Les universités du Canada vont devenir des rouages de la machine de guerre dans la Stratégie industrielle de défense du gouvernement libéral

Le Premier ministre canadien Mark Carney s'adresse aux troupes au manège militaire de Fort York à Toronto, le 9 juin 2025, juste avant d'annoncer une augmentation immédiate de 17 % des dépenses militaires. [Photo: Mark Carney/Facebook]

Le gouvernement libéral du Canada investit des centaines de milliards de dollars supplémentaires dans l'armée, dans la campagne de la classe dirigeante visant à se réarmer et à s'approprier par la force « sa part » du butin du redécoupage impérialiste du monde.

Ottawa s'est engagé à porter les dépenses de défense à 5 % du PIB lors d'un sommet de l'OTAN l'été dernier, ce qui constitue, de l'avis des observateurs, le plus important renforcement militaire en temps de paix de l'histoire du pays. Les sommes astronomiques en jeu – qui devraient atteindre près de 160 milliards de dollars par année d'ici 2035 – dépasseront le montant de tous les transferts fédéraux aux provinces pour les soins de santé, l’aide sociale, l'enseignement postsecondaire et la péréquation.

Le fait que ce programme implique la création d'une économie de guerre a été souligné plus tôt cette année dans la Stratégie industrielle de défense du gouvernement. Ce document exhaustif présente non seulement la feuille de route du premier ministre Mark Carney visant à accroître considérablement les acquisitions et la production militaires afin d'atteindre l'objectif de dépenses de 5 %, mais aussi des politiques pour renforcer la « souveraineté » canadienne, reconnaissant ainsi la rupture fondamentale du partenariat militaro-stratégique canado-américain. Ce partenariat a servi, pendant plus de quatre-vingts ans, de fondement à l'impérialisme canadien pour poursuivre agressivement ses intérêts mondiaux. En cela, Ottawa s'aligne sur toutes les puissances impérialistes d'Europe, d'Asie-Pacifique et d'Amérique du Nord, et au premier rang desquelles les États-Unis, qui prévoient un budget record de 1 500 milliards de dollars sous la présidence de l’aspirant dictateur fasciste Donald Trump.

Face aux menaces de Trump d'annexer le Canada pour en faire le 51e État et de ruiner son économie, le document stratégique fixe comme objectif l'approvisionnement intérieur d'au moins 70 % de toutes les acquisitions militaires. Il annonce également la création d'une nouvelle Agence de l'industrie de la défense, composée de fonctionnaires non élus, afin de garantir que les décisions relatives aux acquisitions et aux investissements militaires soient encore plus soustraites à tout contrôle démocratique.

La stratégie définit cinq piliers principaux destinés à aider la classe dirigeante à se préparer à une guerre mondiale. Il s’agit notamment de renforcer la collaboration avec l’industrie, de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, d’effectuer des achats stratégiques et de travailler avec les groupes autochtones et d’autres acteurs nationaux, particulièrement dans le Nord. L’un de ces piliers, « Investissement ciblé pour renforcer un secteur canadien de la défense novateur », vise principalement à intégrer les universités du pays à la machine de guerre de l’impérialisme canadien et à recruter des étudiants et des professeurs pour concevoir de nouvelles machines à tuer en vue de futures guerres de pillage.

Les universités comme armes de guerre

La Stratégie industrielle de défense du gouvernement ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit d’exposer l’objectif de sa collaboration renforcée avec les établissements d’enseignement postsecondaire : faire la guerre. L’introduction du pilier III de sa stratégie déclare :

La nature changeante de la guerre est en train de remodeler la sécurité mondiale. Les conflits s'étendent désormais au-delà des champs de bataille traditionnels dans le cyberespace, l'espace et le domaine numérique, alimentés par des technologies telles que l'IA, les systèmes quantiques et autonomes, la robotique et les capacités cybernétiques et spatiales avancées. Les pays s'efforcent d'exploiter les innovations commerciales non seulement pour sauvegarder leur souveraineté, mais aussi pour tirer parti des avantages économiques qu'elles procurent.

Le gouvernement s'est engagé à positionner le Canada à l'avant-garde mondiale de la R-D et de l'innovation en matière de défense. Pour ce faire, il faudra adopter une approche globale allant de la recherche fondamentale au développement et à la démonstration de technologies dans le domaine, en passant par la recherche et le développement appliqués, et, en fin de compte, permettre l'expansion et la commercialisation des entreprises canadiennes. Le Canada doit également s'améliorer pour faire sortir rapidement les découvertes les plus importantes du laboratoire et les mettre en application dans le monde réel, et pour repousser les frontières de la découverte à haut risque et à haut rendement.

Ottawa renforcera ses liens avec les universités en « établissant des mécanismes pour mieux relier les universités et les collèges aux priorités de la défense », annonce le document. Le nouveau budget prévoit 1,6 milliard de dollars pour « attirer et équiper des chercheurs de calibre mondial ».

Le document stratégique annonçait la création d’un nouveau Conseil consultatif sur la science et la recherche pour la défense, conçu pour réunir les chefs de file du secteur postsecondaire canadien et les principaux partenaires fédéraux : le ministère de la Défense nationale, Innovation, Sciences et Développement économique Canada, les trois organismes subventionnaires (soit les Instituts de recherche en santé du Canada, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie et le Conseil de recherches en sciences humaines), la Fondation canadienne pour l’innovation (FCI), le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) et le Bureau de recherche, d’ingénierie et de leadership avancés en matière d’innovation et de science (BOREALIS). Le programme BOREALIS à lui seul sera financé à hauteur de 68,2 millions de dollars sur trois ans.

Par l’entremise de programmes comme MINDS (Mobiliser les connaissances en matière de défense et de sécurité) du ministère de la Défense nationale, le gouvernement fédéral cherche à financer des technologies telles que l’informatique quantique afin de développer leurs applications dans le domaine militaire, de la sécurité et de la surveillance. L’an dernier, le Centre de politique internationale et de défense (CPID) de l’Université Queen’s a annoncé avoir reçu deux subventions pour étudier l’incidence des progrès de l’informatique quantique sur la sécurité. Soulignant le rôle central que joueront les universités, le directeur de l'institut a fait remarquer : « L'intersection entre technologie et sécurité devient un axe de plus en plus important des discussions sur la sécurité et la défense au Canada et dans le monde. »

Le Globe and Mail a récemment examiné les liens croissants entre les universités et les forces armées. Les universités, confrontées à des difficultés financières, souhaitent vivement recevoir une partie des milliards promis par le gouvernement fédéral pour la recherche appliquée et l'ingénierie liées à la défense. Un porte-parole d'un groupe regroupant 15 des plus grandes universités de recherche du pays a déclaré : « Il existe de nombreuses possibilités de rapprocher le monde universitaire et l'industrie au profit de la recherche en matière de défense. Nous pouvons être un moteur important d'innovation technologique au Canada, notamment grâce à la recherche à double usage. »

Le Globe a notamment mis en lumière le Centre de recherche appliquée en technologies de défense et à double usage (CARDD-Tech) de l'Université de l'Alberta. Parmi les travaux présentés, on retrouve le développement de revêtements pour les coques de brise-glaces, des applications pour la technologie des drones et des capteurs biomédicaux pour les troupes. Parmi les autres exemples cités dans le reportage du Globe, on retrouve une initiative de l'Université Dalhousie sur les pièces de sous-marins, menée en collaboration avec Recherche et développement pour la défense Canada, ainsi que des travaux sur les technologies spatiales à double usage et la cybersécurité à l'Université de Waterloo.

Le Globe a pris soin de souligner que cette intégration de plus en plus étroite des forces armées et de l'enseignement supérieur susciterait la résistance des étudiants, mettant ainsi en lumière la nervosité de la classe dirigeante face à l'opposition populaire à ses plans de guerre.

L'invocation répétée du terme « double usage » vise à atténuer la résistance à la militarisation de la société. De même, les références constantes aux dépenses de « défense » et aux initiatives pour « l'industrie de la défense » masquent le fait que cette mobilisation massive des ressources de la société pour mener des guerres impérialistes à travers le monde n'a rien de défensif.

Au Collège Niagara, un nouveau programme de génie des systèmes de défense formera les étudiants à la construction de drones et de systèmes autonomes, dans l'espoir, selon les termes du doyen de l'École des médias, des métiers et de la technologie, de préparer les étudiants à des carrières dans « un domaine en pleine évolution qui façonne l'avenir ». Dans la région d’Ottawa, la nouvelle Stratégie des pôles d’innovation de la défense vise à collaborer directement avec l’Université d’Ottawa, l’Université Carleton et le Collège Algonquin afin d’améliorer les capacités militaires.

Ces initiatives individuelles sont appuyées par la création, par le gouvernement, d’un pôle d’innovation en matière de drones au CNRC, doté d’un budget de démarrage de 105 millions de dollars et autorisé à acquérir de nouvelles plateformes de recherche d’une valeur de 460 millions de dollars sur cinq ans, dans le cadre de la Stratégie industrielle de défense.

La classe dirigeante investit des sommes considérables pour consolider le discours idéologique qui sous-tend la campagne de réarmement. Le gouvernement fédéral a vanté les mérites de son programme MINDS – créé à la suite du déclenchement de la guerre menée par l’OTAN contre la Russie en Ukraine – comme un moyen de lier le milieu universitaire à la planification stratégique de la guerre de l’OTAN contre Moscou et, plus généralement, à l’élaboration de stratégies impérialistes. Ces programmes s’appuient sur les liens établis entre le milieu universitaire et les forces armées sous le précédent gouvernement libéral de Justin Trudeau. Elle a lancé l’initiative Innovation pour la défense, l’excellence et la sécurité (IDEeS) pour développer de « nouveaux partenariats de coopération avec le secteur privé, les universités et les universitaires », avec un financement de 1,6 milliard de dollars sur 20 ans.

Recrutement d'étudiants et de travailleurs comme soldats de l’avenir

Le gouvernement prévoit également d'augmenter considérablement les effectifs des Forces armées canadiennes. La chef d'état-major de la Défense, Jennie Carignan, a récemment déclaré à CBC qu'elle présenterait prochainement au gouvernement une proposition détaillée visant à augmenter les forces armées à 85 000 soldats réguliers, 100 000 réservistes et 300 000 réservistes supplémentaires ayant reçu une formation légère et pouvant être mobilisés en cas d'urgence.

Constatant les difficultés liées à la mobilisation de ressources aussi importantes, un groupe de réflexion, l'Institut de recherche en politiques publiques, a suggéré que les universités pourraient être mises à contribution pour faciliter les plans d'Ottawa (tout en précisant qu'il ne s'agissait pas de militariser les campus). L'institut a fait valoir que les établissements d'enseignement pourraient apporter un soutien en matière de logistique, de gestion du personnel et d'administration afin de gérer l'afflux de nouveaux militaires.

L'impérialisme canadien et sa politique étrangère prédatrice ne bénéficient pas d'un large soutien populaire. Les sondages indiquent que moins d'un cinquième des Canadiens se porteraient volontaires pour servir inconditionnellement dans les Forces armées canadiennes. Malgré l’assouplissement des exigences, notamment l’autorisation pour les résidents permanents de s’enrôler dans les Forces armées canadiennes, ces dernières n’ont jamais atteint leurs objectifs de recrutement.

Le gouvernement tente de remédier à ces problèmes dans le cadre de sa Stratégie industrielle de défense, en mettant en œuvre des initiatives visant à promouvoir l’apprentissage dans les domaines liés au secteur militaire et à inciter les travailleurs industriels mis à pied en raison de la guerre commerciale avec les États-Unis à se réorienter vers la production militaire. Le Programme canadien des compétences en matière de défense, dévoilé dans la Stratégie industrielle de défense et appuyé par des investissements gouvernementaux de plusieurs milliards de dollars dans divers programmes, vise à :

  • « Bâtir le bassin de talents de l'industrie de la défense » en prenant « des mesures décisives pour améliorer les compétences et recycler les travailleurs actuels, attirer les jeunes dans l'industrie et élargir les possibilités d'apprentissage et de métiers ».
  • « Établir de nouvelles alliances sectorielles qui réunissent les employeurs, les syndicats et les groupes industriels afin d'élaborer des stratégies visant à soutenir les entreprises et les travailleurs dans un marché du travail en évolution ».
  • Faire de l’attraction de la main-d’œuvre qualifiée nécessaire aux Forces armées canadiennes une priorité de la politique d’immigration.
  • Collaborer avec les provinces, les territoires et les groupes autochtones pour financer la formation professionnelle répondant aux besoins de l’armée.

Ce qui ressort de ces propositions, c'est une restructuration complète de la vie sociale et économique au service des intérêts stratégiques et du profit prédateur de l'impérialisme canadien. Les étudiants des universités et des collèges, les jeunes travailleurs et les travailleurs plus âgés mis au chômage par la crise capitaliste et les politiques nationalistes « Équipe Canada » de la classe dirigeante seront enrôlés, par un mélange de coercition étatique et de nouvelles orientations professionnelles, pour servir de chair à canon à l'impérialisme canadien, que ce soit en développant les technologies nécessaires aux guerres futures ou en servant sous les drapeaux.

Les arguments avancés par certains membres de la soi-disant « gauche » pour justifier leur soutien au programme de réarmement massif du Canada sont particulièrement pernicieux. Ils affirment que les dizaines de milliards investis dans la guerre et la destruction peuvent créer des emplois et offrir « des emplois qualifiés et bien rémunérés ». La mairesse de Toronto, Olivia Chow, membre du Nouveau Parti démocratique (NPD), a demandé que le siège social de la nouvelle Banque de défense, de sécurité et de résilience (BDSR) soit situé dans cette ville, affirmant que cela « créerait des milliers d'emplois ».

Sous l'impulsion de la bureaucratie syndicale, qui déverse une propagande nationaliste « Équipe Canada » au nom de l'élite patronale en réaction à la guerre commerciale avec les États-Unis, des forces prétendument de gauche brandissent la feuille d'érable tout en fournissant des justifications toutes faites pour l'expansion des forces armées canadiennes. Le Tyee, par exemple, a publié l'an dernier une tribune exigeant, en réponse aux tarifs douaniers et aux menaces de Trump, que « nous soyons prêts à défendre notre souveraineté, non seulement par des dépenses militaires, mais aussi par une population engagée, entraînée et prête à se défendre ». L'ancien député néo-démocrate Charlie Angus, quant à lui, a salué la proposition des Forces armées canadiennes d'accroître considérablement les forces militaires de réserve, y voyant le modèle d'une « armée du peuple ».

Les principaux dirigeants syndicaux d'Unifor, des Métallos et d'autres syndicats ont claironné leur soutien au réarmement impérialiste canadien, insistant sur la nécessité de garantir que les systèmes d'armement soient « de fabrication canadienne » et se joignant à l'hystérie antichinoise attisée par les classes dirigeantes canadienne et américaine, qui intensifient leurs préparatifs de guerre contre Pékin.

Les travailleurs et les jeunes n'ont aucun intérêt à être enrôlés de force pour servir les intérêts de l'impérialisme canadien dans la troisième guerre mondiale qui se profile rapidement. Ils doivent au contraire se joindre à la lutte contre le militarisme et la guerre, car leur avenir et leur vie en dépendent. Ce combat exige la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière autour d'un programme socialiste et internationaliste visant à mettre fin au capitalisme, cet ordre social en crise qui est à l'origine des guerres impérialistes. Les étudiants qui s’opposent à la militarisation des campus et à la transformation de leurs programmes d'apprentissage et de formation en bassin d'approvisionnement pour la machine de guerre doivent lier leur opposition à la guerre et au réarmement à la résistance croissante de la classe ouvrière face au démantèlement des services publics, aux licenciements collectifs et à la destruction des droits démocratiques et sociaux par la classe dirigeante. Tous ceux qui adhèrent à ce programme sont invités à rejoindre et à développer le Parti de l'égalité socialiste et son organisation de jeunesse, les Étudiants et jeunes internationalistes pour l’égalité sociale.

(Article paru en anglais le 8 mai 2026)

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