Dans tout le Sud, les assemblées législatives républicaines des États redessinent les circonscriptions électorales afin d'éliminer les sièges occupés par des démocrates noirs depuis plus de trente ans. Légitimée par l'arrêt de la Cour suprême dans l'affaire Louisiana v. Callais cette manipulation des circonscriptions s'intensifie en Louisiane, au Tennessee, en Alabama et dans d'autres États. Elle constitue une atteinte aux droits démocratiques de l'ensemble de la classe ouvrière, dont la discrimination envers les électeurs noirs du Sud est un aspect.
Le mécanisme immédiat consiste à diluer les votes des Noirs dans les districts où cette minorité est majoritaire, en les morcelant et en les intégrant à des districts à majorité blanche redécoupés de manière à favoriser les Républicains.
L'assemblée législative du Tennessee s'apprête à morceler le district de Memphis, à majorité noire, en trois circonscriptions rurales – dont l'une s'étend sur plus de 320 kilomètres vers Nashville – offrant potentiellement aux Républicains une majorité absolue (9 sièges à la Chambre) dans un État qu'ils dominent déjà. En Louisiane et en Alabama, les législateurs aboliraient les seconds districts à majorité noire récemment créés, ne laissant à chaque État qu'un seul siège de ce type malgré une importante population noire. En Caroline du Sud et au Mississippi, les nouvelles cartes électorales pourraient supprimer les circonscriptions des vétérans noir du Congrès, Jim Clyburn et Bennie Thompson. Dans tout le Sud profond, il ne resterait que sept sièges à majorité noire sur 42, alors même que les Afro-Américains représentent plus de 30 pour cent de la population de la région.
S'opposer à la décision de la Cour suprême et à la suppression par les Républicains des circonscriptions où la minorité est majoritaire ne signifie pas apporter un soutien politique aux élus dont les circonscriptions sont démantelées ni au Parti démocrate dans son ensemble. Au même titre que toute autre frange de l'establishment démocrate, les élus visés par Trump sont des défenseurs intransigeants de l'impérialisme américain et du système capitaliste.
Clyburn est l’un des chefs de file le plus important des démocrates à la Chambre des représentants, et son intervention dans la campagne présidentielle de 2020 a été cruciale pour obtenir l'investiture de Biden, le candidat le plus à droite parmi les principaux prétendants. Thompson dirigeait la Commission spéciale de la Chambre chargée d'enquêter sur l'attaque du 6 janvier 2021 sur le Capitole. Cette commission a partiellement mis en lumière le rôle de Trump dans le coup d'État, mais a occulté celui du Parti républicain et de l’appareil militaire et de renseignement.
Loin de représenter les traditions héroïques et d'abnégation des luttes pour les droits civiques, les démocrates noirs sont des politiciens capitalistes ordinaires, vendant fréquemment leurs services au plus offrant, tout comme leurs homologues blancs et républicains.
L’actuelle campagne de manipulations électorales doit cependant être comprise dans le contexte plus large de la crise de la démocratie américaine, en particulier dans celui de la tentative de Trump d'instaurer une dictature présidentielle. On accompagne ce redécoupage électoral de systèmes de vérification de citoyenneté et d'identification des électeurs, d’attaques contre le vote par correspondance comme la loi «Save America Act», de menaces d’usurpation par des agences fédérales du rôle des autorités locales dans l'administration des élections, et de préparatifs de déploiement d'agents fédéraux armés, voire de l'armée, dans les bureaux de vote, sous prétexte de lutter contre la fraude ou les troubles.
La tentative d'éliminer les circonscriptions à forte majorité noire revêt donc un double caractère. Elle s'appuie directement sur la longue histoire de privation du droit de vote des Noirs dans le Sud, depuis les lois Jim Crow jusqu’à l’éviscération du Voting Rights Act. Ce n’est pas juste une attaque contre les électeurs noirs mais contre les droits démocratiques de toute la classe ouvrière; elle particulièrement les populations urbaines, pauvres, immigrées, issues des minorités et les jeunes, dont les votes sont un obstacle pour un Parti républicain fascisant et pour le projet autoritaire de Trump.
Le jugement Callais est l'aboutissement d'un assaut mené sur des décennies contre le Voting Rights Act de 1965, la loi la plus importante issue du vaste mouvement pour les droits civiques des années 1950 et 1960. Cette loi a donné corps au 15e amendement, largement ignoré, adopté après la guerre de Sécession, qui garantissait le droit de vote aux esclaves affranchis.
Sous le système de ségrégation Jim Crow dans le Sud, les électeurs noirs étaient presque totalement privés de leurs droits civiques, en partie par des restrictions légales telles que les taxes électorales et les tests d'alphabétisation, en partie par du terrorisme pur et simple. Les Noirs qui cherchaient à s'inscrire sur les listes électorales et à voter étaient systématiquement victimes de violences et d'intimidations de la part de la police locale et du Ku Klux Klan. Le Sud était de facto un État à parti unique, dominé par les Démocrates, qui avaient été le parti des propriétaires d'esclaves et restaient celui de la riche aristocratie qui contrôlait le Sud.
La Loi sur le droit de vote prévoyait une surveillance fédérale des élections dans les régions des États-Unis ayant un passé de suppression du droit de vote, non seulement le Sud ségrégationniste, mais encore l'Arizona et l'Alaska, à cause de la discrimination à l'encontre des électeurs hispaniques, amérindiens et autochtones d'Alaska, ainsi que divers comtés dans nombre d’autres États.
L'inscription sur les listes électorales et la participation aux scrutins des électeurs noirs monta en flèche dans le Sud, mais cela n'a initialement abouti qu'à l'élection d'une poignée d'Afro-Américains au Congrès. Aujourd'hui, la grande majorité des Afro-Américains votent pour le Parti démocrate, qu'ils voient comme le principal artisan des réformes de l'ère des droits civiques. Les politiciens démocrates racistes du Sud se sont ralliés en masse au Parti républicain, qui a alors gagné du terrain dans la région.
Après le recensement de 1990, les dirigeants démocrates noirs ont conclu un accord avec le Parti républicain pour créer plus d'une douzaine de nouvelles circonscriptions à majorité non blanche dans la région. Ces circonscriptions devaient garantir des sièges aux élus démocrates noirs, et en 1992, le nombre de députés noirs du Sud est passé à 20.
Dans le même temps, par la concentration d’un grand nombre d'électeurs issus des minorités dans un petit nombre de circonscriptions, le Parti républicain espérait remporter la grande majorité des sièges du Congrès dans les États du Sud grâce à des appels à l'électorat blanc fondés sur la question raciale. Ce pacte cynique, orchestré par le stratège républicain Lee Atwater et le représentant de Géorgie Newt Gingrich, était l'aboutissement de ce que Richard Nixon avait baptisé la «stratégie du Sud». Il a largement contribué à la prise de contrôle de la Chambre des représentants par les républicains aux élections de 1994.
Au cours des trois décennies suivantes, le Parti républicain a consolidé son emprise politique sur les États du Sud, à l'exception de la Virginie. Parallèlement à cette consolidation du pouvoir républicain dans le Sud, la Cour suprême des États-Unis, à majorité républicaine, a progressivement démantelé le Voting Rights Act, non pas en l'abrogeant explicitement, mais en réduisant considérablement les pouvoirs d'application dont disposaient le gouvernement fédéral et les organisations de défense des droits civiques pour lutter contre les pratiques manifestement discriminatoires.
Le jugement Callais achève, comme l’affirmait l’opinion dissidente minoritaire rédigée par la juge Elena Kagan, le processus de rendre la Loi sur le droit de vote «pratiquement lettre morte».
La réponse du Parti démocrate aux menaces croissantes qui pèsent sur les droits démocratiques est un mélange de politique réactionnaire et de gesticulations stériles. On a poussé les hauts cris à propos d’un Jim Crow bis, mais on n’a proposé aucune mesure concrète au-delà du dépôt de plaintes, de l’organisation de manifestations et – inévitable – du voter démocrate aux élections de mi-mandat de novembre… si elles ont lieu du tout.
Les démocrates ont présenté la campagne de redécoupage électoral exclusivement sous l'angle racial. Ils utilisent les circonscriptions à forte population minoritaire comme outils électoraux alors qu’ils cautionnent l'austérité, les violences policières, les inégalités, la guerre et le délabrement des villes où vit une grande partie de leur électorat minoritaire. Ils ont également lancé leurs propres initiatives de redécoupage, notamment en Californie et en Virginie, afin de créer davantage de sièges sous leur contrôle. Les deux partis considèrent la grande majorité de la population comme une matière à manipuler.
Au sein de la classe dirigeante américaine, la défense des droits démocratiques ne bénéficie d'aucun soutien significatif. Le Parti républicain s'est transformé en l’instrument politique d'un aspirant dictateur fasciste. Le Parti démocrate bloque toute lutte sérieuse contre la montée de l'autoritarisme, car il craint bien plus un mouvement venant d’en bas que les actions de Trump.
La défense des droits démocratiques incombe désormais à la classe ouvrière. Celle-ci doit non seulement défendre le droit de vote, mais aussi lutter contre l'ensemble du système antidémocratique des élections américaines: le collège électoral, le Sénat, la Cour suprême, les lois entravant la participation aux élections qui excluent les candidats indépendants ou socialistes, la mainmise de l'argent sur les élections, la monopolisation des médias et du pouvoir politique par l’élite financière et industrielle.
Le vecteur d'une telle lutte est la construction d'un mouvement politique de masse et indépendant de la classe ouvrière, fondé sur un programme socialiste. La classe ouvrière doit rompre avec le système bipartite capitaliste et s'engager dans la voie de la lutte politique contre le système du profit. Cela implique la création de nouvelles organisations, de comités de la base dans chaque lieu de travail, école et quartier ouvrier, indépendants des syndicats contrôlés par la grande entreprise et des partis démocrate et républicain, eux aussi contrôlés par les banques et les trusts.
La défense des droits démocratiques est une lutte centrale du combat pour le socialisme. Ces droits sont tant une nécessité pour la politique de la classe ouvrière dans le capitalisme que le fondement indispensable de la future réorganisation socialiste de la société, qui donnera le contrôle aux travailleurs et non pas à une poignée d'aristocrates financiers.
(Article paru en anglais le 25 mai 2026)
