Staline, Trotsky et la grève générale britannique de 1926

Le 4 mai marquait le 100e anniversaire du début de la grève générale britannique de 1926. Cette grève, défaite après neuf jours, fut une expérience décisive pour la classe ouvrière en Grande-Bretagne et à l’échelle internationale.

Pour souligner le centenaire de la grève générale, le Socialist Equality Party (SEP) du Royaume-Uni tient ce mois-ci une série de réunions publiques.

Le parti a également publié une nouvelle brochure, Trotsky, Staline et la grève générale britannique de 1926 : leçons pour aujourd’hui, disponible chez Mehring Books, qui examine la grève générale du point de vue marxiste de Léon Trotsky. Elle révèle comment la lutte potentiellement révolutionnaire de la classe ouvrière fut trahie par la bureaucratie syndicale et le Parti travailliste, que les travailleurs furent incapables de combattre avec succès en raison des politiques désastreuses et opportunistes de l’Internationale communiste de Staline. En analysant cette défaite historique, cette brochure tire des leçons essentielles pour aujourd’hui, en soulignant qu’un parti socialiste révolutionnaire, indépendant et internationaliste doit être construit afin de diriger la classe ouvrière contre les crimes continus de l’élite dirigeante.

Cette brochure présente deux conférences exhaustives de Chris Marsden, secrétaire national du Socialist Equality Party. La première, « Staline, Trotsky et la grève générale britannique de 1926 », a été prononcée lors d’une école d’été du Socialist Equality Party – États-Unis – tenue en août 2007 à Ann Arbor, aux États-Unis.

Ce qui suit est une version éditée de cette conférence.

***

La grève générale britannique de mai 1926 demeure, après plus de 80 ans, un moment déterminant dans l’histoire du mouvement ouvrier. Ses leçons sont essentielles au développement d’une stratégie révolutionnaire, non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier.

La police – à droite – empêche des grévistes de s’approcher d’un véhicule à vapeur transportant des rouleaux de papier, pendant la grève générale britannique, Londres, 3 mai 1926 [AP Photo]

La grève générale aurait dû marquer le début d’un développement prononcé des travailleurs britanniques vers le socialisme révolutionnaire, ainsi qu’une rupture politique et organisationnelle avec la bureaucratie syndicale et celle du Parti travailliste. La grève avait le potentiel de se transformer en une confrontation révolutionnaire entre le capital et le travail. Dès ses premiers jours, elle impliqua des millions de travailleurs, dont plus d’un million de mineurs.

Pourtant, la plupart des historiens présentent la grève comme un épisode exceptionnel dans le développement autrement réformiste, légaliste et pacifique du mouvement ouvrier en Grande-Bretagne : une société caractérisée par de vifs antagonismes de classe, mais qui pourraient être résolus par le compromis dans le cadre de la démocratie parlementaire.

Cette interprétation est renforcée par les écrits des historiens du mouvement ouvrier issus de traditions social-démocrates et staliniennes, qui insistent tous pour dire que la révolution n’a jamais été une possibilité ou que, si le danger s’est effectivement présenté, sa réalisation aurait été le plus grand désastre jamais infligé au peuple britannique. Si un résultat aussi terrible s’était produit, affirment-ils, les responsables auraient été les grands notables conservateurs, dont les actions incendiaires auraient risqué de miner les efforts visant à obtenir un règlement acceptable pour les deux parties dans l’industrie.

Comme l’affirme un livre récent, A Very British Strike, 3 May – 12 May 1926 (Macmillan, 2006) de la journaliste du Guardian Anne Perkins : « Dans une large mesure, la grève générale britannique de 1926 fut un sous-produit presque accidentel de la peur de la révolution ; dans une atmosphère plus calme, il n’y aurait peut-être pas eu de catalyseur. »

Elle aurait été, prétendument, un terrible malentendu, résultant d’une réaction excessive à l’intérieur du pays face à une menace perçue qui était en réalité extérieure.

Cette image est généralement appuyée par des anecdotes sur des matchs de football entre grévistes et policiers – qui eurent effectivement lieu, avec l’aimable autorisation des dirigeants syndicaux ; les grévistes gagnèrent 2 à 1 – et sur des briseurs de grève présentés comme un assortiment comique d’étudiants, de membres du Women’s Institute et de personnages du type Colonel Blimp. Surtout, l’argument selon lequel la grève aurait été un incident malheureux repose sur sa courte durée et sur le cours ultérieur du développement de la classe ouvrière.

En réalité, c’est l’évaluation des dangers inhérents à la grève faite par les représentants gouvernementaux de la bourgeoisie britannique, et non celle de leurs interprètes ultérieurs, qui était correcte. Cette évaluation était partagée par les dirigeants du Trades Union Congress – TUC – et du Parti travailliste, qui y répondirent en trahissant la grève après seulement neuf jours, abandonnant les mineurs à leur sort jusqu’à leur défaite.

Mineurs en grève en Écosse pendant la grève générale britannique de 1926 [Photo: courtesy of People's History Museum]

C’est le rejet, par le Parti communiste, d’une perspective révolutionnaire, au profit d’une politique consistant à suivre le Conseil général du TUC et, en particulier, les éléments de gauche, qui désarma politiquement la classe ouvrière et facilita cette trahison historique. La faction de Staline au sein du Parti communiste soviétique et de l’Internationale communiste imposa cette ligne au Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB).

Staline et ses alliés tirèrent de la défaite en Allemagne en 1923 la conclusion que le capitalisme entrait dans une période de stabilisation, dans laquelle il n’existait aucune véritable possibilité de développement révolutionnaire en Europe. La tâche centrale était donc de protéger l’Union soviétique contre une attaque impérialiste.

En Grande-Bretagne, cette orientation opportuniste devait prendre la forme du Comité anglo-russe (ARC) établi en 1925 : une alliance entre les syndicats russes et le TUC, destinée à assurer l’aide et le soutien mutuels entre les syndicalistes des deux pays, à s’opposer à la guerre et à encourager des relations amicales entre la Grande-Bretagne et l’URSS.

Cette perspective fut combattue par l’Opposition de gauche, formée par Léon Trotsky en 1923.

Membres de l’Opposition de gauche en 1927. Au premier rang, de gauche à droite : Leonid Serebryakov, Karl Radek, Léon Trotsky, Mikhail Boguslavsky, Yevgeni Preobrazhensky ; à l’arrière : Christian Rakovsky, Jacob Drobnis, Aleksander Beloborodov et Lev Sosnovski.

Une situation prérévolutionnaire

Pour évaluer la portée de la grève générale et de sa trahison, il est nécessaire de poser la question de savoir s’il existait en Grande-Bretagne une situation prérévolutionnaire.

Staline niait une telle possibilité. Développant sa perspective de construction du socialisme dans un seul pays et sa lutte contre Trotsky, il déclara le 10 février 1926 : « Eh bien, puisque la victoire de la révolution en Occident tarde plutôt à venir, il ne nous reste apparemment rien d’autre à faire que de traînasser [...] du soutien des travailleurs d’Occident à la victoire de la révolution en Occident, il y a un chemin long, très long [...] »

Quelle était la position de Trotsky sur la situation politique en Grande-Bretagne et sur la politique de la faction stalinienne ? Il l’explique dans son autobiographie Ma vie :

Le sort de l'Angleterre, depuis la guerre, était d'un intérêt exceptionnel. Un changement considérable dans sa situation mondiale ne pouvait pas ne pas provoquer des modifications tout aussi brusques dans les rapports de ses forces intérieures.

Il était parfaitement clair que, quand bien même l'Europe, dont l'Angleterre, parviendrait de nouveau à un certain équilibre social pour une plus ou moins longue période, la Grande-Bretagne ne pourrait arriver à cet équilibre qu'à travers une série de conflits et de secousses très sérieux. Je jugeais probable que le conflit dans l'industrie charbonnière pouvait précisément en Angleterre amener une grève générale. De là, je concluais qu'inévitablement, dans une période prochaine, des contradictions profondes entre les vieilles organisations de la classe ouvrière et ses nouvelles tâches historiques se manifesteraient. Pendant l'hiver de 1924, et au printemps de 1925, j'écrivis au Caucase, sur ce sujet, une brochure (Où va l'Angleterre?) Au fond, l'ouvrage était dirigé contre la conception officielle du bureau politique qui espérait voir évoluer vers la gauche le conseil général et le communisme pénétrer graduellement, sans douleur, les rangs du Labour Party et des trade-unions.

Trotsky ajouta : « Or, quelques mois à peine s'étaient écoulés que la grève des charbonnages devenait une grève générale. Je n'avais pas du tout compté sur une confirmation si rapide de mes prévisions. »

Léon Trotsky en 1918 [Photo by Bundesarchiv, Bild 183-R15068 / CC BY-SA 3.0]

Dans l’introduction du 24 mai 1925 à l’édition américaine d’Où va l'Angleterre?, publiée plus tard sous le titre Où va la Grande-Bretagne?, Trotsky écrivait :

La conclusion à laquelle j’aboutis dans mon étude est que la Grande-Bretagne approche, à toute vitesse, d’une ère de grands bouleversements révolutionnaires [...] La Grande-Bretagne se dirige vers la révolution parce que l’époque du déclin capitaliste s’est ouverte. Et si l’on cherche des coupables, alors, en réponse à la question de savoir qui et quoi propulsent la Grande-Bretagne sur la voie de la révolution, nous devons dire : non pas Moscou, mais New York.

Une telle réponse peut paraître paradoxale. Néanmoins, elle correspond entièrement à la réalité. La pression mondiale puissante et toujours croissante des États-Unis rend la situation de l’industrie britannique, du commerce britannique, de la finance britannique et de la diplomatie britannique de plus en plus insoluble et désespérée.

Les États-Unis ne peuvent s’empêcher de tendre vers l’expansion sur le marché mondial ; autrement, l’excès menacerait leur propre industrie d’une « attaque ». Les États-Unis ne peuvent s’étendre qu’aux dépens de la Grande-Bretagne.

L’extraction du charbon en vint à se trouver au centre de la lutte pour réorganiser la vie économique et sociale britannique. Elle avait été placée sous le contrôle du gouvernement pendant la guerre et était fortement subventionnée.

Face à une concurrence mondiale féroce pour les marchés, particulièrement avec la reprise de la production dans la Ruhr, les subventions gouvernementales devaient prendre fin – même au risque de provoquer une opposition farouche de la classe ouvrière.

Le conservatisme et le gradualisme qui imprégnaient le mouvement ouvrier en Grande-Bretagne sont soumis par Trotsky à une critique cinglante. Mais il savait aussi que la base objective de ces traits – la domination d’une aristocratie ouvrière et l’encouragement délibéré de la collaboration de classes par la classe dirigeante – s’effondrait avec l’hégémonie mondiale de la Grande-Bretagne.

La radicalisation de la classe ouvrière britannique s’était déjà manifestée immédiatement après la guerre, avec trois fois plus de journées de grève entre 1919 et 1921 que dans les années d’avant-guerre.

Mais cette vague militante avait reflué après le Vendredi noir, le 15 avril 1921, lorsque la direction des syndicats des chemins de fer et des transports renia son engagement, pris dans le cadre de la Triple Alliance, de faire grève en soutien aux mineurs.

Un grand nombre de travailleurs déchirèrent leurs cartes syndicales avec dégoût, et ils étaient déterminés à ce qu’une telle trahison ne se reproduise pas à l’avenir – une raison essentielle, avec le refus de tout compromis par le gouvernement, pour laquelle, cinq ans plus tard, le TUC se sentit contraint d’appeler à une grève générale.

La classe ouvrière avait cherché une solution politique, portant au pouvoir un gouvernement travailliste minoritaire en 1924. Ce gouvernement fut renversé après seulement neuf mois à la suite d’une chasse aux sorcières anticommuniste.

Le tempérament militant et révolutionnaire de la classe ouvrière s’exprimait également dans l’influence croissante du Parti communiste de Grande-Bretagne, formé en 1920. Le CPGB, qui ne comptait que 4000 membres en 1923, forma le National Minority Movement (NMM) dans les syndicats. Dans les années qui suivirent, celui-ci en vint à regrouper environ un quart de l’ensemble des membres des syndicats et réussit à faire élire Arthur James Cook à la tête du syndicat des mineurs en 1924. Il forma également le National Left-Wing Movement dans le Parti travailliste en 1925, faisant campagne pour le droit d’affiliation et contre l’expulsion des communistes par le Labour.

A. J. Cook en 1926 [Photo by Degwards - Own work / CC BY-SA 4.0]

Les communistes avaient réussi à devenir délégués syndicaux auprès des comités de circonscription du Parti travailliste et à la conférence du Parti travailliste. À la conférence de 1923, il y avait 430 délégués communistes, et lors des élections générales de décembre 1923, le PC présenta neuf candidats, dont sept se présentèrent pour le Parti travailliste. Les candidats du PC obtinrent 66 500 voix. Le Workers’ Weekly se vendait alors à 50 000 exemplaires, plus que tout autre hebdomadaire socialiste.

La réaction de la classe dirigeante

Alors que Trotsky terminait Où va l’Angleterre ?, les propriétaires des mines de charbon souhaitaient une confrontation directe avec les mineurs. Mais le gouvernement conservateur de Stanley Baldwin décida qu’il n’était pas prêt et, le 31 juillet 1925, le « Vendredi rouge », il recula et accorda une nouvelle subvention aux propriétaires des mines afin de repousser les exigences de réductions massives des salaires et de restructuration.

Au cours des neuf mois suivants, la classe dirigeante mena des préparatifs concertés en vue d’un conflit général avec la classe ouvrière. Elle mit sur pied l’Organisation for the Maintenance of Supplies (OMS) pour diriger les opérations de bris de grève, notamment l’entraînement des forces militaires et le recrutement de volontaires civils. L’OMS devint un foyer officiel pour pratiquement tous les éléments fascistes et d’extrême droite en Grande-Bretagne. L’Emergency Powers Act de 1920 permettait l’arrestation sans mandat de toute personne même seulement soupçonnée d’être coupable d’une infraction, ainsi que des perquisitions sans mandat et par la force si nécessaire. Le secrétaire d’État était habilité à utiliser les forces armées à sa discrétion.

Winston Churchill était alors chancelier de l’Échiquier. Il devait jouer le rôle clé dans les efforts visant à écraser la grève générale, aux côtés du ministre de l’Intérieur William Joynson-Hicks.

Le 14 octobre 1925, la police fit une descente dans les quartiers généraux national et londonien du CPGB, de la Young Communist League, du NMM et du Workers’ Weekly. Douze de ses dirigeants furent arrêtés au total – huit à ce moment-là, quatre plus tard – dont Willie Gallacher, Harry Pollitt et Robin Page Arnott, soit presque tout le bureau politique. Ils furent emprisonnés et accusés de sédition et d’incitation à la mutinerie en vertu d’une loi datant de 1797. Ils restèrent en prison pendant six mois ou un an, et la plupart étaient encore incarcérés lorsque la grève générale commença.

Au total, 167 mineurs de la South Wales Miners Federation furent également traduits en justice en lien avec une grève en juillet et août. Cinquante furent envoyés en prison.

L’arrestation des dirigeants du PC suscita des protestations de masse. Il y eut des marches, dont une de 15 000 personnes, vers la prison de Wandsworth chaque fin de semaine, ainsi qu’un rassemblement au Queen’s Hall, à Londres, le 7 mars, décrit par George Lansbury, du Labour, comme « l’une des plus grandes réunions jamais tenues à Londres ». Lansbury nota que les députés travaillistes présents à la réunion employèrent un langage séditieux pour défier le ministre de l’Intérieur de les arrêter.

Quelque 300 000 signatures furent recueillies dans une pétition exigeant la libération des 12, et un prisonnier du CPGB, Wally Hannington, fut élu au comité exécutif du London Trades Council.

Au cœur des avancées réalisées par le CPGB se trouvait une ligne politique orientant le parti vers la classe ouvrière et vers une lutte pour la direction contre la bureaucratie syndicale et travailliste. Cette politique était fondée sur la ligne développée par l’Internationale communiste en 1921 sous le mot d’ordre : « Vers les masses ». Mais le succès d’une telle lutte dépendait avant tout de la capacité à démasquer les prétentions des représentants de la bureaucratie qui tenaient un discours de gauche.

L’adaptation de Staline aux beaux parleurs « de gauche »

Lord Walter Citrine, portrait, 1936

Tandis que des hommes de droite comme Walter Citrine et Jimmy Thomas, du National Union of Railwaymen, étaient des adversaires déclarés du communisme, des hommes de gauche comme Alonzo Swales, du syndicat des travailleurs de l’ingénierie, Alfred Purcell, des métiers de l’ameublement, et George Hicks, des maçons, se rapprochaient du CPGB et débitaient une rhétorique radicale, voire marxiste, afin de mieux tromper la classe ouvrière.

Purcell était président du TUC et Bromley en était le secrétaire. Leur élection était une mesure de l’état d’esprit militant dans les syndicats. Purcell avait adhéré au CPGB dans ses tout débuts, tout comme A. J. Cook, dirigeant de la Fédération des mineurs. Tous deux le quittèrent peu après et établirent un certain degré d’indépendance, tout en conservant un lien utile avec le parti, qui leur donnait des crédits de gauche.

A. A. Purcell en 1920, secrétaire général de la National Amalgamated Furnishing Trades Association et, plus tard, député

Leurs déclarations les plus radicales étaient généralement faites sur des questions de politique étrangère – opposition à la guerre et appel à l’établissement de relations avec l’URSS –, questions qui, selon eux, ne les engageaient à rien de pratique et ne compromettaient pas leur alliance avec l’aile droite. À la conférence du Parti travailliste de Liverpool en 1925, qui prit la décision d’exclure les communistes du Labour, ils ne dirent rien.

C’est à l’initiative des éléments de gauche que le Congrès du TUC de 1924 décida d’envoyer une délégation visiter la Russie en novembre-décembre. Cette visite mena à la formation du Comité anglo-russe (d’unité) en avril 1925.

Trotsky ne s’était pas opposé à la formation du Comité anglo-russe. Il était juste, disait-il, de tirer parti du véritable déplacement vers la gauche de la classe ouvrière, auquel les éléments de la gauche officielle s’adaptaient rhétoriquement. Mais la tâche consistait à démasquer les éléments de gauche du TUC et, ce faisant, à mener une lutte contre toute la bureaucratie, et ainsi à construire l’influence du Parti communiste.

La ligne stalinienne était l’exact opposé d’une telle perspective. Comme Trotsky l’expliqua dans L'Internationale communiste après Lénine en 1928 :

Le point de départ du Comité anglo-russe, comme nous l’avons déjà vu, était l’impatience de sauter par-dessus le jeune Parti communiste, qui se développait trop lentement. Cela donna à toute l’expérience un caractère faux avant même la grève générale.

Le Comité anglo-russe était considéré non comme un bloc épisodique au sommet, qui devrait être rompu et qui serait inévitablement et démonstrativement rompu à la toute première épreuve sérieuse afin de compromettre le Conseil général. Non, non seulement Staline, Boukharine, Tomsky et d’autres, mais aussi Zinoviev, y voyaient un « partenariat » durable, un instrument de révolutionnarisation systématique des masses ouvrières anglaises, et sinon la porte, du moins une voie d’accès à la porte par laquelle passerait la révolution du prolétariat anglais. Plus cela avançait, plus le Comité anglo-russe se transformait d’une alliance épisodique en un principe inviolable placé au-dessus de la véritable lutte de classe. Cela se révéla au moment de la grève générale.

En résumé, la ligne de Staline était fondée sur :

1) Un profond scepticisme quant à la possibilité de la révolution, comme en témoignait son affirmation d’une nouvelle période de stabilisation capitaliste.

2) Un détournement de la tâche de construire le Parti communiste au profit d’alliances opportunistes avec la bureaucratie syndicale.

3) L’affirmation que ces forces pourraient éventuellement être poussées vers la gauche par la pression militante et agir comme substitut au parti.

4) L’abandon ou l’atténuation de la critique des alliés de Moscou, du moins des éléments de gauche, ainsi que le refus de tirer des conclusions pratiques, même lorsqu’il devenait impossible de rester silencieux.

Staline et Boukharine

Zinoviev déclara en 1924, au cinquième congrès de l’Internationale communiste :

En Grande-Bretagne, nous traversons maintenant le début d’un nouveau chapitre dans le mouvement travailliste. Nous ne savons pas exactement d’où viendra le parti communiste de masse de Grande-Bretagne, si ce sera seulement par la porte Stewart-MacManus [c’est-à-dire le CPGB – Bob Stewart et Arthur MacManus étaient des dirigeants du CPGB] ou par une autre porte.

La critique révolutionnaire de Trotsky

Trotsky présenta une esquisse cinglante de la position et des calculs politiques de la faction stalinienne dans le Bulletin de l’Opposition en 1931 :

Staline, Boukharine, Zinoviev – sur cette question, ils étaient tous solidaires, du moins dans la première période – cherchaient à remplacer le faible Parti communiste britannique par un « courant plus large » qui avait à sa tête, certes, non pas des membres du parti, mais des « amis », presque des communistes, en tout cas de braves types et de bonnes connaissances. Les braves types, les solides « dirigeants », ne voulaient évidemment pas se soumettre à la direction d’un petit et faible Parti communiste. C’était leur plein droit ; le parti ne peut forcer personne à se soumettre à lui. Les accords entre les communistes et les « gauches » – Purcell, Hicks et Cook – sur la base de tâches partielles du mouvement syndical étaient, bien sûr, tout à fait possibles et, dans certains cas, inévitables. Mais à une condition : le Parti communiste devait préserver son indépendance complète, même au sein des syndicats, agir en son propre nom sur toutes les questions de principe, critiquer ses alliés « de gauche » chaque fois que nécessaire et, de cette manière, gagner pas à pas la confiance des masses.

Cette seule voie possible apparut toutefois trop longue et incertaine aux bureaucrates de l’Internationale communiste. Ils considéraient qu’au moyen d’une influence personnelle sur Purcell, Hicks, Cook et les autres – conversations en coulisses, correspondance, banquets, tapes amicales dans le dos, exhortations douces –, ils attireraient graduellement et imperceptiblement l’opposition « de gauche » – le « large courant » – dans le courant de l’Internationale communiste. Pour garantir un tel succès avec plus de sûreté, les chers amis – Purcell, Hicks et Cook – ne devaient pas être contrariés ou irrités par de petites chicanes, des critiques inopportunes, une intransigeance sectaire, et ainsi de suite [...] Mais puisque l’une des tâches du Parti communiste consiste précisément à troubler la paix de tous les centristes et semi-centristes et à les alarmer, il fallut recourir à une mesure radicale en subordonnant effectivement le Parti communiste au « Minority Movement ». Sur le terrain syndical, seuls les dirigeants de ce mouvement apparaissaient. Le Parti communiste britannique avait pratiquement cessé d’exister pour les masses.

Ce fut la trahison politique capitale de la clique stalinienne. Dans Leçons d’Octobre, Trotsky avait averti :

La révolution prolétarienne ne peut triompher sans le Parti, à l'encontre du Parti ou par un succédané de Parti. C'est là le principal enseignement des dix dernières années. Les syndicats anglais peuvent, il est vrai, devenir un levier puissant de la révolution prolétarienne; ils peuvent, par exemple, dans certaines conditions et pour une certaine période, remplacer même les Soviets ouvriers. Mais ils ne le pourront sans le soutien du Parti communiste, ni à plus forte raison contre lui; ils ne pourront jouer ce rôle que si l'influence communiste devient prépondérante dans leur sein.

Dans un article publié dans l’Internationale communiste peu après la grève générale, Problèmes du mouvement ouvrier britannique, Trotsky cita des passages de sa correspondance de janvier à mars 1926, immédiatement avant la grève générale, dans lesquels il expliquait : « Le mouvement d’opposition dirigé par les gauches, les semi-gauches et les extrêmes gauches reflète un profond changement social dans les masses. »

Cependant, poursuivait-il :

Le flou des « gauches » britanniques, avec leur éclectisme théorique et leur indécision politique – pour ne pas dire leur lâcheté –, fait de la clique de MacDonald, Webb et Snowden la maîtresse de la situation, ce qui est à son tour impossible sans Thomas. Si les chefs du Parti travailliste britannique forment une bride placée sur la classe ouvrière, alors Thomas est la boucle dans laquelle la bourgeoisie insère les rênes [...]

L’étape actuelle du développement du prolétariat britannique, où son écrasante majorité répond avec sympathie aux discours des « gauches » et soutient MacDonald et Thomas au pouvoir, n’est évidemment pas accidentelle. Et il est impossible de sauter par-dessus cette étape. Le chemin du Parti communiste, en tant que futur grand parti des masses, passe non seulement par une lutte irréconciliable contre l’agence spéciale du capital sous la forme de la clique Thomas-MacDonald, mais aussi en démasquant systématiquement les gauches qui cherchent à confondre les esprits, par l’intermédiaire desquels seuls MacDonald et Thomas peuvent maintenir leurs positions.

Les exhortations de Trotsky devaient être censurées, rejetées et dénoncées, alors que l’Internationale communiste exigeait que le Parti communiste de Grande-Bretagne se subordonne à l’alliance avec le Trades Union Congress et son flanc gauche, faisant de la revendication centrale du parti et de sa presse : « Tout le pouvoir au Conseil général [du TUC]. »

La lutte pour le Parti communiste de Grande-Bretagne

Pour comprendre le changement qui était imposé, nous pouvons examiner ce que disait le CPGB avant d’avoir été fermement amené par l’Internationale communiste derrière la nouvelle ligne. Il y avait déjà des dangers dans la conception du National Minority Movement, mais le contraste est néanmoins frappant.

En août 1924, la première conférence annuelle du National Minority Movement appela à la mise sur pied de comités d’usine et au renforcement des pouvoirs du Conseil général comme arme contre le corporatisme sectoriel. Mais cela était combiné à un appel à la lutte contre les dirigeants syndicaux. Une résolution déclarait :

Il ne faut pas s’imaginer que l’augmentation des pouvoirs du Conseil général aura tendance à le rendre moins réactionnaire. Au contraire, la tendance sera qu’il le devienne encore davantage [...] Nous ne pouvons empêcher le Conseil général de devenir une machine des capitalistes, et réellement faire évoluer le Conseil général en un état-major ouvrier, qu’en développant d’abord et fondamentalement une conscience de classe révolutionnaire parmi les membres des syndicats [...]

Écrivant en 1924 au sujet du rôle des éléments de gauche du TUC, qui appelaient à des relations avec l’URSS et prononçaient des discours contre la guerre, John Ross Campbell avertissait :

Ce serait toutefois une politique suicidaire, pour le Parti communiste et le Minority Movement, que d’accorder trop de confiance à ce que nous avons appelé l’aile gauche officielle [...] C’est le devoir de notre parti et du Minority Movement de critiquer sans relâche sa faiblesse et de s’efforcer de transformer le point de vue de gauche confus et incomplet des dirigeants les plus progressistes en un point de vue révolutionnaire. Mais les travailleurs révolutionnaires ne doivent jamais oublier que leur activité principale doit être consacrée à la conquête des masses.

Rajani Palme Dutt écrivait en 1925 : « Une aile gauche dans le mouvement ouvrier doit être fondée sur la lutte de classe, ou elle ne devient qu’une manœuvre pour désorienter les travailleurs. »

Photo de Rajani Palme Dutt

Il déclara que le plus grand danger de la période à venir était la capacité des « gauches» :

en raison de la faiblesse du développement révolutionnaire en Angleterre, ainsi que de l’autorité et du prestige de leurs positions, à gagner l’oreille des masses avec une poignée de phrases et de promesses, afin de rassembler autour d’eux le mouvement montant des masses, puis de le dissiper dans un fiasco d’opéra-comique [...] Le Parti communiste doit mener une guerre idéologique incessante contre la gauche, en démasquant dès le départ toute expression qui trahit la confusion, l’ambiguïté, la fanfaronnade vaine, la frivolité, l’opposition à la lutte réelle et la soumission pratique à l’aile droite.

Même lors de la mise sur pied du Comité anglo-russe, le Workers’ Weekly commentait :

L’unité qui ne signifie qu’un accord poli entre dirigeants est inutile à moins qu’elle ne soit soutenue par la pression des masses. L’unité qui se limite aux négociations entre Amsterdam et les syndicats russes ne touche qu’à la marge de la question [...] Des masses de travailleurs avancent lentement partout. Les dirigeants qui se dressent sur leur chemin seront balayés. La lutte de classe ne peut se limiter à un échange de lettres diplomatiques.

Supplément spécial du Minority Movement dans le Workers’ Weekly annonçant la formation du Comité anglo-russe d’unité [Photo by Warwick Digital Collections / CC BY-NC 4.0]

La lutte politique contre les gauches était liée à une orientation révolutionnaire. Après le Vendredi rouge de 1925, J. T. Murphy écrivit que la grève générale avait été reportée, mais qu’elle demeurait inévitable : « Mais soyons clairs sur ce que signifie une grève générale. Elle ne peut signifier que le fait de jeter le gant à l’État capitaliste et à tout le pouvoir dont il dispose. Ou bien ce défi demeure un geste symbolique [...] ou bien il doit se développer en une véritable lutte pour le pouvoir [...] »

Le CPGB se range derrière Staline

Sous la tutelle de Staline, de Zinoviev et compagnie, de telles critiques furent abandonnées et la perspective révolutionnaire précédemment avancée fut qualifiée d’ultra-gauchisme et de trotskysme. Ce qui suit s’appuie sur Essays on the History of British Communism de M. Woodhouse et B. Pearce — New Park, 1975.

Staline identifiait la révolution au Conseil général du TUC – insistant, en janvier 1925, sur le fait que la « scission naissante entre le Conseil général du TUC et le Parti travailliste » était le signe que « quelque chose de révolutionnaire [...] se développe en Grande-Bretagne » – ou rejetait toute possibilité de révolution, écrivant dans la Pravda en mars de cette année-là que le capital s’était « sorti du bourbier de la crise d’après-guerre », entraînant « une sorte d’accalmie ».

Cette position fut reprise par le CPGB. Une résolution dénonçant Trotsky fut envoyée à Moscou, et un article de Boukharine attaquant Trotsky fut publié dans la Communist Review de février 1925, accompagné d’un commentaire éditorial le décrivant comme « une brillante contribution à la théorie et à la pratique du léninisme ».

En mars et avril, un plénum conjoint de l’exécutif de l’Internationale communiste et du comité central du Parti communiste soviétique fut convoqué pour organiser une campagne contre le « trotskysme ». Tom Bell rapporta que le CPGB n’avait « aucune hésitation » à s’associer à la direction du parti soviétique.

Le Workers’ Weekly du 5 juin 1925 rapporta que le congrès du CPGB ne donnait « aucun appui à l’optimisme révolutionnaire de ceux qui soutiennent que nous sommes à la veille de vastes luttes révolutionnaires immédiates. Il reconnaissait que le capitalisme s’était temporairement stabilisé. »

La deuxième conférence annuelle du National Minority Movement, en août, fit de l’octroi de pleins pouvoirs au Conseil général du TUC sa revendication centrale, presque sans aucune réserve.

Dutt, écrivant en novembre et cherchant à excuser les alliés de gauche de l’Internationale communiste pour ne pas s’être opposés à l’expulsion des communistes du Parti travailliste en 1925, expliqua qu’ils manquaient de « confiance en eux ». « Surmonter cette faiblesse » était, déclara-t-il, « une tâche essentielle pour l’avenir ».

Trois jours avant le déclenchement de la grève générale, le 30 avril 1926, Murphy écrivit à la une du Workers’ Weekly :

Notre parti n’occupe pas les positions dirigeantes dans les syndicats. Il ne mène pas les négociations avec les employeurs et le gouvernement. Il ne peut que conseiller et mettre ses forces au service des travailleurs – dirigés par d’autres [...] Entretenir des vues exagérées quant aux possibilités révolutionnaires de cette crise et des visions d’une nouvelle direction « surgissant spontanément dans la lutte » est saugrenu [...]

Le rôle du PC dans le désarmement de la classe ouvrière est souligné par la déclaration ultérieure de Murphy selon laquelle « le choc » de la trahison de la grève « était trop grand pour rendre possible l’apparition rapide d’une nouvelle direction ».

Il en va de même des commentaires de George Hardy, secrétaire par intérim du National Minority Movement pendant la grève générale, dans ses mémoires :

Bien que nous sachions de quelle trahison les dirigeants de droite étaient capables, nous ne comprenions pas clairement le rôle joué par la soi-disant gauche dans la direction syndicale. Dans l’ensemble, ils se révélèrent être des moulins à paroles et capitulèrent devant l’aile droite. Nous avons reçu une importante leçon : tout en développant officiellement un mouvement vers la gauche, le point principal dans la préparation à l’action doit toujours être de développer une direction politiquement consciente parmi la base.

Si l’on prend de telles déclarations au pied de la lettre, elles démontrent que, privée de toute orientation révolutionnaire de la part du CPGB, la classe ouvrière n’avait aucune possibilité de s’armer contre le rôle des éléments de gauche qui étaient continuellement mis en avant sur ordre de l’Internationale communiste.

Les éléments de gauche purent ainsi jouer un rôle direct et déterminant dans la trahison de la grève. Thomas, l’homme de droite du National Union of Railwaymen, était chargé des négociations avec le gouvernement et travailla délibérément à assurer la défaite. Mais les éléments de gauche le laissèrent faire, dans des conditions où des millions de personnes n’avaient aucune confiance dans le Conseil général du TUC ni dans la direction du Parti travailliste. Le président du Comité d’organisation de la grève était Purcell, tandis que Swales négociait aux côtés de Thomas avec le gouvernement Baldwin. Hicks et d’autres occupaient également des postes dirigeants.

Les dirigeants du CPGB réussirent à transformer le parti en groupe de pression de gauche au service de la bureaucratie syndicale, tandis que les syndicats russes ne servaient que de simples défenseurs du militantisme industriel. Tout l’appareil de l’Internationale communiste fut mobilisé pour nier la nécessité que la grève générale soit menée comme une lutte politique contre l’État, et pour insister sur le fait que l’action syndicale unie suffirait à apporter la victoire.

Quant à l’affirmation selon laquelle les dirigeants du CPGB n’auraient pas été avertis de la trahison des éléments de gauche, c’est un simple mensonge.

Trotsky écrivit le 6 mai, en plein milieu de la grève, dans sa préface à la deuxième édition allemande d’Où va la Grande-Bretagne ? : « Il n’a encore jamais été possible de traverser un courant révolutionnaire sur le cheval du réformisme, et une classe qui entre en bataille sous des dirigeants opportunistes est contrainte de les remplacer sous le feu de l’ennemi. »

Une édition de 1926 d’Où va la Grande-Bretagne ? de Trotsky, publiée par George Allen & Unwin Ltd.

Le CPGB chercha à faire taire ces avertissements. Où va la Grande-Bretagne ? ne fut publié en Angleterre qu’après la trahison du TUC.

Brian Pearce était membre du Groupe d’histoire du CPGB, aux côtés d’E. P. Thompson et d’Eric Hobsbawm. Il fut recruté au mouvement trotskyste par Gerry Healy à la suite du discours secret de Khrouchtchev en 1956, et écrivit certains des meilleurs textes sur la grève générale et l’histoire du Parti communiste. Il note que la préface citée plus haut à l’édition américaine d’Où va la Grande-Bretagne ? fut omise, tout comme un paragraphe entier comprenant ces mots : « La tâche la plus importante pour les participants véritablement révolutionnaires à la grève générale sera de lutter implacablement contre tout signe ou acte de trahison, et de dénoncer sans pitié les illusions réformistes. »

La grève générale commence

Grâce à l’Internationale communiste, la grève générale était dirigée non seulement par des gens qui ne croyaient pas à la révolution, mais par une direction qui était l’adversaire le plus convaincu et le plus déterminé de la révolution.

L’attitude du TUC envers la grève, et par implication le service que lui rendit la faction stalinienne de l’Internationale communiste, fut résumée par Thomas au Parlement le 13 mai, le lendemain de la trahison de la grève. Il déclara : « Ce que je redoutais dans cette grève plus que toute autre chose, c’était ceci : si, par hasard, elle avait échappé aux mains de ceux qui seraient capables d’exercer un certain contrôle, tout homme sensé sait ce qui serait arrivé [...] Ce danger, cette crainte, était toujours présent dans nos esprits [...] »

La grève eut lieu uniquement parce que le TUC fut poussé dans un conflit qu’il ne pouvait éviter, et parce que le gouvernement voulait un conflit auquel il s’était longuement préparé. La Commission du charbon, nommée par le gouvernement et présidée par sir Herbert Samuel, avait rendu son rapport le 10 mars, recommandant des réductions de salaires et une restructuration. Le 8 avril, les mineurs demandèrent au TUC de soutenir leur revendication : « pas un sou de moins sur la paie, pas une minute de plus dans la journée », ainsi que le maintien des accords nationaux. Le Comité spécial du TUC appuya une réduction des salaires et recommanda la poursuite des négociations.

Des avis de lock-out furent affichés dans toutes les mines le 16 avril, avec expiration prévue 14 jours plus tard. Le gouvernement exigea que les mineurs acceptent le rapport de la Commission du charbon, et le Conseil général se rangea du côté du gouvernement. Mais les mineurs refusèrent. Les lock-out commencèrent le 30 avril, et le roi signa une proclamation d’urgence pour le 1er mai.

Thomas expliqua qu’il avait « supplié et imploré » comme jamais auparavant. « Nous avons lutté, nous avons plaidé, nous avons supplié pour la paix, parce que nous voulons la paix. Nous voulons encore la paix. La nation veut la paix », déclara-t-il. Mais les lock-out se poursuivirent.

Le 1er mai, le TUC tint une conférence spéciale et annonça les plans de la grève, qui devait commencer le 3 mai. L’appel à la grève fut approuvé par la conférence à très forte majorité. Les sommets syndicaux continuèrent de faire des efforts frénétiques pour parvenir à un accord avec le gouvernement et les propriétaires des mines. Mais lorsque les imprimeurs du Daily Mail refusèrent d’imprimer un éditorial condamnant la grève générale comme « un mouvement révolutionnaire qui ne peut réussir qu’en détruisant le gouvernement et en renversant les droits et libertés du peuple », le premier ministre Stanley Baldwin utilisa leur action comme prétexte pour rompre les négociations.

Portrait de Stanley Baldwin, 1867-1947

Il déclara au président du comité de négociation du TUC : « C’est une contestation directe, une contestation directe, M. Pugh, et nous ne pouvons pas continuer. Je vous suis reconnaissant pour tout ce que vous avez fait, mais ces négociations ne peuvent pas se poursuivre. Au revoir. C’est la fin. » Il dit à Walter Citrine : « Eh bien, j’ai été heureux de vous rencontrer et je crois que, si nous vivons, nous nous reverrons pour régler cela. Si nous vivons. »

Puis il leur montra la porte à tous deux.

La grève commença le 3 mai et frappa immédiatement les transports, l’imprimerie et les industries productives : l’acier, le métal, les produits chimiques lourds, les métiers du bâtiment, l’électricité et le gaz. Elle devait impliquer quatre millions des cinq millions et demi de travailleurs organisés dans les syndicats.

Les travailleurs répondirent non seulement par sympathie pour les mineurs, mais parce qu’ils savaient qu’ils seraient les prochains. Beaucoup se souvenaient de la déclaration de Baldwin en 1925, lors des négociations avec les dirigeants des mineurs, selon laquelle « tous les travailleurs de ce pays doivent accepter des réductions de salaires pour aider à remettre l’industrie sur pied ».

Mineurs de Tyldesley devant le Miners Hall pendant la grève générale de 1926

L’Organisation for the Maintenance of Supplies (OMS) fut mise en mouvement, concentrant son attention sur le maintien des transports en fonctionnement. Les cuirassés Ramillies et Barham furent rappelés de l’Atlantique et ancrés dans la Mersey, tandis que des navires de guerre furent ancrés dans la plupart des autres grands ports.

Le 6 mai, Baldwin décrivit la grève comme « une contestation du Parlement » et « la voie vers l’anarchie ». L’avocat sir John Simon déclara à la Chambre des communes que la grève était illégale et que les grévistes étaient en rupture de contrat. Par conséquent, affirma-t-il, la loi de 1906 sur les conflits du travail, qui protégeait les syndicalistes individuels et les fonds syndicaux contre les dommages-intérêts, ne s’appliquait pas. Dès le lendemain, le TUC rencontra sir Herbert Samuel, de la Commission du charbon, et formula des propositions pour mettre fin au conflit, mais celles-ci furent rejetées par la Fédération des mineurs.

Par opposition à la lâcheté du TUC, c’était la guerre pour la classe dirigeante. Elle organisa une force de centaines de milliers de personnes – l’OMS, 240 000 agents spéciaux, les forces armées – pour briser la grève. Pour citer deux offensives majeures : tôt le matin du samedi 8 mai, plus d’une centaine de camions formèrent un convoi escorté par plus de vingt voitures blindées transportant des soldats afin de faire circuler les marchandises sur les docks de Londres.

Les camions brisèrent la ligne de piquetage et transportèrent de la nourriture jusqu’à Hyde Park. Le gouvernement tenta également d’utiliser l’OMS sur les docks de Newcastle, sous les canons de deux destroyers et d’un sous-marin, provoquant le débrayage des dockers qui manipulaient la nourriture. Les actions policières provoquèrent des affrontements dans tout le pays.

Voitures blindées, armées de mitrailleuses, stationnées près de Hyde Park, à Londres, pendant la grève générale de mai 1926, prêtes à réprimer les émeutes de rue ou tout mouvement révolutionnaire. [AP Photo]

Un conflit de classe acharné

La situation était-elle prérévolutionnaire ? Permettez-moi de lire le passage assez long suivant sur le type de conflits qui se développèrent, tiré du récit de Christopher Farnam, The General Strike 1926 (Panther, 1972) :

Des piquets de masse se rassemblèrent sur les grandes routes de l’East End de Londres avant 7h du matin, le mardi 4 mai, et, au cours de la journée, des dizaines de véhicules soupçonnés de transporter des marchandises ou des employés de bureau vers la City ou depuis celle-ci furent arrêtés et, assez fréquemment, détruits. Plusieurs véhicules furent incendiés, d’autres jetés dans la rivière. Après une nuit de violents combats de rue, trente civils blessés furent transportés à l’hôpital de Poplar. Un homme mourut de ses blessures le mercredi matin [...]

Le mardi soir, il y eut également des troubles à Newcastle et à Chester-le-Street, près de Durham, où la police montée dispersa une foule qui avait envahi la gare.

Le mercredi :

Il y eut d’autres charges à la matraque à Poplar et Canning Town, ainsi que de violents affrontements autour du tunnel de Blackwall, où des voitures furent fracassées et incendiées. À Hammersmith, sept autobus furent détruits, des grévistes et des fascistes s’affrontèrent dans une bataille rangée, et la police procéda à quarante-trois arrestations. Des attaques contre des tramways et des autobus provoquèrent également des affrontements sporadiques à Leeds, Nottingham, Manchester, Stoke, Liverpool, Glasgow et Édimbourg. À Sheffield, quatre hommes furent accusés de possession non autorisée d’une mitrailleuse.

Le jeudi, il y eut d’autres affrontements dans l’East End et, à Elephant and Castle, la police montée dispersa une foule en colère après qu’un autobus, qui tentait d’éviter les piquets de grève, eut foncé sur un trottoir, tuant un homme. Dans le même secteur, un autre autobus fut incendié [...] Il y eut de nouveaux affrontements à Nottingham lorsque des grévistes tentèrent de marcher sur des usines où le travail se poursuivait, et des grévistes et des policiers s’affrontèrent dans des batailles rangées à Cardiff, Ipswich et Leeds [...]

Une foule de 4000 personnes détruisit des gares de marchandises et de voyageurs à Middlesbrough et enchaîna des camions à la voie ferrée. Pendant que des matelots s’efforçaient de dégager la ligne, des combats éclatèrent également au terminus des autobus et devant un poste de police voisin [...] À Aberdeen, la police chargea à la matraque une foule de plus de 6000 personnes qui brisait les vitres des autobus et des trains [...]

Le vendredi, il y eut de nouvelles violences à Poplar, Ipswich, Cardiff et Middlesbrough, ainsi que des troubles à Sheffield, Newark et Darlington. Une foule de 1500 personnes démolit un mur de briques à Wandsworth afin de se procurer des projectiles, et un membre des British Fascisti faillit être lynché lorsqu’il conduisit délibérément sa camionnette dans une foule de manifestants à Wormwood Scrubs, blessant grièvement un homme.

À Hull :

À mesure que les émeutes s’étendaient, des tramways furent attaqués et incendiés, et les autorités civiles demandèrent l’aide du capitaine du Ceres, le croiseur léger chargé de protéger les docks de Hull. Pendant que cinquante de ses hommes faisaient face à la foule, fusils et baïonnettes au canon, le capitaine s’adressa à elle depuis le balcon de l’hôtel de ville. Expliquant qu’il était de son devoir de protéger les biens de la ville, il avertit que si un autre tramway était attaqué, il lâcherait les matelots contre eux.

Le développement de conseils d’action pendant le conflit contenait des éléments naissants de double pouvoir : l’équivalent des soviets en Grande-Bretagne. Un Conseil national d’action avait d’abord été formé en août 1920 pour s’opposer à l’intervention contre l’Union soviétique, et avait inspiré de nombreuses versions locales. La Direction du renseignement écrivit que celles-ci « prenaient davantage la forme de soviets et, dans certains secteurs, élaboraient des plans pour la saisie de la propriété privée et des moyens de transport ».

Pendant la grève, les conseils d’action passèrent au premier plan dans tout le pays. Un gréviste de Clydeside expliqua :

Les comités centraux de grève et les conseils d’action siégeaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ils avaient leurs propres transports ; ils arrêtaient toutes les autres formes de transport, mais ils avaient leur propre système de courriers pour transmettre les messages, parce qu’il n’y avait plus de services postaux, plus de presse. La presse avait cessé de publier tous les journaux, si bien que le conseil d’action devait faire son travail en obtenant des bicyclettes, anciennes et nouvelles, des motocyclettes, de vieux fourgons : tout ce qui pouvait rouler était utilisé par les courriers, ainsi que pour transporter les dirigeants de la grève vers certains fronts de la grève.

Le conseil d’action de l’East Fife avait mis sur pied sa propre milice ouvrière de défense, forte de 700 membres, et affrontait régulièrement la police.

Que cette première expression de double pouvoir ne soit pas allée plus loin fut dû uniquement à la direction du Parti communiste et de l’Internationale communiste.

Brian Pearce note que l’allégeance du PC au Conseil général du TUC l’avait rendu impuissant au point que le théoricien social-démocrate Harold Laski put écrire en 1927 : « Il est remarquable que, lors de la grève générale britannique de 1926, les communistes n’aient pratiquement joué aucun rôle. » Le journaliste Hamilton Fyfe écrivit dans son journal : « Les communistes sont restés très tranquilles [...] Sur le continent, en Amérique même, ce sont les extrémistes qui émergent dans les crises. Ici, ils ont disparu. »

Répression gouvernementale

Quant au gouvernement et à l’État, ils faisaient tout leur possible pour éliminer la menace communiste. Des informations selon lesquelles les Welsh Guards s’étaient mutinés et avaient été confinés dans leurs casernes, et selon lesquelles d’autres régiments avaient refusé d’agir contre les mineurs, publiées dans la presse communiste, furent exploitées par la police pour justifier des arrestations et des descentes dans les quartiers généraux du Parti communiste pour motif de sédition.

Comme Margaret Morris le montre clairement dans son ouvrage The General Strike (Journeyman Press, 1976), le PC sera ciblé à un rythme soutenu tout au long de la grève :

Bon nombre de ceux qui furent arrêtés pour avoir produit ou distribué des bulletins contenant de la « sédition » ou de « fausses rumeurs » étaient des communistes impliqués dans la diffusion du bulletin du Parti communiste ou de versions locales de celui-ci. La simple possession d’un exemplaire de ces bulletins fut jugée suffisante pour justifier des poursuites [...] Les descentes dans les bureaux du Parti communiste et la concentration des efforts pour éradiquer ses publications poussèrent les communistes dans la clandestinité : les principaux membres changeaient d’adresse chaque nuit afin d’éviter d’être arrêtés [...]

Après coup :

Le ministre de l’Intérieur déclara à la Chambre des communes que 1760 personnes avaient été convoquées pour des infractions en Angleterre et au pays de Galles pendant la grève, dont 150 étaient accusées d’« incitation » en vertu de l’Emergency Powers Act et les autres de « désordre » ; 632 furent emprisonnées et les autres condamnées à des amendes. Le nombre total de personnes poursuivies en Écosse ne fut pas donné, mais 409 personnes furent condamnées à des peines d’emprisonnement, dont 140 en vertu de l’Emergency Powers Act et les autres pour intimidation, trouble à l’ordre public, voies de fait, etc. [...] Le Parti communiste [...] estima qu’entre un quart et un cinquième de ses membres avaient été arrêtés pendant la grève.

Le CPGB lui-même donne le chiffre de 2500 arrestations et estime que 1000 membres du parti figuraient parmi elles, les mineurs étant particulièrement ciblés.

Le député communiste Shapurji Saklatvala fut arrêté en 1926 après un discours en soutien aux mineurs de charbon en grève et fut emprisonné pendant deux mois.

Le TUC avait sa propre version de la même politique anticommuniste, insistant pour que seule la propagande qu’il approuvait puisse circuler. Il publia une déclaration contre les espions et autres personnes « utilisant un langage violent afin d’inciter les travailleurs au désordre ». Des sections syndicales et des comités de grève allèrent jusqu’à exiger que les réunions se terminent par le chant de God Save the King et de Rule Britannia, au lieu du Red Flag.

Loin de s’opposer à cette censure bureaucratique, le CPGB fit de son mieux pour imposer la coopération à ses membres. Hardy, du NMM, expliqua :

Nous avons envoyé, depuis le quartier général du Minority Movement, des instructions à nos membres pour qu’ils travaillent à l’établissement de conseils d’action dans chaque région. Nous avons toutefois averti que les conseils d’action ne devaient en aucun cas prendre en charge le travail des syndicats [...] Les conseils d’action devaient veiller à ce que toutes les décisions du Conseil général et des exécutifs syndicaux soient appliquées.

La trahison du TUC

Le 12 mai, le Conseil général du TUC rendit visite au premier ministre pour annoncer sa décision de mettre fin à la grève. La seule revendication était que les propositions de la Commission Samuel soient respectées et que le gouvernement garantisse qu’il n’y aurait pas de persécution des grévistes. Lorsque le gouvernement refusa de faire une telle promesse, le TUC mit tout de même fin à la grève, comme on pouvait s’y attendre. Lord Birkenhead écrivit plus tard que leur capitulation fut « si humiliante qu’une sorte de savoir-vivre instinctif empêchait même de les regarder ».

Le journal officiel du TUC annonça la fin de la grève générale le 12 mai 1926. [Photo: The National Archives/Open Government Licence v3.0,]

L’ampleur de la trahison est attestée par le fait que 100 000 travailleurs débrayèrent après l’annulation de la grève générale et qu’il y avait davantage de personnes en grève le 13 mai qu’à n’importe quel moment des neuf jours où la grève fut officielle.

Le titre du Northern Light disait : « Il n’y a qu’une seule explication à cette trahison : nos dirigeants ne croient pas au socialisme. » Le Newcastle Workers Chronicle écrivit : « Jamais dans l’histoire des luttes ouvrières – à l’exception de la trahison de nos dirigeants en 1914 – il n’y a eu une trahison aussi calculée des intérêts de la classe ouvrière. »

Même à cette heure, il existait encore la possibilité de renverser le cours désastreux poursuivi par le CPGB. Si une ligne correcte avait été défendue, des dizaines, sinon des centaines de milliers de travailleurs auraient répondu. Comme Perkins le reconnaît dans A Very British Strike :

La grève était terminée. Mais ni le gouvernement ni le TUC ne croyaient que le statu quo ante pouvait être restauré du jour au lendemain. Les deux camps savaient que, pour les extrémistes, une occasion sans précédent s’était présentée. Des millions d’hommes inactifs, beaucoup d’entre eux désorientés et furieux que la grève se soit terminée par une défaite alors qu’ils étaient prêts à poursuivre la lutte, constituaient un terrain de recrutement pour le communisme que Lénine lui-même aurait rêvé de créer [...]

Pendant les neuf jours, le cauchemar qui avait hanté à la fois le gouvernement et le TUC était qu’une « situation révolutionnaire » du type envisagé par les stratèges communistes de la grève puisse se développer. Maintenant, les actions de chacun semblaient dangereusement proches d’y parvenir.

Des milliers de personnes affluèrent effectivement vers le PC, dont les effectifs doublèrent au cours de l’année, passant de 6000 à 12 000. L’History of the Communist Party of Great Britain, volume 2 (Lawrence & Wishart, 1969) stalinienne, écrite par James Klugmann, explique :

le véritable afflux vers le Parti communiste commença dans les derniers jours de la grève générale et immédiatement après celle-ci [...] C’était quelque chose de nouveau dans l’histoire du parti, et c’était très exaltant. Le Conseil général avait trahi la grève. Les mineurs poursuivirent la lutte. Dans tous les bassins houillers, de grandes réunions de masse furent tenues, au cours desquelles les travailleurs, avant tout les mineurs, se tournèrent vers le Parti communiste par dizaines, et même par centaines. L’exécutif du 14 juillet 1926 put rapporter 3000 nouveaux membres depuis la grève générale et des ventes du Workers’ Weekly atteignant 70 000 exemplaires.

Klugmann écrit avec justesse :

Avec ce nouvel afflux, une tâche et une responsabilité immenses s’ouvraient pour le Parti communiste. C’était une excellente chose que de gagner au Parti communiste tant de travailleurs militants, principalement issus des mines. Mais il s’agissait pour la plupart d’hommes et de femmes qui en étaient venus à haïr profondément les dirigeants de droite, à les voir comme des traîtres, à éprouver de la haine et du dégoût pour le système capitaliste. Ils voulaient un nouveau système social, meilleur et plus juste, ils désiraient un changement radical [...] Mais ils n’étaient pas encore marxistes dans leur conception théorique [...]

Loin de former ces travailleurs au marxisme et de donner une forme théorique à leur haine envers ceux qui les avaient trahis, le CPGB et l’Internationale communiste s’employèrent à les désorienter en insistant pour maintenir l’alliance avec le TUC au sein du Comité anglo-russe.

Dans sa honteuse biographie Trotsky (Routledge, 2003), Ian D. Thatcher défend une fois de plus Staline contre les critiques de Trotsky, affirmant :

Un élément important de la critique de l’Opposition unifiée contre le régime de Staline était, bien sûr, l’idée que la révolution mondiale était trahie par le socialisme dans un seul pays. À l’automne 1926, Trotsky qualifia de façon célèbre Staline de « fossoyeur de la révolution ». Si l’on entendait par là que Staline avait sciemment gaspillé des occasions révolutionnaires, la critique est manifestement injuste. Dans la grève générale britannique de 1926, par exemple, Staline exigea que les communistes travaillent au sein du comité syndical anglo-russe établi en 1925, non pas afin que le réformisme triomphe – comme Trotsky l’en accusait –, mais afin que les réformistes puissent être plus facilement démasqués. On peut s’interroger sur le bien-fondé de la stratégie de front unique employée ici, mais Staline pensait sincèrement qu’elle apporterait aux communistes plus d’influence que toute autre solution.

Comme pour une grande partie de ce qu’écrit Thatcher, il ne s’agit pas seulement d’une défense de Staline – dont la « sincérité » n’est guère la question – qui va à l’encontre des faits historiques. C’est une défense qui aurait pu sortir directement de la bouche de Staline lui-même.

Les staliniens défendent leur politique

Après la grève, Trotsky et l’Opposition de gauche insistèrent pour que l’Internationale communiste rompe immédiatement avec le TUC. Dans une lettre à la Pravda du 26 mai 1926, Trotsky déclara : « Toute la “superstructure” actuelle de la classe ouvrière britannique, dans toutes ses nuances et tous ses regroupements sans exception, est un appareil destiné à freiner la révolution. »

Staline dénonça cette appréciation comme de l’ultra-gauchisme et défendit le maintien du Comité anglo-russe – comme un front unique qui servirait à démasquer les réformistes !

Dans un discours sur le Comité d’unité anglo-russe, le 15 juillet 1926, Staline affirma que la question était de savoir si « nous, en tant que communistes, travaillons dans les syndicats réactionnaires. C’est essentiellement cette question que Trotsky nous a posée récemment dans sa lettre à la Pravda [...] »

Il poursuivit :

Pouvons-nous, en tant que léninistes, en tant que marxistes, tout simplement sauter par-dessus et ignorer un mouvement qui n’a pas fait son temps, pouvons-nous sauter par-dessus et ignorer le retard des masses, pouvons-nous leur tourner le dos et passer à côté d’elles ; ou devons-nous nous débarrasser de ces traits en menant une lutte sans relâche contre eux parmi les masses ?

Arrivant au point essentiel, Staline déclara que « si les syndicats réactionnaires de Grande-Bretagne sont prêts à entrer dans un bloc contre les impérialistes contre-révolutionnaires de leur pays, pourquoi ne devrions-nous pas accueillir favorablement un tel bloc ? »

Conformément aux sophismes de Staline, les thèses du plénum du Comité exécutif de l’Internationale communiste (ECCI) sur les leçons de la grève générale, datées du 8 juin 1926, déclaraient :

[...] venant des dirigeants syndicaux anglais, rompre le comité constituerait un acte si démonstrativement anti-ouvrier qu’il accélérerait grandement le mouvement vers la gauche des masses ouvrières anglaises.

Dans ces circonstances, si l’Union soviétique devait prendre l’initiative de quitter le comité [...] cela porterait un coup à la cause de l’unité internationale, un geste tout à fait « héroïque », mais politiquement inopportun et infantile.

La 15e conférence de toute l’Union du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) adopta, le 26 octobre 1926, une résolution déclarant :

Le Parti considère que les pays capitalistes avancés sont, dans l’ensemble, dans un état de stabilisation partielle et temporaire ; que la période actuelle est une période interrévolutionnaire, ce qui impose aux Partis communistes de préparer le prolétariat à la révolution à venir [...] Le bloc d’opposition part de prémisses entièrement différentes. N’ayant aucune foi dans les forces internes de notre révolution, et tombant dans le désespoir en raison du retard de la révolution mondiale, le bloc d’opposition glisse de la base d’une analyse marxiste des forces de classe de la révolution vers une base faite d’auto-illusion « ultra-gauche » et d’aventurisme « révolutionnaire » ; il nie l’existence d’une stabilisation partielle du capitalisme et, par conséquent, penche vers le putschisme.

D’où la revendication de l’opposition d’une révision de la tactique du front unique et de la dissolution du Comité anglo-russe, son incapacité à comprendre le rôle des syndicats et son appel à remplacer ces derniers par de nouvelles organisations prolétariennes « révolutionnaires » de sa propre invention.

De son côté, le Conseil central panrusse des syndicats publia un manifeste sur la grève générale affirmant qu’elle avait été trahie par le TUC et l’aile droite du Parti travailliste, mais disant : « malgré le fait que les dirigeants syndicaux aient porté un coup sévère à la classe ouvrière britannique, à la cause de l’unité internationale et au Comité anglo-russe, non seulement nous ne proposons pas l’abolition du Comité anglo-russe, mais nous appelons à sa relance de tout cœur, ainsi qu’au renforcement et à l’intensification de son activité. »

Naturellement, cette ligne exigeait que le CPGB continue à faire tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas contrarier les dirigeants syndicaux.

Après la grève générale, le Conseil général du TUC lança un ultimatum aux conseils des métiers, leur interdisant de s’affilier au Minority Movement. Cette mesure fut contestée par des conseils des métiers, notamment à Glasgow, Sheffield et Manchester, mais la direction du CPGB exhorta à s’y conformer !

Pearce cite Murphy, qui explique : « Les travailleurs ne pouvaient pas comprendre cette nouvelle alliance des communistes et du Conseil général, et leur résistance fut brisée. »

De même, en septembre 1926, Harry Pollitt écrivit à propos du congrès du TUC de cette année-là :

Compte tenu de la décision écrasante en faveur d’une solidarité complète exprimée à Scarborough, le nouveau Conseil général devra tout simplement mener avec plus de vigueur la lutte au nom des travailleurs. Il est vrai que l’aile droite du Conseil est renforcée par le retour d’une ou deux personnes qui ne soutiennent pas l’idée que nous sommes engagés dans une lutte de classe, mais je pense que la pression de masse venant de la base les forcera même à rentrer dans le rang.

Il revint au TUC de quitter officiellement le Comité anglo-russe lors de son congrès d’Édimbourg en 1927, où les délégués soviétiques se virent refuser un visa.

La ligne de Trotsky : la solution révolutionnaire

On ne saurait exagérer l’impact terrible de la trahison de la grève générale. Trotsky avait soutenu que la survie même de l’impérialisme britannique reposait désormais non pas sur les sociaux-démocrates de droite, mais sur les prétendus éléments de gauche, sans lesquels l’aile droite ne pourrait maintenir sa position dans le mouvement ouvrier.

Photographie de Trotsky tirée de la couverture du magazine Spotlight, janvier 1924

Dans son autobiographie, Trotsky pose la question :

Quels furent les résultats de l’expérience britannique des staliniens ? Le Minority Movement, qui englobait près d’un million de travailleurs, semblait très prometteur, mais il portait en lui les germes de sa propre destruction. Les masses ne connaissaient comme dirigeants du mouvement que Purcell, Hicks et Cook, que Moscou, de surcroît, cautionnait. Ces « amis » de gauche, lors d’une épreuve sérieuse, trahirent honteusement le prolétariat. Les travailleurs révolutionnaires furent plongés dans la confusion, sombrèrent dans l’apathie et étendirent naturellement leur déception au Parti communiste lui-même, qui n’avait été que l’élément passif de tout ce mécanisme de trahison et de perfidie. Le Minority Movement fut réduit à néant ; le Parti communiste retourna à l’existence d’une secte insignifiante. Ainsi, grâce à une conception radicalement fausse du parti, le plus grand mouvement du prolétariat anglais, qui mena à la grève générale, non seulement n’ébranla pas l’appareil de la bureaucratie réactionnaire, mais, au contraire, le renforça et compromit le communisme en Grande-Bretagne pour longtemps.

Il écrivit en 1928 :

Des accords temporaires peuvent être conclus avec les réformistes chaque fois qu’ils font un pas en avant. Mais maintenir un bloc avec eux lorsque, effrayés par le développement d’un mouvement, ils commettent une trahison équivaut à une tolérance criminelle envers les traîtres et à masquer la trahison [...]

Étant donné l’état des masses travailleuses tel qu’il fut révélé par la grève générale, le poste le plus élevé dans le mécanisme de stabilisation capitaliste n’est plus occupé par MacDonald et Thomas, mais par Pugh, Purcell, Cook et compagnie. Ce sont eux qui font le travail, et Thomas ajoute les dernières touches. Sans Purcell, Thomas resterait suspendu en l’air, et avec Thomas, Baldwin également. Le principal frein à la révolution anglaise est la mascarade diplomatique du « gauchisme » de Purcell, qui fraternise, parfois à tour de rôle, parfois simultanément, avec des ecclésiastiques et des bolcheviks, et qui est toujours prêt non seulement aux reculs, mais aussi à la trahison.

Répondant à l’affirmation de Staline selon laquelle une stratégie révolutionnaire relevait du putschisme en raison de la stabilisation du capitalisme, il poursuivit :

Le purcellisme est la stabilisation. Nous voyons par là quelles profondeurs d’absurdité théorique et d’opportunisme aveugle sont exprimées dans la référence à l’existence de la « stabilisation » pour justifier le bloc politique avec Purcell. Or, précisément pour briser la « stabilisation », il fallait d’abord détruire le purcellisme. Dans une telle situation, même l’ombre d’une solidarité avec le Conseil général constituait le plus grand crime et la plus grande infamie contre les masses travailleuses.

Quant à l’impact de ce crime politique infâme en Grande-Bretagne, les mineurs retournèrent au travail en octobre 1926, et les persécutions ainsi que les suppressions d’emplois commencèrent. À la fin des années 1930, l’emploi dans les mines avait chuté de plus d’un tiers, tandis que la productivité par travailleur avait augmenté dans la même proportion.

En 1927, le gouvernement britannique adopta le Trade Disputes and Trade Union Act, qui rendait illégales les grèves de solidarité et les piquets de masse, interdisait aux syndicats de fonctionnaires de s’affilier au TUC, et stipulait que les membres des syndicats devaient adhérer explicitement au paiement de la contribution politique au Parti travailliste.

En 1928, sous l’impulsion de Citrine et Hicks, des pourparlers eurent lieu entre Ben Turner, président du TUC, et sir Alfred Mond, président d’Imperial Chemical Industries. Leur objectif était d’établir un mécanisme de consultation commune sur les problèmes généraux de l’industrie entre les organisations patronales et les syndicats. Le plan de collaboration de classe corporatiste qu’ils élaborèrent ne fut jamais formellement adopté, mais c’était tout comme.

En juin 1929, le Labour revint au pouvoir, sous Ramsay MacDonald. En novembre de la même année, le krach de Wall Street plongea le monde dans la récession. MacDonald répondit en exigeant les mesures d’austérité voulues par l’administration, qui ne furent pas acceptées par le cabinet.

Ramsay MacDonald vers 1929 [Photo : auteur inconnu – cette image est disponible auprès de la division des estampes et photographies de la Bibliothèque du Congrès des États-Unis sous l’identifiant numérique ggbain.37952] [Photo: Unknown author - This image is available from the United States Library of Congress's Prints and Photographs division under the digital ID ggbain.37952]

Le 24 août 1931, le gouvernement tomba. MacDonald, avec J. H. Thomas et d’autres, traversa la Chambre pour former le gouvernement national avec les conservateurs et les libéraux. Thomas fut chargé de l’emploi. La « décennie du diable », les années 1930 affamées, où le chômage atteignit trois millions en 1932, avaient commencé.

Il faut noter que Thomas fut contraint de quitter le Parlement en mai 1936 après avoir été reconnu coupable d’avoir divulgué des secrets budgétaires à son fils Leslie, courtier en valeurs mobilières, au député conservateur sir Alfred Butt et à l’homme d’affaires Alfred Bates.

La ligne adoptée par l’Internationale communiste eut également un impact terrible sur la classe ouvrière soviétique. On lui avait dit que les éléments de gauche du Conseil général du TUC étaient à l’avant-garde de la lutte de la classe ouvrière internationale, et elle avait réagi en conséquence. Pendant la grève, elle avait recueilli l’équivalent en roubles de plus d’un million de livres sterling – en 1926 ! – pour aider les grévistes britanniques.

Au plus fort de la grève, le TUC refusa d’accepter cet argent, Hicks, du Comité anglo-russe, l’ayant semble-t-il qualifié de « cet or russe maudit ». Quelques jours plus tard, ces mêmes éléments de gauche approuvèrent la trahison de la grève, mais ils continuèrent pendant des mois à être salués comme des alliés vitaux des travailleurs soviétiques dans la lutte pour la paix et contre l’intervention.

Ce fut une expérience qui n’aurait pas pu être mieux conçue pour répandre la désorientation et le cynisme politique : un état d’esprit qui contribua à consolider l’emprise de la bureaucratie stalinienne sur l’appareil de l’État et du parti, et qui aida à préparer la voie à l’expulsion de l’Opposition du PCUS en décembre 1927. De plus, cette alliance était liée à une autre qui allait se révéler beaucoup plus meurtrière : celle avec le Kuomintang en Chine sous Tchang Kaï-chek.

Loading