L'Argentine s'approche d'une confrontation révolutionnaire. Deux ans et demi de gouvernement Milei ont abouti à une destruction systématique des conditions de vie de la classe ouvrière, à la transformation fasciste de l'appareil d'État et à la subordination directe du pays aux intérêts de l'impérialisme américain. La loi de modernisation du travail adoptée en février autorise les journées de travail de douze heures, élimine les contrats sectoriels et réduit les indemnités de licenciement. Il s'agit d'une attaque massive contre les droits du travail acquis au cours de plus d'un siècle de lutte.
La fermeture de l'usine de pneus FATE avec 920 licenciements, la répression policière chronique des retraités lors de leurs manifestations hebdomadaires devant le Congrès, l'autorisation pour les troupes américaines d'entrer dans les bases navales argentines et le renflouement de 20 milliards de dollars du FMI coordonné en septembre dernier par le secrétaire au Trésor de Trump, Scott Bessent, ouvrent la voie à une explosion sociale de plus en plus forte. Comme l'écrivait le WSWS en mars, il s'agit d'un régime consciemment conçu pour « ramener le pays 100 ans en arrière ».
Dans ce contexte, le 1er mai 2026 a été un événement politiquement chargé, suivi de près par la bourgeoisie argentine, la grande presse et des sections de l'intelligentsia petite-bourgeoise. Pour la première fois depuis la formation du Front de gauche et des travailleurs (FIT-U) de pseudo-gauche en 2011, les quatre partis qui le composent ont organisé deux rassemblements distincts à l'occasion de la fête internationale des travailleurs. Alors que le Partido Obrero (PO), le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST) et Izquierda Socialista (IS) ont organisé un rassemblement commun sur la Plaza de Mayo à Buenos Aires, le Partido de los Trabajadores Socialistas (PTS) – le plus grand parti du FIT-U et la section principale du Courant Révolution Permanente (PRC-FI) moréniste – a attiré une foule plus importante de plus de 5000 personnes à un rassemblement séparé à huit kilomètres de là, au stade couvert de Ferro.
Le discours de Bregman et les réponses du PTS à la crise argentine
Le rassemblement des morénistes a été animé par des membres importants du PTS, des représentants des sections du PRC en France, au Brésil et au Chili, et des militants syndicaux de la FATE et d'entreprises telles que Mondelez, Lustramax et Georgalos. L'oratrice principale était la députée Myriam Bregman, dont le discours a clôturé l'événement.
Izquierda Diario, le site Internet du PTS, s'enorgueillit :
L'événement a également bénéficié d'une importante couverture médiatique sur les chaînes de télévision, les stations de radio et les journaux, à la fin d'une semaine au cours de laquelle le «phénomène Myriam Bregman» a dominé le débat national en Argentine. L'attention croissante des médias s'explique par les sondages qui montrent que Bregman est la dirigeante politique dont l'image est la plus positive dans le pays.
L'objectif fondamental du rassemblement de Ferro, a annoncé le PTS, était de lancer la campagne pour un «nouveau parti ouvrier» en Argentine. Bregman en a défini le contenu politique dans son discours :
Le moment n'est-il pas venu de mettre sur pied un nouveau mouvement historique ? Un nouveau mouvement historique qui s'organise par le bas ? Un mouvement de travailleurs ? Un parti de la classe ouvrière ? C'est pourquoi notre proposition est de discuter de la manière d'organiser, de mettre sur pied un mouvement pour un parti de la nouvelle classe ouvrière : cette classe ouvrière qui est toujours plus exploitée, toujours plus opprimée, féminisée, persécutée, discriminée. Et nous avons la force du Front de Gauche comme point de départ. Nous avons aussi un programme à discuter : le programme du Front de Gauche – un programme d'indépendance de classe.
Le programme du parti à construire est, selon la propre formulation de Bregman, «le programme du Front de Gauche» : pas le programme de la Quatrième Internationale, pas le programme du trotskysme, pas basé sur un document programmatique avec un contenu socialiste défini.
Exposant plus avant le projet politique des morénistes, Bregman a déclaré :
Nous ne cachons pas que nous voulons transformer cette société à la racine. C'est en mettant fin au capitalisme que nous mettrons fin aux génocides. C'est pourquoi nous nous sommes fixé pour objectif de construire notre propre instrument politique [...] un grand parti de la nouvelle classe ouvrière.
Cette formulation capture précisément le contenu opportuniste de la proposition du PTS. La défense du socialisme – la déclaration selon laquelle «nous ne cachons pas» vouloir «mettre fin au capitalisme» – est présentée comme une question d'opinion personnelle de la direction du PTS. Ce n'est cependant pas le programme du parti qu'ils proposent de construire. L'«instrument politique» projeté est un parti ouvrier réformiste, orienté vers une bureaucratie syndicale péroniste en crise, basé sur «le programme du FIT-U» – une plate-forme génériquement «indépendante de classe» sans contenu socialiste défini. La défense du socialisme est incorporée comme un droit de tendance au sein d'un parti ouvrier réformiste, justifié par la nécessité d'«unir les forces» et d'«organiser la sympathie» enregistrée dans les sondages.
La proposition du PTS s'inscrit résolument dans la tradition politique corrompue du pablisme, dont le morénisme est une variante : l'adaptation des forces qui se prétendent révolutionnaires aux appareils bourgeois chargés de contenir le mouvement ouvrier, par le biais de la rhétorique de l'unité et de prétextes tactiques tels que l'«isolement» des révolutionnaires. L'opération n'exige pas des dirigeants du PTS qu'ils cessent d'affirmer rhétoriquement leur opposition au capitalisme. Au contraire, elle exige qu'ils continuent à le faire : parce que c'est précisément cette couverture qui permet au large parti réformiste sur le plan programmatique de piéger les travailleurs et les jeunes radicalisés, en les détournant de la tâche historique de construction d'une direction marxiste révolutionnaire.
La demande d'un «nouveau parti ouvrier» a été combinée dans le discours de Bregman avec un appel apparemment radical pour «des organes de coordination, des assemblées de quartier, des assemblées populaires – tout ce qu'il faut pour que les syndicats, pour que les centres d'étudiants puissent redevenir des instruments de lutte».
La fonction explicite de ces organes est de faire en sorte que «les syndicats redeviennent des instruments de lutte». L'orientation n'est pas la formation d'organes indépendants du pouvoir ouvrier : des soviets, comités d'usine autonomes, structures à double pouvoir dans le sens élaboré par le marxisme révolutionnaire à partir des expériences des révolutions russes de 1905 et 1917. C'est la formation d’organes intermédiaires destinés à faire pression sur les directions bureaucratiques existantes de la CGT et à les récupérer comme instruments de lutte. L'appareil syndical péroniste corrompu et bureaucratisé ne doit pas être aboli ; il doit ostensiblement être poussé vers la gauche et contraint à s'auto-réformer.
L'obsession des morénistes pour les sondages et le taux d'approbation de Bregman a été le thème dominant sur le podium du rassemblement. Le chef du PTS, Christian Castillo, a commencé son discours en citant l'enquête d'Atlas Intel qui place Bregman au premier rang en termes de taux d'approbation positive (47 % d'opinions positives contre 46 % d'opinions négatives, toutes les autres figures politiques majeures étant jugées négativement et Milei étant confronté à un taux de désapprobation de 62 %). Bregman a terminé son discours en remarquant que «les gens commencent à le dire : presidenta».
Alors que le PTS a construit son intervention autour de ses sondages, alors que les secteurs de l'opinion publique bourgeoise, les médias et l'intelligentsia petite-bourgeoise considèrent le parti comme une option administrative potentielle pour la prochaine phase de la crise, il tourne le dos aux masses de travailleurs et de jeunes qui sont aliénés par l'ensemble de la politique institutionnelle de l'Argentine. Ces masses, qui surgiront au premier plan dans les bouleversements révolutionnaires à l'ordre du jour, sont en dehors de l'horizon stratégique du PTS.
Le concept de «nouvelle classe ouvrière» avancé par le STP mérite un examen direct. Décrire la classe ouvrière comme «féminisée, persécutée, discriminée» n'est pas une interprétation marxiste de la société de classes. C'est le vocabulaire de la politique identitaire, orienté vers les préoccupations de la classe moyenne supérieure – tout comme les qualificatifs «féministe» et «écologique» utilisés par le rassemblement. Plus fondamentalement, il est totalement inconscient de la transformation la plus décisive de la classe ouvrière au cours des dernières décennies : son expansion et son intégration internationales massives par le biais de la mondialisation de la production.
La classe ouvrière est désormais une classe intégrée au niveau mondial, liée par des chaînes d'approvisionnement, des réseaux logistiques et des flux financiers d'une ampleur sans précédent, dont les luttes sont objectivement internationales et dont le pouvoir ne peut être organisé que sur une base internationale. Le rejet de la classe ouvrière internationale par les morénistes s'exprime dans leur programme : un parti nationaliste, orienté vers les syndicats argentins et la conjoncture électorale bourgeoise du pays, dont l'«internationalisme» consiste en des vœux échangés seulement dans les occasions spéciales entre les partis affiliés opérant dans leurs cadres nationaux respectifs et subordonnés à ceux-ci.
Bregman a terminé son discours par un appel à «une véritable rébellion, une grève générale, pour mettre fin à la situation dans laquelle se trouvent des millions de personnes» – rhétoriquement présenté comme un Cordobazo du XXIe siècle. L'invocation du Cordobazo dans ce contexte efface la leçon centrale de ce soulèvement ouvrier et étudiant de 1969 qui a secoué l'Argentine. Il a posé objectivement la question du pouvoir politique. Il a été vaincu par l'absence d'une direction marxiste consciente – le vide politique même que la tendance moréniste, dont le PTS représente l'une des continuations directes, a contribué à créer et à maintenir. Le Cordobazo est invoqué comme une métaphore inspirante par la tendance politique même dont l'intervention a contribué à faire du potentiel révolutionnaire de 1969 la catastrophe contre-révolutionnaire de 1976.
La fracture dans le FIT-U
Le FIT-U est sorti fracturé de ce Premier mai. Pour la première fois depuis sa formation en 2011, les quatre partis composant le front ont tenu des rassemblements séparés.
Le Front de Gauche et des Travailleurs-Unité regroupe quatre partis : le PO, le MST, l'IS et le PTS. Le PTS, le MST et l'IS sont tous issus de scissions successives du tronc moréniste ; le PO est issu d'une lignée distincte et purement nationale. Constitué en 2011, il détient des sièges parlementaires aux niveaux fédéral et provincial. Comme le World Socialist Web Site l'a montré au fil des ans, la fonction politique du FIT-U a été de fournir une couverture à la bureaucratie de la CGT, de canaliser les travailleurs radicalisés vers le péronisme et d'empêcher l'émergence d'une direction politique indépendante de la classe ouvrière.
À la mi-avril, le PTS a annoncé qu'il organiserait un rassemblement séparé pour le 1er mai, justifiant sa décision par deux raisons dans une lettre ouverte au FIT-U. Tout d'abord, il a dénoncé les autres partis du Front pour s'être engagés dans des initiatives qui diluent «la démarcation entre le péronisme et la bureaucratie syndicale, ouvrant la perspective d'un front anti-Milei sans aucune démarcation de classe par rapport à la direction syndicale traîtresse».
Deuxièmement, il a positionné le rassemblement de Ferro comme faisant partie d'une «série d'activités internationales de son courant» : une référence aux rassemblements du PRC à Paris et à Sao Paulo au cours de l'année 2025. Le PTS a ainsi cherché à se présenter comme plus systématiquement «internationaliste» et plus ferme dans sa démarcation de classe que ses partenaires du front.
Lors du rassemblement commun des autres partis du FIT-U, le discours le plus substantiel a été prononcé par le chef du MST, Alejandro Bodart, secrétaire général de la Ligue socialiste internationale (LSI). Comme s'il parlait au seuil de la formation d'un gouvernement, il a défini la situation politique en Argentine dans les termes suivants :
Milei est en difficulté, plus qu'il ne l'a jamais été. [...] L'autre pilier du régime bourgeois argentin est également en difficulté : le Parti justicialiste. [...] Pour la première fois dans l'histoire, la gauche est sur toutes les lèvres. [...] Nous savons qu'il y a des camarades qui, face à cette nouvelle situation, s'interrogent : pouvons-nous gouverner ? Écoutez, camarades, non seulement nous pouvons gouverner, mais nous devons diriger la gauche pour sortir le pays de cette crise.
Dans le discours du 1er mai de Bodart et dans une lettre ouverte adressée le 22 avril à la direction du PTS, le MST a accusé le parti de Bregman de gâcher ce qu'il considère comme une «opportunité historique» pour la gauche, en raison d'une attitude prétendument sectaire et d'une hésitation à prendre le pouvoir.
Par «sectarisme», le MST fait référence au refus du PTS de partager le «fort soutien électoral et l'image publique positive, tels que reflétés dans les différents sondages et enquêtes d'opinion», dont «la camarade Myriam Bregman est celle qui réussit le mieux à tirer parti».
En accusant le PTS de reculer devant la perspective de voir le FIT-U «arriver au pouvoir», le MST n'a pas en tête un gouvernement formé par le renversement de l'État bourgeois argentin et l'instauration de la dictature du prolétariat. Il s'agit de la participation du FIT-U en tant que variante de gauche à une formule gouvernementale au sein du régime démocratique bourgeois, sur le modèle de Syriza en Grèce en 2015 et de Podemos en Espagne entre 2020 et 2023.
Le Partido Obrero, qui s'est adressé au rassemblement de la Plaza de Mayo par l'intermédiaire de Gabriel Solano, s'est joint au MST et à Izquierda Socialista pour attaquer le PTS pour avoir divisé le rassemblement. Avant l'événement, Solano a qualifié de «honte» la décision du PTS de convoquer un «événement divisionniste», insistant sur le fait que le parti de Bregman avait encore le temps de revenir sur ce qu'il a appelé sa position «autoréférentielle». Depuis la tribune, il a clôturé le rassemblement en appelant le FIT-U à convoquer une Assemblée nationale ouverte à tous les militants du pays comme voie alternative pour l'avenir.
Le PO occupe une position particulière au sein du FIT-U. Issu d'une scission du MIR-Praxis (Política Obrera) des années 1960, un groupe orienté vers la guérilla guévariste, il a établi plusieurs alliances opportunistes avec des groupes internationaux qui avaient rompu avec la Quatrième Internationale. Il s'agit notamment, dans les années 1970, du courant international dirigé par Pierre Lambert, un autre pabliste qui a rompu avec le Comité international de la Quatrième Internationale en 1971 et qui, plus tard, s'alliera brièvement à Moreno.
De tous les quatre partis, c'est le PO qui a le travail le plus substantiel dans les syndicats : par l'intermédiaire de Romina del Plá dans le syndicat des enseignants, des travailleurs des pneumatiques du SUTNA dirigés par Alejandro Crespo, et du Polo Obrero parmi les chômeurs et les travailleurs du secteur informel. Il est en concurrence avec le PTS pour savoir quelle formation se présente comme la meilleure gardienne de la délimitation des classes. Alors que le PTS appelle à la création d'un nouveau parti ouvrier sur le modèle du premier PT brésilien et que le MST propose un parti unique FIT-U avec le droit des tendances, le PO propose la convocation d'une Assemblée nationale ouverte à «tous les militants» pour «transformer l'Argentine» dans les termes les plus vagues.
Solano a exposé l'analyse sous-jacente dans son éditorial du 8 mai dans Prensa Obrera, «La stratégie de pouvoir de la gauche» : les sondages révèlent un fossé entre l'image positive de Bregman et la faible intention de vote du FIT-U, exposant la tâche de «générer de la loyauté» parmi les secteurs populaires. Les travailleurs, selon la lecture du PO, se tournent vers des positions révolutionnaires ; la conjoncture, cependant, n'est pas encore mûre. Par conséquent, il faut s'adapter à la radicalisation spontanée des travailleurs en tant que voie de moindre résistance, sans briser les illusions dans la bureaucratie syndicale ou le péronisme.
Les polémiques entre les quatre partis – qui est le plus sectaire, qui s'adapte le plus au péronisme, qui profite électoralement de la popularité de Bregman – ne représentent pas des différences de principe. Bodart lui-même l'a bien montré lorsque, sur la Place de Mai, il a déclaré le MST «ouvert à toute issue» qui permettrait au front de débattre de la manière de saisir «l'opportunité historique» : le parti ouvrier proposé par le PTS, le parti unique avec tendances proposé par le MST ou l'Assemblée nationale proposée par le PO sont, pour lui, des options interchangeables. Ce qui unit les trois formules, c'est le diagnostic sous-jacent : la situation n'est pas encore mûre, la classe ouvrière est attirée vers la gauche mais n'est pas encore prête, la tâche consiste à gérer la conjoncture actuelle plutôt qu'à organiser la prise du pouvoir.
C'est précisément le diagnostic auquel Trotsky a répondu dans «Encore une fois, où va la France ?» en 1935, contre le refrain stalinien selon lequel «la situation n'est pas révolutionnaire». Sa réponse était catégorique : «La situation est révolutionnaire
autant qu’elle peut l’être avec la politique non révolutionnaire des partis ouvriers.» La fonction de la perspective centriste – hier comme aujourd'hui – est de convertir la prétendue absence de maturité de la conjoncture en justification de l'adaptation aux forces mêmes qui bloquent la révolution : la bureaucratie syndicale, le péronisme et le processus électoral bourgeois.
Le caractère politique et social du «phénomène Bregman»
Pour comprendre ce que fait réellement le PTS, il est nécessaire de comprendre pourquoi il est surveillé par la bourgeoisie argentine. Le FIT-U obtient environ 9 à 10 % des voix. Bregman est devenue la personnalité politique la plus appréciée du pays. Elle apparaît régulièrement sur les chaînes de télévision bourgeoises ; la direction du PTS s’exprime régulièrement par le biais d’interviews dans la presse ; des sections de la classe dirigeante argentine évaluent activement le parti comme une option administrative potentielle pour la prochaine phase de la crise.
Le «phénomène Bregman» n'est pas d'abord un phénomène populaire ouvrier, mais un phénomène politico-médiatique produit par la conjoncture spécifique : la crise du gouvernement Milei et la démoralisation du péronisme ont créé un vide que des secteurs de la bourgeoisie tentent de combler, en promouvant un instrument «de gauche» pour contenir la radicalisation des masses. Les sondages du PTS, sa présence parlementaire, son orientation vers l'opinion bourgeoise et sa proposition d'un nouveau parti large avec un programme non socialiste expriment la fonction politique que le parti s'apprête à remplir.
Cette fonction a été documentée par le WSWS pendant toute la période du gouvernement Milei. Comme nous l'avons écrit en mars 2026, le FIT-U a opéré une «sordide division du travail entre le péronisme, la bureaucratie syndicale dirigée par les péronistes et le FIT-U de pseudo-gauche, en étouffant la lutte des classes et en appliquant les attaques [de Milei] contre la classe ouvrière». À la FATE – l'exemple actuel le plus concret – le syndicat SUTNA du Partido Obrero, que le PTS salue comme un «phare» pour les travailleurs argentins, a oscillé entre des appels théâtraux à l'occupation de l'usine et des pétitions adressées au gouverneur péroniste Axel Kicillof pour qu'il nationalise l'usine sous l'administration de l'État : une pression sur l'État capitaliste, et non une mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Le militantisme rhétorique du FIT-U et l'intégration pratique dans l'appareil politique bourgeois ne sont pas contradictoires : ce sont les deux faces d'une même pièce politique.
C'est cette contradiction que le concept marxiste de centrisme saisit avec précision. Le centrisme adopte la phraséologie de la révolution socialiste alors que sa pratique politique concrète sert à contenir le développement de la révolution. Il se distingue du réformisme avoué, qui défend ouvertement la collaboration de classe, et de l'opportunisme de droite, qui abandonne toute référence au socialisme. Le centrisme est plus dangereux car, drapé de bannières révolutionnaires, il occupe l'espace politique où une véritable direction révolutionnaire devrait émerger et bloque son développement.
La fonction politique du PTS et les leçons du morénisme
La fonction que le PTS se prépare à remplir en tant que composante centrale du PRC-FI a été définie à l'avance par le Groupe égalité socialiste au Brésil dans sa déclaration de mars 2026, «Les morénistes se rebaptisent “Courant Révolution Permanente” : Un complot contre le trotskysme et la révolution socialiste à venir». Le relookage de l'ancienne Fraction trotskyste – décidé lors de la conférence moréniste de Sao Paulo en décembre 2025 – vise à enterrer la continuité du PTS avec l'histoire du morénisme et de ses trahisons, à réhabiliter les forces qui ont trahi la classe ouvrière dans le passé, et à préparer de nouvelles trahisons.
Dans la crise argentine, la fonction particulière du PTS est de sauver les appareils démoralisés – la bureaucratie syndicale péroniste et le régime politique bourgeois – en leur fournissant une couverture «de gauche» capable d'absorber et de détourner la radicalisation révolutionnaire de la classe ouvrière.
Les conséquences d'opérations politiques de ce type, dans des moments de crise révolutionnaire ouverte, sont inscrites dans le sang de l'histoire de l'Amérique latine. Le Chili sous l'Unité Populaire en 1973 et l'Argentine sous le gouvernement Perón et la junte Videla entre 1973 et 1976 démontrent concrètement ce que le blocage de la direction révolutionnaire produit lorsque la classe ouvrière est confrontée aux conditions objectives de la révolution socialiste.
La coalition socialiste-stalinienne de l'«Unité populaire» de Salvador Allende, élue en 1970 au milieu d'une marée révolutionnaire, a appliqué le programme de la «voie chilienne vers le socialisme» : nationalisations partielles combinées à la défense intransigeante de l'État bourgeois et des forces armées chiliennes en tant que «fondations inébranlables du processus révolutionnaire». Lorsque les travailleurs ont commencé à former des cordones industriales et des organes de pouvoir autonomes en réponse à la conspiration patronale d'octobre 1972, le gouvernement a appliqué la loi sur le contrôle des armes pour les désarmer et a nommé le général Augusto Pinochet commandant en chef de l'armée. Le résultat fut le coup d'État du 11 septembre 1973, des dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes détenus, torturés et assassinés, et deux décennies de dictature fasciste.
Le facteur décisif de cette défaite a été l'absence d'un parti marxiste révolutionnaire capable d'orienter la classe ouvrière chilienne vers la rupture avec le stalinisme et la social-démocratie et vers la lutte pour la prise du pouvoir. Cette absence était liée à l'attaque révisionniste pabliste contre la IVe Internationale. Le Partido Obrero Revolucionario (POR), section chilienne de la Quatrième Internationale, a rompu avec le Comité international en 1963 sous la direction des pablistes et s'est ensuite dissous, fusionnant en 1965 avec des forces castristes et maoïstes pour former le Movimiento de Izquierda Revolucionaria (MIR), un parti centriste. Le MIR offrait un «soutien critique» à Allende et canalisait les travailleurs et les paysans rompant avec le stalinisme et la social-démocratie vers une orientation consistant à «faire pression» sur le gouvernement de l'Unité populaire plutôt que d'organiser la lutte pour le pouvoir ouvrier. C'est la dissolution pabliste du parti trotskyste et son remplacement par le centrisme du MIR qui ont empêché la classe ouvrière chilienne de surmonter ses dirigeants traîtres et qui ont ouvert la voie à la défaite de 1973.
En Argentine, au cours des mêmes années, l'opération moréniste a joué un rôle analogue. Le Partido Revolucionario de los Trabajadores (PRT), formé en 1965 par la fusion du groupe moréniste avec le Frente Revolucionario Indoamericanista Popular de Mario Santucho, s'est scindé en 1968 à la veille du Cordobazo : Nahuel Moreno s'intégra progressivement à l'appareil péroniste bourgeois, tandis que Santucho adopta les méthodes de la guérilla.
En 1973, sous le gouvernement Perón, alors que les escadrons de la mort de la Triple A menaient une vague systématique d'assassinats contre la gauche, les morénistes ont déclaré : «Notre parti est le seul de la gauche révolutionnaire argentine à avoir proclamé publiquement son soutien au “processus d'institutionnalisation”». Après le coup d'État militaire de Jorge Rafael Videla en mars 1976, les morénistes ont soutenu que le régime de Videla n'était «ni objectivement ni subjectivement» contre-révolutionnaire. Il s'en est suivi une destruction physique de l'avant-garde ouvrière argentine : 30 000 personnes ont été assassinées ou ont disparu.
Le PTS cherche consciemment à enterrer cette histoire. Mais sa politique actuelle est entièrement ancrée dans cette histoire. La proposition centrale du rassemblement de Ferro – le «gran partido de la nueva clase trabajadora» – est la réédition contemporaine d'une opération que le morénisme a menée pour la première fois dans les années 1980.
En 1982, en pleine crise de la dictature, Nahuel Moreno reconstitue son organisation sous le nom de Movimiento al Socialismo (MAS, Mouvement vers le socialisme), explicitement conçu comme un instrument permettant de canaliser la radicalisation préparée par la transition démocratique négociée entre l’armée et l'impérialisme américain. Le pamphlet de Moreno, 1982 : La révolution commence attribue la défaite de 1976 non pas aux trahisons du péronisme et du morénisme, mais à la «conscience politique réactionnaire et ultracapitaliste» du travailleur argentin. Le MAS a présenté Luis Zamora – un avocat de la classe moyenne sans antécédents dans le mouvement ouvrier – comme candidat à la présidence en 1983, une opération qui symbolise sa perspective petite-bourgeoise.
Le MAS a explicitement soulevé, au cours de la même période, la proposition de construire un large «parti des travailleurs». Son programme de 1985 stipulait :
Il est possible que le prochain exemple du puissant développement du Parti des travailleurs du Brésil incite certains dirigeants syndicaux à répéter cette expérience dans notre pays. Il est bien connu que les principaux dirigeants syndicaux liés à la social-démocratie ou à l'Église ont encouragé le développement du PT, calculant qu'il bloquerait la canalisation de l'avant-garde des travailleurs vers le communisme ou les trotskystes. Pour notre part, nous appelons également ceux qui pensent de la sorte à fonder un parti ouvrier, en mettant de côté le sectarisme.
La demande de construction d'un parti ouvrier – formulée à l'origine par Trotsky en 1938 comme tactique pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière aux États-Unis – a été convertie par le MAS en un parti «vidé de son contenu révolutionnaire et mis au service des agents de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier», comme l'a écrit le CIQI dans sa déclaration de 1987 «Non au stalinisme et au Front populaire ! Construisons la Quatrième Internationale !» Le PT brésilien a été invoqué comme modèle : un parti construit par des dirigeants syndicaux liés à la social-démocratie et à l'Église, précisément pour empêcher que l'avant-garde ne s’oriente vers les trotskystes, comme le MAS lui-même l'a reconnu.
Le «gran partido de la nueva clase trabajadora» défendu par Bregman à l'Estadio Ferro le 1er mai 2026, transpose la même opération dans la situation actuelle. Bregman n'était pas politiquement active lorsque Moreno l'a réalisée pour la première fois dans les années 1980, mais le type de leadership politique qu'elle représente est la continuation directe du modèle Zamora : une figure médiatique, une avocate, attirant les secteurs petits-bourgeois urbains, complètement en dehors de la tradition théorique et programmatique trotskyste.
Le PTS est lui-même issu du MAS, fondé en 1988 après l'exclusion de sa tendance du parti. Loin de constituer une rupture avec la tradition moréniste, le nouveau parti s'est appuyé sur l'histoire du MAS tout en s'opposant à sa direction post-Moreno. Les structures internes du PTS, formées en majorité de cadres du MAS et de leurs descendants politiques, reproduisent cette orientation comme une pratique politique naturelle. La voie proposée par Bregman en ce moment d'aggravation de la crise révolutionnaire est la même que celle dont l'application pratique a conduit à la catastrophe du 11 septembre 1973 au Chili et au coup d'État du 24 mars 1976 en Argentine même.
Le rassemblement du 1er mai du CIQI et la voie à suivre pour la classe ouvrière en Argentine
La tâche politique à laquelle est confrontée la classe ouvrière argentine ne peut être réalisée dans le cadre du FIT-U, ni sur la base de la politique du PTS, dont la fonction objective est celle d'un obstacle centriste au développement d'une direction révolutionnaire. Elle ne peut être réalisée par le PO, l'IS et le MST, dont la convergence politique avec le PTS sur l'orientation de l'intégration dans le système politique argentin a été confirmée le 1er mai. Elle ne peut être menée à bien par la bureaucratie de la CGT ou ses ailes dissidentes, qui se sont engagées à contenir la lutte de classe, ni par aucune tendance péroniste dissidente, qui s'est engagée à poursuivre la fonction historique du péronisme en tant que médiateur entre le capital national argentin et l'impérialisme américain.
La tâche consiste à construire, en Argentine, une section du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), le parti révolutionnaire international du prolétariat et la continuité programmatique authentique du trotskysme. Cela exige une rupture programmatique consciente avec toute la tradition moréniste et pseudo-gauche et l'assimilation des luttes historiques du CIQI contre le pablisme, le stalinisme et toutes les variantes de l'opportunisme. Cela nécessite la formation politique de cadres marxistes au milieu de l'éruption même de la lutte des classes qui se prépare.
Le rassemblement du 1er mai organisé par le CIQI cette même année a donné corps à cette tâche. Contrairement à l'«internationalisme» du rassemblement de Ferro – une accumulation de salutations aux luttes dans différents pays sans articulation programmatique – le rassemblement du CIQI a rassemblé 18 interventions de 14 pays à travers les cinq continents, avec une transmission sous-titrée en 11 langues, articulant à partir d'une seule orientation stratégique internationale les tâches politiques auxquelles la classe ouvrière est confrontée sur chaque continent. Le CIQI est aujourd'hui la seule tendance politique au monde qui aborde la crise mondiale comme l'éruption des contradictions historiques et insolubles du système capitaliste, et qui identifie la classe ouvrière internationale comme la force révolutionnaire capable de la résoudre. Le langage authentique du marxisme n'est parlé nulle part ailleurs.
Dans son discours d'ouverture, David North, président du comité éditorial international du WSWS, a présenté la guerre israélo-américaine contre l'Iran, lancée le 28 février 2026, comme «le point culminant d'une période historique distincte de 35 ans qui a commencé avec la dissolution de l'URSS en 1991» – non pas comme un «épisode discret» ou la «politique d'un président particulier», mais comme une étape qualitativement nouvelle de la barbarie capitaliste. «La guerre mondiale», a-t-il déclaré, «n'est pas une menace future, mais une réalité qui se déroule actuellement». La guerre contre la classe ouvrière dans tous les pays – le démantèlement des droits sociaux, la redistribution des richesses vers le haut, le virage des élites dirigeantes vers l'autoritarisme et les méthodes fascistes – est une composante inséparable de la même trajectoire.
Le rassemblement a identifié l'année 2026 comme un tournant fondamental dans l'histoire moderne. «La période d'équilibre social relatif est terminée», a déclaré North. «Les premiers mois de 2026 marquent le moment où la résistance de la classe ouvrière a émergé en tant que force mondiale, à une échelle qui place directement à l'ordre du jour historique les questions fondamentales de l'époque : guerre ou paix, dictature ou démocratie, socialisme ou barbarie».
La question décisive de l'époque, selon North, est celle du socialisme ou de la barbarie, laquelle de ces deux tendances prévaudra. La réponse concrète est la construction consciente de la direction politique révolutionnaire de la classe ouvrière internationale. L'élément qualitativement décisif de l'intervention du CIQI est le CIQI lui-même : le parti mondial de la révolution socialiste, avec ses sections nationales, les partis et groupes de l'égalité socialiste, en tant que partis trotskystes guidés par une stratégie internationale commune. North a conclu son discours d'ouverture :
La question qui se pose aujourd'hui n'est pas de savoir si nous devons nous battre, mais comment nous battre et sous quelle bannière. Notre réponse à ces questions est la suivante : la voie à suivre est la lutte consciente et organisée de la classe ouvrière internationale pour le pouvoir. La bannière est celle de la Quatrième Internationale. Nous disons : construisez des sections du Comité international de la Quatrième Internationale dans chaque pays. Joignez la lutte pour le socialisme. En avant vers la révolution socialiste mondiale !
L'Alliance ouvrière internationale des comités de base (IWA-RFC) fonctionne comme un instrument de mobilisation de la classe ouvrière internationale indépendamment des bureaucraties syndicales nationales, en créant des comités de base dans les usines, les plates-formes logistiques, les écoles et les universités de tous les pays. Le parti mondial et l'Alliance donnent une expression politique à ce que le morénisme est structurellement incapable de concevoir : l'existence objective d'une classe ouvrière mondialement intégrée dont les intérêts sont en conflit direct avec la forme de domination capitaliste organisée autour de l'État-nation et des bureaucraties syndicales nationales. L'«internationalisme» moréniste reste prisonnier du cadre national argentin parce que sa structure politique et son horizon stratégique sont entièrement déterminés par la conjoncture électorale de l'État-nation argentin.
Le WSWS appelle les travailleurs et les jeunes argentins qui suivent avec sérieux la crise politique dans leur pays, et qui se sentent attirés par les positions apparemment combatives du PTS et du FIT-U, à étudier rigoureusement l'histoire du Comité international de la Quatrième Internationale et le programme du trotskysme révolutionnaire. L'héritage politique du pablisme et du morénisme – Chili 1973, Argentine 1976, MAS 1982 – n'est pas un passé à évoquer de façon rhétorique ; c'est le test objectif de ce que de telles traditions produisent dans les moments de crise révolutionnaire. La répétition de ce schéma n'est pas un destin, mais c'est la conséquence inévitable de la continuité de la direction politique moréniste. L'alternative est la construction consciente d'une direction révolutionnaire internationale en Argentine comme tâche politique immédiate, en pleine explosion de la lutte des classes.
(Article paru en anglais le 14 mai 2026)
