Le secrétaire d'État américain Marco Rubio a affirmé mardi que l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) avait tardé à identifier l'épidémie d'Ebola en République démocratique du Congo (RDC) et en Ouganda, ce qui a provoqué une vive réaction du directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le lendemain. Cet échange intervient alors que l'épidémie continue de s'étendre. Lors du point de presse de l'OMS mercredi, 51 cas avaient été confirmés en RDC, ainsi que près de 600 cas suspects et 139 décès présumés.
Ces chiffres sont provisoires et sous-estiment largement le bilan réel. Tedros a reconnu que l'ampleur réelle de l'épidémie est « bien plus importante » et qu'elle continuera de croître « compte tenu du temps pendant lequel le virus a circulé avant que l'épidémie ne soit détectée ». Le Comité d'urgence s'est réuni en vertu du Règlement sanitaire international (RSI) seulement après que Tedros eut déjà déclaré l'état d'urgence sanitaire mondiale dimanche, une première dans l'histoire de l'OMS.
Interrogé sur la réponse de Washington face à l'aggravation de la crise Ebola, Rubio a déclaré que la responsabilité incomberait aux Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) et à l'OMS, « qui a malheureusement tardé à identifier ce virus ». Il a indiqué que les États-Unis avaient engagé environ 13 millions de dollars et espéraient ouvrir « une cinquantaine de cliniques » dans « des zones difficiles d'accès, au sein d'un pays ravagé par la guerre ».
Ces propos émanaient du chef de la diplomatie d'une administration qui s'est retirée de l'OMS, a démantelé l'Agence américaine pour le développement international (USAID) et a annulé plus de 80 % des programmes d'aide étrangère américains – des coupes budgétaires qui, selon les professionnels de santé publique de la région, ont entravé la surveillance épidémiologique qui aurait pu permettre de détecter l'épidémie plus tôt.
La réaction des dirigeants de l'OMS a été sans équivoque. Lors du point de presse de mercredi, quatre responsables de l'OMS, dont le directeur général, ont tour à tour réfuté les propos de Rubio. Tedros a déclaré que cette critique « pourrait provenir d'une méconnaissance du fonctionnement du RSI », soulignant que « nous ne nous substituons pas au travail du pays. Nous ne faisons que le soutenir », et ajoutant : «C'est ce qu’on doit comprendre, le secrétaire général et les autres. » Ses collaborateurs ont indiqué que l'OMS avait été alertée le 5 mai et avait dépêché une équipe en Ituri, mais que les premiers tests s'étaient révélés négatifs car les outils de diagnostic de la région étaient conçus pour la souche Ebola Zaïre, beaucoup plus répandue, et non pour la souche Bundibugyo qui circule actuellement. Les échantillons ont ensuite dû parcourir quelque 1 700 kilomètres jusqu'à un laboratoire de Kinshasa, qui a confirmé la présence de la souche Bundibugyo le 14 mai.
Mais même en réfutant les propos de Rubio, l'OMS s'est cantonnée à des considérations procédurales. Elle n'a pas été en mesure d'expliquer pourquoi les capacités de diagnostic et de surveillance qui auraient pu identifier la souche Bundibugyo des semaines plus tôt étaient si fortement dégradées, ni de désigner les responsables.
La même stratégie d'esquive a caractérisé le discours d'ouverture de Tedros à la 79e Assemblée mondiale de la Santé, mardi, un discours d'autant plus révélateur qu'il était plus mesuré que ses propos du lendemain. Décrivant les facteurs à l'origine de l'épidémie, Tedros a déclaré aux ministres de la Santé réunis que « la province d'Ituri est extrêmement instable », que « le conflit s'est intensifié depuis fin 2025 », que « plus de 100 000 personnes ont été nouvellement déplacées » et que « la région est également une zone minière ». Le conflit, dans ce récit, s'est simplement « intensifié », comme s'il était dû aux caprices du temps.
Concernant la crise de financement qui frappe sa propre organisation, Tedros s'est contenté de noter que le principal risque institutionnel de l'OMS était « un financement très ciblé, imprévisible et non diversifié, conjugué à des réductions importantes des financements ». À aucun moment de son long discours, il n'a fait directement référence aux États-Unis ou à l'administration Trump.
Tedros a préféré employer le langage rassurant de la solidarité mondiale, présentant le multilatéralisme de l'OMS comme la solution aux menaces communes et comparant le monde au paquebot au cœur de l'épidémie actuelle de hantavirus. « Nous sommes tous dans le même bateau », a-t-il déclaré. Mais ce n’est pas le cas. Le monde est déchiré par les antagonismes de classe et divisé en États-nations rivaux, l'impérialisme américain plongeant désormais l'humanité dans une troisième guerre mondiale.
Ce que Tedros et l'OMS ne peuvent pas dire
Tedros tient ce discours car l'OMS est financièrement redevable aux puissances impérialistes mêmes qui ravagent la santé mondiale. Elle ne peut pas dénoncer ceux qui la financent, même ceux comme les États-Unis qui ont rompu tout lien avec elle.
La vérité est que l'impérialisme américain, de concert avec les autres puissances impérialistes, porte l'entière responsabilité de la catastrophe qui se déroule sous nos yeux – non seulement de cette épidémie, mais aussi de la réalité plus large des ravages causés par Ebola, le paludisme, le VIH et la tuberculose en Afrique centrale. La «fragilité » et « l’insécurité » que Tedros invoque passivement comme des faits naturels sont le résultat de plus d’un siècle de pillage.
L’histoire moderne du Congo commence par un régime d’extraction de ressources. Sous le règne personnel du roi belge Léopold II, jusqu’à 10 millions de Congolais périrent sous les formes d’exploitation les plus brutales. La transformation coloniale qui a servi ce pillage – les chemins de fer, l’urbanisation forcée, les vastes circuits de travail migrant – a également créé les conditions propices aux épidémies, notamment l’émergence du VIH, dont les études génétiques font remonter la souche pandémique à Kinshasa, à l’époque coloniale, vers 1920.
Conséquence de cette oppression coloniale, la RDC est aujourd’hui le deuxième plus grand réservoir mondial de paludisme, avec quelque 35 millions de cas en 2024, et figure parmi les huit pays qui concentrent les deux tiers des cas mondiaux de tuberculose. L’Ouganda compte parmi les cinq pays les plus touchés par le paludisme au monde. Ce sont des maladies de la pauvreté, elle-même engendrée par les circuits d’accumulation du capital.
L’assujettissement politique du Congo a été assuré par la violence impitoyable de l’impérialisme américain. En 1961, la CIA, agissant sur autorisation des plus hautes sphères de l'administration Eisenhower, a contribué à renverser et à assassiner Patrice Lumumba, premier Premier ministre élu du Congo. À sa place, Washington a installé et financé pendant trois décennies la dictature kleptocratique de Mobutu Sese Seko, sous laquelle les infrastructures du pays, notamment le système de santé publique dont la faiblesse a permis au Bundibugyo de circuler sans être détecté ce printemps, ont été ravagées.
Les guerres qui ont suivi la chute de Mobutu ont fait plus de 6 millions de morts depuis 1996, la grande majorité des victimes étant décédées de maladies et de famine plutôt que de violence directe. La guerre actuelle, menée par la milice M23 soutenue par le Rwanda, est une lutte pour le contrôle du coltan, du cobalt et de l'or du Kivu et de l'Ituri, précisément le territoire où l'épidémie d'Ebola fait rage actuellement.
L’« Accord de Washington » de l’administration Trump, négocié entre la RDC et le Rwanda mi-2025 et suivi d’un partenariat minier américano-congolais, a été largement perçu comme un marché de « paix contre exploitation », une tentative de l’impérialisme américain de s’emparer des ressources minières de l’économie de pointe, au détriment de ses rivaux chinois. C’est ce que dissimule la vague allusion de Tedros à une « zone minière ».
La destruction des programmes d’aide mêmes que Rubio invoque aujourd’hui relève de la même logique. L’USAID, créée sous l’administration Kennedy en 1961, et le Plan d’urgence du président pour la lutte contre le sida (PEPFAR), lancé par George W. Bush en 2003, n’ont jamais été des initiatives humanitaires. Il s’agissait d’instruments du soft power impérial américain, soutenu par les deux partis, visant à projeter l’influence américaine et à stabiliser des régions d’importance stratégique. Et pourtant, c’est précisément parce que cette influence s’est concrétisée par la distribution massive d’antirétroviraux et la surveillance épidémiologique que ces programmes ont sauvé des millions de vies : le PEPFAR a permis de sauver plus de 25 millions de vies et l’USAID d’éviter plus de 90 millions de décès en deux décennies. Leur liquidation a fait tomber le masque humanitaire, révélant l’indifférence à la vie africaine que l’impérialisme a toujours nourrie.
La pandémie de COVID-19 a mis en lumière les mêmes calculs. Le refus, mené par les États-Unis, de vacciner le monde a laissé le continent africain largement sans protection. À peine 2,9 % de la population de la RDC avait reçu ne serait-ce qu’une seule dose de vaccin à la mi-2022, un des taux les plus bas au monde, contre plus de 76 % dans les pays riches qui avaient monopolisé les premiers vaccins.
L’ampleur de l’attaque actuelle est stupéfiante. Une étude publiée dans The Lancet en 2025 prévoyait que le démantèlement de l'USAID pourrait entraîner plus de 14 millions de décès supplémentaires d'ici 2030, dont 4,5 millions d'enfants – un choc, selon le co-auteur Davide Rasella, « d'une ampleur comparable à celle d'une pandémie mondiale ou d'un conflit armé majeur ». Ces décès sont la continuation, par d'autres moyens, de la pandémie de COVID-19, au cours de laquelle la mortalité réelle en Afrique subsaharienne a été largement sous-estimée.
De plus, l'absence totale de vaccin ou de traitement contre la souche Bundibugyo témoigne de décennies de refus de développer des contre-mesures face à des agents pathogènes qui ne touchent que les populations pauvres, dont la vie est considérée comme sans valeur. Ces outils font défaut délibérément.
Rubio qualifie l'OMS de « tardive ». Son propre gouvernement est la cause directe de ce retard, ayant supprimé les financements alloués aux réseaux de surveillance et de laboratoires permettant de détecter les épidémies. Chaque décès et chaque maladie grave due à l’Ebola qui frappe actuellement les travailleurs en RDC et en Ouganda sont le produit direct de ce régime criminel, qui vise à réimposer les chaînes du colonialisme au monde.
La classe ouvrière d'Afrique, des États-Unis et du monde entier ne peut confier sa santé et sa vie à aucune faction de la classe dirigeante ni à ses institutions. Les manœuvres diplomatiques de Tedros et la barbarie manifeste de Trump sont les deux faces d'un même système qui subordonne la vie humaine au profit privé et aux intérêts impérialistes. La défense de la science et de la santé publique, ainsi que la lutte pour mettre fin aux morts évitables de millions de personnes, sont indissociables du combat pour unifier la classe ouvrière internationale dans la lutte pour le socialisme mondial.
