Plus de 4,5 millions de Canadiens vivent dans la pauvreté

Un campement de sans-abri à Kitchener, en Ontario, devant l'ancienne usine de meubles Krug, photographié en 2024

Un rapport de Statistique Canada, publié fin avril et basé sur les données de 2024, démontre qu'au moins 11 % des Canadiens – soit plus de 4,5 millions de personnes – vivent aujourd'hui dans la pauvreté. Cela équivaut à peu près à la population totale recensée dans la région métropolitaine de Montréal, la deuxième plus grande région urbaine du pays.

Ces chiffres alarmants sur la pauvreté constituent une critique accablante des politiques du gouvernement libéral fédéral au pouvoir, d'abord sous Justin Trudeau, puis sous Mark Carney. Pendant plus d'une décennie, ce gouvernement a supervisé l’appauvrissement d’une grande partie de la population canadienne, la réduction draconienne des dépenses consacrées aux programmes sociaux et infrastructures essentiels, et le réarmement téméraire et coûteux des forces armées afin de servir les intérêts de l'impérialisme canadien dans un contexte de redéfinition du partage du monde entre les grandes puissances.

L’augmentation du nombre de personnes vivant dans la pauvreté met également en lumière les conséquences de décennies de reculs, négociés par les syndicats, imposés aux travailleurs de tous les secteurs économiques, de l’assemblage automobile et de la fabrication industrielle aux services publics et au secteur des services. Les licenciements, les fermetures d’usines, la destruction des droits des travailleurs, la stagnation des salaires face à la hausse du coût de la vie et la forte augmentation de la précarité de l’emploi ont contribué à une situation où de nombreuses personnes ne peuvent plus vivre décemment, même lorsqu’elles ont un emploi.

Statistique Canada a introduit sa Mesure du panier de consommation (MPC) comme seuil de pauvreté officiel du Canada en 2018. La MPC est révisée régulièrement afin de refléter le coût actuel d’un « panier de biens » permettant un niveau de vie modeste et essentiel. Les seuils de pauvreté sont définis par le coût d’un panier comprenant une composante alimentaire, une composante vêtements et chaussures, une composante transport, un logement et d’autres dépenses. La MPC ne mesure pas le confort, encore moins le luxe, mais le coût des besoins essentiels d’une personne ou d’une famille dans la société contemporaine.

Les revenus nécessaires pour permettre aux individus et aux familles de subvenir à leurs besoins ont fortement augmenté, particulièrement dans les grandes villes et les centres industriels où vit la majeure partie de la population canadienne. À Toronto, par exemple, une famille de quatre personnes aurait eu besoin d'un revenu de 61 763 $ en 2024 pour pouvoir se permettre les besoins essentiels. Ce chiffre s'élevait à 57 840 $ à Calgary, à 64 351 $ à Vancouver et à 49 244 $ à Montréal.

Depuis 2020, le taux de pauvreté au Canada, mesuré par la MPC, a augmenté de quatre points de pourcentage, soit près de 60 %, passant de 7 % en 2020 et 8,1 % en 2021 à 11,1 % en 2023 et 11,0 % en 2024.

Le récent rapport de Statistique Canada détaille également les taux de pauvreté parmi certains groupes démographiques :

  • Personnes seules de 64 ans et moins : 26,4 %
  • Autochtones : 18,1 %
  • Immigrants récents : 15,9 %
  • Personnes racisées : 15,5 %
  • Personnes handicapées : 12,6 %
  • Enfants : 11,5 %
  • Aînés : 5,4 %

Ces données démographiques révèlent que le taux le plus élevé – plus d’une personne sur quatre – a été observé chez les personnes seules, c’est-à-dire les adultes sans conjoint ni enfant à charge. Ce chiffre reflète la dure réalité à laquelle sont confrontés des millions de travailleurs (en particulier les jeunes) : chômage ou sous-emploi chronique, précarité d’emploi, bas salaires et longues heures de travail. Pour beaucoup d’entre eux, rester « sans emploi » relève moins d’un choix de vie que d’une nécessité imposée par leur lutte constante pour la survie.

Une part importante de la population autochtone du Canada vit également sous le seuil de pauvreté. Nombre d’Autochtones vivent dans des réserves, territoires historiquement négligés et exploités par le gouvernement et la classe dirigeante canadiens, et qui manquent de ressources de base et d’infrastructures essentielles. Dans de nombreuses réserves, l’eau potable est indisponible ; des avis d’ébullition ou de non-consommation sont en vigueur depuis plus de 25 ans dans certaines régions. Le fait que 18 % de la population autochtone du Canada vive actuellement sous le seuil de pauvreté constitue une autre condamnation de la politique de « réconciliation » « de nation à nation » du gouvernement libéral. Dans le Grand Nord canadien, les taux de pauvreté sont souvent le double de ceux de l’ensemble de la population autochtone, témoignant des conditions désastreuses auxquelles sont confrontés les Inuits et les Premières Nations dans les régions arctiques et subarctiques du pays.

Un autre indicateur frappant de l’ampleur de la crise sociale au Canada est la montée de l’extrême pauvreté. Cette catégorie regroupe les personnes dont le revenu disponible familial est inférieur à 75 % du seuil du panier de biens et services essentiels. Les personnes vivant dans l’extrême pauvreté n’ont souvent pas les moyens de se procurer une part importante des biens et services essentiels inclus dans le panier de biens et services essentiels, notamment un logement décent. Entre 2023 et 2024, 5,7 % des personnes vivant dans la pauvreté – soit plus de 250 000 personnes – vivaient dans l’extrême pauvreté.

Outre les conséquences sociales, psychologiques et sanitaires dévastatrices de la pauvreté sur les millions de personnes qui y sont condamnées, l’appauvrissement de larges pans de la classe ouvrière, engendré par la guerre de classe menée par l’élite dirigeante, revêt une importante dimension historique et politique. Pendant des décennies après la Seconde Guerre mondiale, la « gauche » de la politique officielle – le NPD, allié à la bureaucratie syndicale et à une large frange de groupes « progressistes » issus de la classe moyenne – a dépeint le Canada comme une société « plus humaine et plus douce » que la république américaine. Ce discours a toujours été mensonger, mais les circonstances objectives ont semblé, un temps, lui conférer une certaine crédibilité. La réalité, durant cette période, est que, du fait de la position plus faible du capital canadien par rapport à son rival américain, la bourgeoisie canadienne a été contrainte d’aller plus loin dans les concessions qu’elle a faites à un soulèvement militant de la classe ouvrière qui a atteint son apogée entre 1965 et 1975.

Ces concessions, arrachées à la grande entreprise canadienne, n’ont jamais altéré le caractère impitoyablement exploiteur du capitalisme canadien. Ces mesures ont néanmoins permis à une part importante des travailleurs d’accéder à un niveau de vie plus élevé et de bénéficier de l’assurance-maladie et d’autres services publics. Cependant, ces conditions appartiennent désormais au passé. La croissance manifeste et révoltante de la pauvreté et de la misère, d’une ampleur sans précédent depuis la Grande Dépression, conjuguée à l’accroissement obscène des richesses au sommet de la société, crée les conditions socio-économiques propices à une explosion de la lutte des classes et à une résurgence de la conscience socialiste.

La MPC de Statistique Canada démontre que le principal facteur de pauvreté au Canada est la hausse du coût de l’alimentation et du logement. Le taux d’inflation total, mesuré par l’indice des prix à la consommation (IPC), a augmenté de près de 20 % depuis 2020. Parallèlement, lors de certaines périodes de forte inflation, comme au plus fort de la pandémie de COVID-19, le salaire horaire réel médian des Canadiens a chuté de près de 5 %.

Les biens de première nécessité, tels que l’alimentation et le logement, ont quant à eux connu une hausse plus rapide que l’inflation générale. Selon le Rapport sur les prix alimentaires du Canada (RPAC), les prix des aliments augmenteront globalement de 4 % à 6 % au cours de l’année, soit nettement plus que le taux d’inflation général prévu de 2,2 %. Cette hausse s’ajoute à l’augmentation de 27 % déjà enregistrée au cours des cinq dernières années. Avec une augmentation pouvant atteindre 994,63 $ en 2025, une famille moyenne de quatre personnes pourrait dépenser 17 571,79 $ en alimentation l’an prochain.

Parallèlement, les milliardaires canadiens s’enrichissent de façon vertigineuse. Un rapport publié en janvier par Oxfam Canada a révélé que les inégalités de revenus avaient atteint un niveau record en 2025. Plus inquiétant encore, les inégalités économiques – qui prennent en compte à la fois les revenus et le patrimoine – ont atteint un niveau qu’Oxfam Canada qualifie, à juste titre, de critique.

Le rapport « L’essor des ultrariches » indique qu’en 2025, le Canada comptait environ 89 milliardaires et que leur fortune avait augmenté de plus de 20 % par rapport à l’année précédente. À elles seules, les 40 plus grandes fortunes du pays ont vu leur patrimoine s’accroître de 95 milliards de dollars.

Parallèlement, le gouvernement libéral canadien investit des centaines de milliards de dollars supplémentaires dans l’armée, dans le cadre de la volonté de la classe dirigeante de se réarmer et de s’approprier par la force « sa part » du butin issu du redécoupage impérialiste du monde. L’annonce, plus tôt cette année, par Carney, de la Stratégie industrielle de défense du gouvernement souligne la transition rapide vers une économie de guerre, ce qui aura des conséquences désastreuses pour des millions de travailleurs. Le dernier budget du gouvernement – adopté avec le soutien du Nouveau Parti démocratique et des Verts – prévoit 81,8 milliards de dollars en nouvelles dépenses de défense.

De plus, Ottawa s’est engagée à porter ses dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035, ce qui, de l’avis des observateurs, constitue le plus important renforcement militaire en temps de paix de l’histoire du pays. Les sommes astronomiques en jeu – qui devraient atteindre près de 160 milliards de dollars par année d’ici 2035 – dépasseront le montant total des transferts fédéraux aux provinces pour les soins de santé, le bien-être social, l’enseignement postsecondaire et la péréquation.

Loading