela montre à quelle vitesse la situation peut dégénérer.

Que ces menaces ne soient pas de vaines paroles est démontré par leur impact immédiat. Suite aux dernières déclarations de Trump, le prix du Brent a bondi de plus de 7 % en quelques heures seulement, atteignant un pic à près de 120 dollars le baril. Le ministre de la Guerre, Pete Hegseth, a menacé de prolonger de plusieurs mois et d'étendre à l'échelle mondiale le blocus naval contre l'Iran. La guerre n'est donc pas terminée. Sa prochaine phase est déjà en préparation du point de vue militaire, économique et politique.

Surtout, la situation autour du détroit d'Ormuz illustre sans équivoque le caractère explosif de cette évolution. Il ne s'agit pas d'un simple théâtre d'opérations régional secondaire, mais d'un point de passage crucial pour l'économie mondiale. Le contrôle de ce détroit influe sur le pétrole, le gaz, le commerce, les chaînes d'approvisionnement, l'inflation et, par conséquent, sur la stabilité économique et politique mondiale. C'est pourquoi toute nouvelle escalade se transforme immédiatement en un événement de politique mondiale aux conséquences sociales catastrophiques.

Des pétroliers et des cargos sont alignés dans le détroit d'Ormuz, vus de Khor Fakkan, aux Émirats arabes unis, le mercredi 11 mars 2026. [AP Photo/Altaf Qadri]

Les puissances européennes, elles aussi, se préparent depuis longtemps à une intervention plus large. Le chancelier Merz a déclaré que l'Allemagne était prête à participer à une mission internationale pour sécuriser le détroit d'Ormuz. Le ministre de la Défense, Pistorius, a déjà ordonné le redéploiement d'un dragueur de mines en Méditerranée ; de plus, un navire de commandement et de soutien sera mis à disposition afin de préparer une participation rapide de l'Allemagne à une éventuelle opération. Parallèlement, à Washington, on affirme de plus en plus ouvertement que le blocus vise non seulement l'Iran, mais aussi la Chine. Cela signifie que le cessez-le-feu actuel ne change rien au fait que le conflit continue objectivement de s'intensifier.

« Dire ce qui est reste l'acte le plus révolutionnaire », déclarait la grande marxiste et révolutionnaire Rosa Luxemburg. C’est également l’objectif de cette conférence : exposer clairement la nature de cette guerre et les mesures à prendre pour y mettre fin.

Une guerre impérialiste

Tout d’abord, quant à sa nature : il s’agit d’une guerre impérialiste criminelle, menée par une classe dirigeante criminelle.

Il ne s’agit pas d’éliminer un régime terroriste. Il ne s’agit pas de démocratie. Il ne s’agit pas des droits de l’homme. Il ne s’agit pas de la protection des civils. La propagande officielle sert à justifier une guerre d’agression poursuivant des objectifs géostratégiques, économiques et de pouvoir politique.

Des ouvriers déblaient les décombres du complexe de l'Université de Technologie Sharif de Téhéran, touché tôt lundi matin par une frappe américano-israélienne, à Téhéran, en Iran, le lundi 6 avril 2026. [AP Photo/Francisco Seco]

L'Iran se situe dans l'une des régions les plus riches en ressources et les plus stratégiquement importantes du monde. Le pays est bordé par le golfe Persique, l'Asie centrale, le Caucase et des corridors énergétiques et de transport eurasiens essentiels. Quiconque contrôle, menace ou détruit l’Iran, bouleverse l'équilibre des pouvoirs au Moyen-Orient et au-delà. Voilà l'enjeu. Non pas la liberté, ni la démocratie, ni un avenir meilleur pour la population, mais la domination, les ressources, le contrôle des routes commerciales et des marchés vitaux, et le redécoupage violent de toute une région.

C'est pourquoi cette guerre n'est ni un accident, ni une erreur. Elle est la continuation d'une offensive impérialiste qui dure depuis des décennies. La première guerre du Golfe, l'Afghanistan en 2001, la guerre d'Irak en 2003, les bombardements de l'OTAN en Libye, la guerre de changement de régime en Syrie, le génocide à Gaza et son prolongement au Liban et à la Cisjordanie : il ne s'agit pas d'épisodes isolés. Ce sont différentes étapes d'un même processus : la subjugation impérialiste et violente d'une région stratégiquement centrale et, à terme, du monde entier.

Nous avons maintes fois souligné ce lien : la guerre contre l'Iran est l'aboutissement d'une longue série de guerres illégales, toutes menées sous des prétextes toujours nouveaux.

Accusés comparaissant devant le Tribunal militaire international de Nuremberg, en Allemagne, en novembre 1945 [Photo: Raymond D’Addario]

Si l'on applique les critères établis lors des procès de Nuremberg, la question est claire. Il y a été déclaré que le déclenchement d'une guerre d'agression est « le crime international suprême ». À l'aune de ces critères, les responsables de cette guerre devraient être jugés comme auteurs d'une guerre d'agression criminelle : les principaux instigateurs de cette guerre, Trump, Hegseth, Rubio et leurs acolytes, leurs complices au sein du régime israélien de Netanyahou, mais aussi les complices dans les capitales européennes, notamment à Berlin, qui se sont ralliés à cette guerre et à ses méthodes barbares.

J'aborderai plus en détail le rôle de l'impérialisme allemand ultérieurement, mais auparavant, je souhaite m'attaquer à un mensonge politique particulier qui influence aujourd'hui une grande partie du débat public, tant à droite qu'au sein d'une partie de la gauche.

On prétend que la guerre contre l'Iran est essentiellement, voire exclusivement, une guerre israélienne. Les États-Unis, dit-on, n'ont aucun intérêt réel et indépendant dans ce conflit. Ils auraient simplement été manipulés ou entraînés dans cette confrontation par Netanyahou ou par le lobby israélien. Sans cette influence, conclut-on, Washington adopterait une stratégie fondamentalement différente au Moyen-Orient.

C'est absurde.

Bien sûr, il existe un puissant lobby israélien aux États-Unis. Bien sûr, Israël mène une politique de confrontation avec l'Iran depuis des décennies. Bien sûr, Netanyahou joue un rôle central dans cette escalade. Et naturellement, le mouvement marxiste a toujours combattu le sionisme avec une fermeté sans faille. Mais il ne s'ensuit pas que l'impérialisme américain est un simple instrument passif de la politique israélienne.

David North, président du comité de rédaction international du World Socialist Web Site et du Parti de l'égalité socialiste aux États-Unis, a apporté une réponse fondamentale à cette question lors de sa conférence à l'Université Humboldt il y a environ un mois. Je cite plus longuement cette conférence, publiée sur le World Socialist Web Site sous le titre « L’impérialisme américain et oppression de l'Iran », car elle revêt une importance politique capitale :

Mais expliquer la guerre comme non seulement principalement, mais même exclusivement le résultat de l'influence sioniste est profondément erroné, comme analyse historique et comme perspective politique. Que ses partisans le veuillent ou non, cette explication conduit à une apologie de l'impérialisme américain, voire à un alignement sur lui. Si le problème réside dans l'influence israélienne, la solution consiste alors à éliminer cette influence et à la remplacer par une « bonne » politique étrangère défendant les véritables intérêts «entièrement américains».

La politique étrangère devient ainsi une question d'hygiène, celle d'éliminer un contaminant étranger d'un corps politique par ailleurs sain. Cette perspective est étroitement liée à la tradition réactionnaire, et fondamentalement antisémite, qui postule une distinction fondamentale entre un capitalisme chrétien sain et productif et un capital financier parasitaire, usuraire et dominé par les Juifs.

[...]

Dans le cas de la guerre actuelle, le récit israélo-centré dissocie le conflit de toute analyse historique, géopolitique, socio-économique et de classe cohérente de ses origines, de ses causes et de ses objectifs. Il abandonne de fait l'impérialisme comme cadre d'analyse. Il ignore totalement le rôle long et pernicieux des impérialismes britannique, allemand et enfin américain dans l'oppression de la Perse/Iran. La question du pétrole – fondement matériel de tout le conflit – est reléguée au second plan. Ce récit déconnecte complètement cette guerre de la lutte prolongée menée par les États-Unis contre l'Iran depuis 1979, visant à renverser les acquis de la révolution iranienne [...]

De plus, l'interprétation centrée sur Israël rompt le lien entre cette guerre et les préparatifs en cours des États-Unis en vue d'une guerre contre la Russie et la Chine.

C'est précisément là le point décisif.

Israël n'est pas un substitut à l'impérialisme. Israël est un instrument de l'impérialisme. La guerre contre l'Iran ne résulte pas principalement d'une influence extérieure sur une politique étrangère américaine par ailleurs pacifique. Elle découle des intérêts stratégiques de l'impérialisme américain lui-même.

Depuis des décennies, les États-Unis luttent pour asseoir leur domination sur le Moyen-Orient. Ils souhaitent conserver le contrôle des routes énergétiques, des points de passage maritimes stratégiques, des matières premières et des nœuds géostratégiques. Ils veulent empêcher des rivaux comme la Chine ou la Russie d'accroître leur influence dans cette région. Et ils veulent enfin effacer les conséquences de la révolution iranienne de 1979. Quiconque ignore cela et réduit tout à Israël abandonne l'impérialisme comme cadre d'analyse et se retrouve politiquement soit à se bercer d'illusions quant à une « bonne » orientation américaine, soit à adhérer à des théories du complot antisémites réactionnaires.

Un front dans une troisième guerre mondiale en émergence

Ceci m'amène à un autre point essentiel : la guerre contre l'Iran n'est qu'un front parmi d'autres dans une troisième guerre mondiale qui émerge.

On ne peut l'envisager isolément. Elle est directement liée à l'offensive de l'OTAN contre la Russie en Ukraine et aux préparatifs de guerre contre la Chine. Nous assistons à un nouveau partage impérialiste du monde.

Et la cause de ce phénomène ne réside pas dans la personnalité des politiciens. Elle réside dans les contradictions fondamentales du capitalisme lui-même.

Premièrement : l'économie est mondialisée, mais le monde demeure divisé en États-nations concurrents.

Deuxièmement : la production est sociale, mais elle est subordonnée à la propriété privée et au profit d'une minuscule classe dirigeante.

De ces contradictions naissent crises, guerres commerciales, réarmements, dictatures et, finalement, guerres ouvertes. L'impérialisme n'est pas une politique librement choisie que l'on peut simplement maitriser ou interrompre par une meilleure rhétorique ou une diplomatie plus habile. Il est le produit inévitable du capitalisme lui-même.

Le Comité international de la Quatrième Internationale a toujours fermement adhéré à cette analyse marxiste. Lorsque, après la dissolution de l'Union soviétique, des commentateurs libéraux, des universitaires et des organisations de pseudo-gauche ont parlé de la « fin de l'histoire » et proclamé la fin du socialisme, le mouvement trotskyste a insisté sur le fait que la restauration du capitalisme par la bureaucratie stalinienne ne signifiait pas l'échec du marxisme, mais sa plus grande confirmation.

Photographie de Trotsky en couverture du magazine « Spotlight », janvier 1924

Trotsky, avec Lénine, figure centrale et organisateur de la révolution d'Octobre et futur fondateur de la Quatrième Internationale, expliquait déjà en 1936 dans son ouvrage majeur, La Révolution trahie, que la bureaucratie stalinienne serait soit renversée par la classe ouvrière, soit qu'elle restaurerait elle-même le capitalisme. C'est précisément ce qui s'est produit. La bureaucratie s'est transformée en une nouvelle classe possédante, s'est approprié les biens sociaux et a ouvert la voie à l'impérialisme pour une nouvelle ère de guerres, de pillages et de réaction.

Armé de cette analyse, David North pouvait déjà déclarer le 30 août 1990, à la veille de la première guerre du Golfe :

Cette coalition internationale contre l'Irak est une expression de l'essence historique de la crise du Golfe persique. Elle marque le début d'un nouveau partage impérialiste du monde. La fin de l'après-guerre marque la fin de l'ère postcoloniale [...] La crise grandissante à laquelle sont confrontées toutes les grandes puissances impérialistes les contraint à s'assurer le contrôle des ressources et des marchés stratégiques.

Et par ailleurs :

Les anciennes colonies, qui avaient acquis une certaine autonomie politique, doivent être de nouveau soumises. Par son assaut brutal contre l'Irak, l'impérialisme manifeste son intention de rétablir la domination sans partage sur les pays sous-développés qui prévalait avant la Seconde Guerre mondiale.

Tout aussi clairvoyant était le manifeste du CIQI du 1er mai 1991, « Contre la guerre impérialiste et le colonialisme !», qui déclarait :

Avec la complicité du Kremlin, l'impérialisme revendique avec une audace croissante son droit de s'emparer des vastes territoires de l'URSS. Il est impossible pour les impérialistes d'ignorer l'importance économique des matières premières, du vaste potentiel productif et de l'immense marché de l'Union soviétique. De fait, le sort de l'URSS, ainsi que celui de l'Europe de l'Est, occupe déjà une place prépondérante dans les calculs et les rivalités des puissances impérialistes.

Et de plus :

Les impérialistes européens et japonais n'ont pas l'intention de laisser leur destin entre les mains des États-Unis. Au lendemain de la guerre, les Européens ont pris des mesures pour constituer leur propre « force de déploiement rapide », indépendante de l'OTAN, structure au sein de laquelle les États-Unis jouent encore un rôle prépondérant.

Cette analyse a été pleinement confirmée.

Le président Donald Trump rencontre le chancelier allemand Friedrich Merz dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche, le mardi 3 mars 2026, à Washington. [AP Photo/Mark Schiefelbein]

Le gouvernement allemand soutient la guerre contre l'Iran sur les plans politique et stratégique. Nul doute que chacun garde en mémoire l'image de Merz baisant servilement la bague de Trump dans le Bureau ovale peu après le début du conflit. Parallèlement, l'Allemagne poursuit ses propres intérêts. Si Merz se montre parfois plus réservé, voire plus critique, ou s'il souligne les risques économiques et l'absence de stratégie de retrait américaine, ce n'est pas parce que l'impérialisme allemand est devenu soudainement pacifique. Bien au contraire. Lorsque Berlin exprime des critiques, c'est avant tout parce qu'elle veut être non pas une simple spectatrice, mais un acteur majeur et un maître de la réorganisation impérialiste du Moyen-Orient. L'Allemagne aspire à jouer un rôle prépondérant dans la redistribution des marchés, des zones d'influence, des voies de transport et de l'accès aux matières premières.

Ceci est directement lié au retour en force du militarisme allemand.

La nouvelle stratégie militaire du gouvernement fédéral, présentée la semaine dernière par le ministre de la Défense, Peter Pistorius, et l'inspecteur général de la Bundeswehr, Carsten Breuer, affirme ouvertement que d'ici 2039, la Bundeswehr doit devenir « l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe ». La Russie est désignée comme la principale menace. L'État, l'économie et la société doivent être entièrement orientés vers la préparation à la guerre dans le cadre de ce qu'on appelle la « défense totale ». La conscription est en train d’être rétablie afin de fournir la chair à canon nécessaire aux conflits futurs.

Le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius (au centre), le général Ingo Gerhartz, commandant des forces interarmées alliées de Brunssum (à droite), et le chef d'état-major de la Bundeswehr, Carsten Breue, visitent le site de l'exercice OTAN Steadfast Dart 26 à Putlos, en Allemagne, le mercredi 18 février 2026. [AP Photo/Fabian Bimmer]

Le ministère de la Défense revendique ouvertement le leadership de l'Allemagne en Europe et dans le monde. Lors de la présentation de la stratégie, Breue a notamment déclaré : « La stratégie militaire repose sur le principe que l'Allemagne, première économie européenne, face à des menaces de plus en plus complexes et aiguës, doit et va assumer un rôle de premier plan au sein de l'OTAN, y compris sur le plan militaire. C'est le signe d'un changement de paradigme et cela souligne notre volonté d'influencer l'évolution de la situation. »

Pour mettre en œuvre ces nouveaux projets allemands de puissance mondiale – car c’est bien ce dont il est question –, des ressources financières considérables sont mobilisées. Hier encore, mercredi, le gouvernement fédéral a adopté un nouveau budget de guerre et d'austérité. Dans le budget de base, les dépenses de défense doivent atteindre 105,8 milliards d'euros d'ici 2027 ; avec les fonds spéciaux et l'aide à l'Ukraine, ce montant s'élèvera à 144,9 milliards d'euros. D'ici 2030, le budget de base lui-même devrait atteindre 179,9 milliards d'euros. En incluant les dépenses supplémentaires, le budget total de la guerre dépassera alors les 200 milliards d'euros. Cette militarisation gigantesque, comparable uniquement au réarmement allemand d'avant les deux guerres mondiales, est financée par des coupes budgétaires massives cyniquement présentées comme des « réformes ». Telle est la logique sociale du militarisme : des milliards pour la guerre, des coupes pour les travailleurs, les jeunes, les malades et les retraités. Au terme de cette frénésie de réarmement, il ne restera rien des acquis sociaux pour lesquels la classe ouvrière s'est historiquement battue.

L'Allemagne est dans les faits en guerre contre la Russie

Le fait que l'Allemagne continue en même temps d'armer massivement l'Ukraine s'inscrit dans la continuité de l'ancienne politique allemande d'expansion vers l'est. Là encore, il faut affirmer clairement la réalité : dans les faits, l'Allemagne est de nouveau en guerre contre la Russie, renouant ainsi avec sa funeste tradition historique. Déjà au XXe siècle, l'impérialisme allemand a tenté à deux reprises de subjuguer militairement la Russie, commettant au passage d'énormes crimes. Aujourd'hui, la classe dirigeante fait une troisième tentative. Comme lors des deux guerres mondiales, l'Ukraine est une fois de plus un champ de bataille central.

Le chancelier allemand Friedrich Merz et le président ukrainien Volodymyr Zelensky assistent à une cérémonie d'accueil à Berlin, en amont des consultations gouvernementales germano-ukrainiennes, le mardi 14 avril 2026. [AP Photo/Ebrahim Noroozi]

Lors de la visite de Zelensky à Berlin, la coopération militaire, les projets d'armement conjoints et les investissements dans les capacités de frappe à longue portée ont été de nouveau renforcés. L'enjeu : les « capacités de frappe en profondeur » et l'intensification de la coopération en matière de drones afin de frapper des cibles situées profondément en territoire russe. L'Ukraine fonctionne ainsi – à l'instar d'Israël au Moyen-Orient – comme une tête de pont géostratégique de l'impérialisme européen, et notamment allemand, dans la confrontation avec la Russie.

Et au sein du système politique actuel, cette évolution ne rencontre aucune opposition.

Il n'est guère nécessaire de s'étendre sur le rôle des Verts. Depuis que Joschka Fischer a contribué à organiser la guerre du Kosovo, ils figurent parmi les plus fervents défenseurs des interventions militaires allemandes. Aujourd'hui, ils critiquent la stratégie militaire non plus de la gauche, mais de la droite. La porte-parole des Verts au Bundestag pour les questions de sécurité, Sara Nanni, a déclaré sans ambages dans une interview à Deutschlandfunk que l'orientation de la stratégie était la bonne ; la seule question était de savoir si la mobilisation était suffisante et si l'augmentation prévue des effectifs de l'armée à 460 000 soldats actifs et réservistes était adéquate. Elle appelle à un recensement plus systématique de l'état de préparation et des qualifications de la population, notamment dans les domaines de l'informatique et des drones. Cela revient à réclamer une mobilisation encore plus importante.

Le Parti de gauche, lui aussi, se positionne sur la question de la guerre non pas du côté de la classe ouvrière, mais du côté de l'État capitaliste et de l'impérialisme allemand. Il a approuvé les crédits de guerre du gouvernement au Bundesrat, a permis l'élection rapide de Merz à la chancellerie et, depuis lors, agit dans les faits comme un prolongement du gouvernement. Sur les questions centrales, sa ligne correspond essentiellement à celle du gouvernement, à ceci près qu'il milite pour une indépendance encore plus rapide de l'impérialisme européen et allemand vis-à-vis de Washington.

Il ne faut pas se laisser abuser par la rhétorique de ce parti lors de quelques discours dominicaux en période électorale. Le Parti de gauche n'est pas un parti de gauche, et encore moins socialiste. C'est un parti bourgeois, fruit d'une longue histoire, qui représente les intérêts de l'État et des classes moyennes aisées.

Ses racines plongent dans le SED, le parti stalinien au pouvoir en Allemagne de l'Est. Ce parti a opprimé la classe ouvrière pendant des décennies et, en 1989-1990, a lui-même orchestré la restauration du capitalisme. Dans ce processus, la bureaucratie stalinienne s'est transformée en une force ouvertement bourgeoise, s'assurant propriété, privilèges et influence, et s'intégrant à l'État allemand réunifié. Ce faisant, elle a perpétué le caractère nationaliste et anti-marxiste du stalinisme jusqu'à son aboutissement.

Lorsque la résistance à la dévastation sociale de l'Agenda 2010 s'est intensifiée, le Parti de gauche actuel a été fondé non pas pour développer cette opposition, mais pour la contenir et la maitriser. Le PDS, parti successeur du SED, a fusionné en 2007 avec le WASG, une coalition d'anciens membres du SPD et de syndicalistes qui craignaient par-dessus tout que le SPD, du fait de ses politiques de droite, ne soit plus en mesure d’étouffer la lutte de classe.

Depuis, le Parti de gauche s'est pleinement intégré au système capitaliste. Partout où il a participé aux gouvernements, il a révélé sa véritable nature de classe. À Berlin en particulier, sa présence au gouvernement a été indissociable d'importantes attaques sociales : suppressions d'emplois dans le secteur public, privatisations, coupes budgétaires et programmes d'austérité. Il a ainsi prouvé qu'il défendait les intérêts du capital avec autant de conviction que le SPD et la CDU.

Parallèlement, il a joué un rôle important dans la préparation politique du retour du militarisme allemand. Un tournant décisif a été la participation de son porte-parole pour la politique étrangère, Stefan Liebich, au document stratégique de 2013 intitulé « Nouveau pouvoir – nouvelle responsabilité ». Ce document formulait ouvertement la revendication de l'Allemagne de jouer à nouveau un rôle militaire de premier plan sur la scène internationale, préparant ainsi le terrain pour le changement de politique proclamé publiquement lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en 2014 et mis en œuvre depuis lors avec vigueur, y compris par le Parti de gauche lui-même.

Ces dernières années, l'Allemagne a soutenu de manière toujours plus manifeste la ruée vers la guerre. Elle s'est rangée du côté de l'OTAN pour soutenir l'escalade des tensions avec la Russie, les opérations impérialistes au Moyen-Orient, le génocide à Gaza et, plus récemment, la guerre d'agression barbare contre l'Iran.

Ines Schwerdtner et Jan van Aken, les nouveaux dirigeants du Parti de gauche, lors du congrès du parti à Halle (Saale), 19 octobre 2024 [Photo by Ferran Cornellà / CC BY-SA 4.0]

Peu après le début de la guerre, Jan van Aken, président du Parti de gauche, déclarait sans ambages :

Il ne fait aucun doute que nous sommes tous, moi y compris, heureux de la mort de Khamenei et de celle de nombreux sbires du régime. On ne devrait jamais se réjouir de la mort de quelqu’un, et pourtant je pense que c’est une bonne chose qu’ils soient partis et puissent-ils brûler en enfer.

Ces propos ne diffèrent guère des déclarations de Trump lui-même. C’est le langage du changement de régime, de la violence d’État et de l’impérialisme. Contrairement à ce que prétendent régulièrement les tendances de pseudo-gauche dans le parti et sa périphérie, le Parti de gauche n’offre aucune réponse progressiste à la guerre et au militarisme. Quiconque défend le capitalisme aboutit inévitablement au réarmement, à la loyauté envers l'État et à la réaction.

Un mouvement socialiste anti-guerre au sein de la classe ouvrière

Et cela m'amène au point final et décisif : la perspective nécessaire dans la lutte contre le militarisme, le fascisme et la guerre.

Avant tout, il est important de comprendre que les mêmes contradictions capitalistes qui engendrent la guerre poussent également la classe ouvrière à lutter.

La classe dirigeante ne peut mener ses guerres sans en faire supporter le coût aux travailleurs. Dans la mesure où elle se réarme, elle organise des attaques historiques contre l'emploi et les salaires, contre l'éducation et la santé ; elle organise des coupes sociales, l'inflation, l'austérité et les privatisations, et elle instaure une dictature à l'intérieur du pays afin de faire appliquer ces attaques. Mais ce faisant, elle crée aussi les conditions d'une résistance sociale grandissante.

Il existe une base objective de plus en plus solide pour le développement d'un mouvement socialiste anti-guerre au sein de la classe ouvrière. Comme je l'ai dit, la même crise capitaliste qui pousse la classe dirigeante à la guerre pousse des millions de travailleurs à lutter. À l'échelle internationale, un mouvement de grèves et de protestations prend de l'ampleur.

En Allemagne, de nouvelles grèves ont éclaté ce mois-ci chez Lufthansa. Chez Aldi, parmi les travailleurs des transports, et dans des usines automobiles et de sous-traitance clés, la résistance s'organise contre les licenciements collectifs et la trahison de la bureaucratie syndicale. En Belgique, une grève nationale contre la politique gouvernementale est en préparation pour le mois de mai. En Norvège, des conflits sociaux se préparent dans le secteur de l'énergie. En Turquie, des mineurs ont manifesté dans la capitale il y a quelques jours pour exprimer leur opposition. En Australie, les employés d'une importante usine de GNL ont voté à une écrasante majorité en faveur de la grève. Ce ne sont là que quelques exemples. Mais ils montrent que la classe ouvrière commence à se mobiliser à l'échelle internationale.

Et ce n'est que le début. Les travailleurs devront payer le prix de la guerre et du militarisme : baisse des salaires réels, coupes sociales, précarité croissante et, finalement, leur vie. C'est précisément pourquoi la lutte de classe continuera de se développer et de se radicaliser.

Il est particulièrement significatif que la lutte des classes se développe également aux États-Unis, c'est-à-dire au cœur même de l'impérialisme mondial. Et cela se produit l'année du 250e anniversaire de la Révolution américaine. Ce qui revêt une immense portée historique. Dans le pays de la plus grande puissance impérialiste du monde, une opposition se développe et prendra des formes de plus en plus politiques et, comme partout ailleurs, inévitablement révolutionnaires.

Will Lehman

Dans ce contexte, l'initiative de Will Lehman est particulièrement importante. Lehman, ouvrier chez Mack Trucks et candidat socialiste à la présidence de l'UAW (United Auto Workers), a présenté une résolution contre la guerre en Iran lors d'une réunion de l'UAW le 25 avril. Elle s'intitulait : « Non à la guerre impérialiste américano-israélienne contre l'Iran ! Pour la mobilisation indépendante de la classe ouvrière !»

Cette résolution est d'une importance politique extraordinaire car elle établit clairement le lien entre la guerre à l'étranger et la lutte de classe au pays. Elle condamne la guerre criminelle, établit un lien avec les atteintes aux droits démocratiques et sociaux au niveau national, dénonce le budget exorbitant du Pentagone et les coupes budgétaires dans les programmes de santé, l'aide alimentaire, le logement et l'éducation, et met en garde contre la conversion de la production civile en production d'armements.

Ce qui est particulièrement frappant, c'est que la résolution énonce clairement sa principale conclusion politique : la classe ouvrière ne peut compter ni sur le Parti démocrate, ni sur les Républicains, ni sur les institutions de l'État capitaliste dans la lutte contre la guerre. Elle doit compter sur sa propre force. La résolution affirme que la guerre « ne peut être arrêtée que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière », et non par des appels au Congrès, ni par des pressions sur les Démocrates, ni en s’en remettant à une quelconque faction de l'establishment capitaliste.

C’est précisément cette perspective qui est nécessaire.

La question n’est pas de savoir s’il existe un fondement objectif à un nouveau mouvement anti-guerre. Il en existe un. Ce fondement se renforce à chaque hausse des prix, chaque licenciement, chaque réduction des dépenses sociales, chaque nouveau crédit de guerre, chaque nouvelle livraison d’armes et chaque nouvelle escalade.

La question est celle de la direction politique.

La résistance de la classe ouvrière doit devenir consciente, unie internationalement et orientée vers le socialisme. Elle ne doit pas être subordonnée aux bureaucraties syndicales, aux organisations de pseudo-gauche ni aux partis traditionnels. Elle doit reposer sur un programme révolutionnaire.

C’est pourquoi le Comité international de la Quatrième Internationale a formulé quatre principes pour la construction d’un véritable mouvement anti-guerre. Nous les avons résumés dans notre déclaration « Halte à la guerre criminelle américano-israélienne contre l’Iran ! », également publiée dans notre dernier ouvrage, Où va l’Amérique ?, et je souhaite les citer ici en conclusion.

Premièrement : la lutte contre la guerre doit s'appuyer sur la classe ouvrière, grande force révolutionnaire de la société, et rallier tous les éléments progressistes de la population dans son combat.

Deuxièmement : le nouveau mouvement anti-guerre doit être anticapitaliste et socialiste, car il ne peut y avoir de lutte sérieuse contre la guerre sans combattre la dictature du capital financier et le système économique qui est la cause fondamentale du militarisme et de la guerre.

Troisièmement : le nouveau mouvement anti-guerre doit être totalement indépendant de tous les partis et organisations politiques de la classe capitaliste et opposé à eux.

Quatrièmement : le nouveau mouvement anti-guerre doit avant tout être international, mobilisant l'immense puissance de la classe ouvrière dans une lutte mondiale unifiée contre l'impérialisme.

Je tiens également à citer le dernier paragraphe de cette déclaration, car il résume parfaitement cette perspective et va droit au but :

Les travailleurs n'ont rien à gagner et tout à perdre dans une guerre qui coûtera des vies, épuisera les ressources, alimentera l'inflation et accélérera le virage dictatorial. La lutte contre la guerre est indissociable de la lutte contre le système capitaliste qui la provoque. L'impérialisme n'est pas un choix politique, mais l'issue inévitable de la contradiction entre une économie mondialisée et sa division en États-nations rivaux. Dans chacun de ces pays, la classe dirigeante poursuit ses propres intérêts en exploitant la classe ouvrière et en pillant les ressources et les marchés étrangers. La lutte pour mettre fin à cette guerre est la lutte pour renverser le système de profit lui-même. Il faut abolir la division obsolète du monde en États-nations rivaux et la remplacer par une fédération mondiale socialiste, où les forces productives de la planète seront mises au service de l'humanité entière.

Telle est la conclusion fondamentale.

Et pour conclure, je tiens à le souligner une fois encore :

Il est politiquement vain de se contenter de protester contre telle ou telle guerre en faisant appel aux gouvernements ou en espérant que l'ONU, le Parti de gauche, les Verts ou quelque partie « raisonnable » de l'État.

Ce qu'il faut, c'est la construction consciente d'une nouvelle direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière.

Cela implique la construction du Comité international de la Quatrième Internationale et de ses sections. Et ici, dans les universités, la construction de l'IYSSE.

Car sans direction révolutionnaire, même la plus grande résistance objective reste politiquement impuissante. Mais avec une direction révolutionnaire claire, l'immense pouvoir social de la classe ouvrière internationale peut se transformer en une force politique consciente : contre la guerre, contre la dictature, contre le capitalisme.

Voilà ce qui compte maintenant.

Il faut stopper la guerre contre l'Iran.
Il faut stopper le génocide à Gaza.
Il faut stopper l'offensive de l'OTAN contre la Russie et les préparatifs de guerre contre la Chine.
Il faut stopper le militarisme allemand. Il faut stopper la ruée vers une troisième guerre mondiale.

Et cela ne peut se faire que par la construction d'un mouvement socialiste international de la classe ouvrière.

Pour paraphraser une fois encore Rosa Luxemburg : le choix n’est pas entre la réforme, ou un peu plus de pression, plus de diplomatie. Le choix est entre le socialisme ou la barbarie.

(Article paru en anglais le 2 mai 2026)

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