« Ma vie » de Trotsky : une contribution impérissable au marxisme et à la littérature mondiale

Mehring Verlag, la maison d'édition du Parti de l'égalité socialiste (Sozialistische Gleichheitspartei) en Allemagne, publiera cet été une nouvelle édition en langue allemande de l'autobiographie de Léon Trotsky, Ma vie (Mein Leben). David North, président du comité de rédaction du World Socialist Web Site et président national du Parti de l'égalité socialiste aux États-Unis, a rédigé la préface de cette nouvelle édition.

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Ma vie commence ainsi : « Notre époque, de nouveau, abonde en Mémoires, peut-être plus que jamais. C’est que l’on a bien des choses à raconter. » Cette observation était pertinente. Les années 1920 ont vu la publication de nombreuses autobiographies d'hommes politiques ayant joué un rôle majeur dans les événements qui ont précédé, accompagné et suivi la Première Guerre mondiale. Il y avait non seulement tant à raconter, mais aussi tant à justifier, tant d’excuses à trouver et tant de blâmes à rejeter. L’ouvrage en plusieurs volumes de Winston Churchill, La Crise mondiale (The World Crisis), a accompli ces trois objectifs avec la magnificence réactionnaire qui le caractérisait. Les mémoires d’autres figures politiques majeures de l’époque sont rapidement tombées dans l’oubli. Pour la plupart, leurs livres ont connu une retraite paisible et durable dans les librairies d’occasion, où ils trouvent peu d’acheteurs, et les bibliothèques publiques, où ils reposent en paix. Les plateformes de vente en ligne ont peut-être sauvé quelques auteurs de l’oubli. Même La Crise mondiale de Churchill a failli subir le même sort et aurait été totalement oubliée si la Seconde Guerre mondiale ne lui avait pas offert l’occasion de célébrer ses accomplissements dans un autre volume de mémoires, un million de mots plus long que le premier.

Près d’un siècle après sa publication fin 1929, Ma vie demeure une œuvre qui perdure. De grandes mémoires doivent, bien sûr, être très bien écrites. Elles doivent aussi transmettre – par le récit d’expériences sociales, politiques ou psychologiques – le sentiment d’avoir vécu à une époque donnée.

Trotsky a relevé tous ces défis. Décrire Ma vie comme simplement « bien écrite » serait un euphémisme, comparable à qualifier Guerre et Paix de Tolstoï de récit palpitant de conflit militaire. La référence à Tolstoï n'est d'ailleurs pas déplacée. Malgré les différences dans leurs enfances et les conditions qu'ils décrivent, le récit de Trotsky sur sa jeunesse dans la ville reculée de Ianovka soutient la comparaison, en tant qu'œuvre d'art, avec la reconstitution par le comte Tolstoï de la vie dans le vaste domaine ancestral d’Iasnaïa Poliana. De fait, l'écriture de Trotsky a été profondément influencée par l'étendue narrative et la profondeur intellectuelle de la littérature russe du XIXe siècle.

Comme il le raconte dans Ma vie, ses lectures ont commencé à l'âge de sept ans. Trotsky était fasciné par les œuvres de Pouchkine, Nekrassov et Tolstoï. Il se souvenait de l'impact de ses premières lectures sur sa conscience naissante : « Chaque brochure avait ses difficultés : des mots nouveaux, des rapports incompréhensibles entre les êtres et le flou qui sépare le réel du fantastique. »

Léon Trotsky en 1888

Trotsky comparait sa rencontre enfantine avec la littérature à « un voyage de nuit sur les chemins des steppes. Vous entendez le grincement des roues, les voix qui se coupent ; des bûchers surgissent, dans les ténèbres, le long de la route ; on a l’impression de tout connaître et, en même temps, on ne comprend pas ce qui se passe, on ne sait ni qui marche ni ce qu’il transporte ». Suit une déclaration révélatrice : « Le désir naissant de voir, de savoir, de conquérir, trouvait son issue dans cette infatigable absorption de textes imprimés ; mes mains et mes lèvres d’enfant étaient toujours tendues vers la coupe de l’invention littéraire. Tout ce que la vie devait me donner par la suite d’intéressant, de saisissant, de joyeux ou d’affligeant, était déjà contenu dans les émotions de mes lectures, en allusion, en promesse, comme une timide et légère esquisse au crayon ou à l’aquarelle. »

C’est par la littérature que le jeune Lev Davidovitch découvrit un monde au-delà des limites de sa province natale, Ianovka. Plus tard, son expérience personnelle – l’interaction de plus en plus complexe de l’individu avec la société, le mouvement ouvrier, la théorie marxiste et la politique socialiste, et le poids ressenti des événements russes et mondiaux – transforma l’esquisse timide « au crayon ou à l’aquarelle » en un panorama d’une richesse et d’une vivacité exceptionnelles, presque cinématographiques, retraçant une vie vécue au milieu de la guerre et de la révolution.

Le talent de Trotsky en tant qu’écrivain était incontesté. Même le New York Times, dans une longue critique, reconnaissait : « Quoi que l’on pense de Trotsky comme théoricien ou révolutionnaire, son don littéraire est indéniable, et les expériences marquantes qui ont jalonné sa vie lui offrent l’occasion de déployer tout son potentiel.»

Mais l’importance de l’autobiographie de Trotsky ne résidait pas alors, et ne saurait se réduire aujourd’hui, à sa seule qualité littéraire. Sa place durable dans la littérature mondiale tient avant tout au rôle historique majeur de son auteur. Trotsky a joué un rôle décisif dans la révolution bolchevique d’octobre 1917, la fondation du premier État ouvrier, la construction de l’Armée rouge et sa victoire sur la contre-révolution, ainsi que la création de l’Internationale communiste.

Cet élément unique a été reconnu dans les critiques contemporaines de Ma vie en Allemagne, en France et aux États-Unis. Le célèbre journaliste Emil Ludwig écrivait dans le Berliner Tageblatt : « Un grand écrivain a dépeint ici sa vie extraordinaire d’une manière si saisissante que je ne comprends pas pourquoi on lit encore des romans – et encore moins pourquoi on en écrit. » [«Ein großer Schriftsteller hat hier sein phantastischen leben so geschildert, daß ich nicht begreife, warum man noch immer Romane liest oder gar schreibt.»]

Même ceux qui ont clairement exprimé leur opposition à la politique de Trotsky ont reconnu le caractère extraordinaire de Ma vie. Wolf Zucker, un associé de Walter Benjamin, écrivait dans Die Literarische Welt : « Je n’hésite pas à qualifier [Ma vie] d’œuvre la plus importante de ce dernier quart de siècle [...] »

De même, après avoir souligné avec une amertume non dissimulée son hostilité envers Trotsky, le libéral français anti-marxiste Élie Halévy reconnaissait néanmoins : « Ces réserves étant faites, il va de soi que l’autobiographie d’un tel homme constitue un document historique d’une importance capitale à bien des égards. »

Dans une longue critique publiée dans Current History, Alexander Bakshy, critique de théâtre renommé et proche d’Eugene O’Neill, écrivait que les mémoires de Trotsky « constituent sans aucun doute un document historique d’une importance exceptionnelle, en plus d’être un chef-d’œuvre littéraire dans l’art biographique, dont peu d’ouvrages peuvent rivaliser par la finesse de ses personnages, son esprit mordant et ses anecdotes saisissantes – un livre qu’aucun étudiant des bouleversements de la Russie contemporaine ne saurait ignorer. »

Ma vie fut assurément une réussite d’autant plus extraordinaire compte tenu du contexte. Après cinq années de lutte acharnée contre la dégénérescence bureaucratique de l'État soviétique, et dans un contexte de persécution grandissante, Trotsky fut expulsé d'URSS par la bureaucratie stalinienne. N'ayant pas réussi à anéantir l'Opposition de gauche en exilant en 1928 son chef à Alma-Ata, près de la frontière chinoise, Staline pensait que l'influence de Trotsky serait efficacement neutralisée s'il était isolé en Turquie. Trotsky fut informé de cette décision le 20 janvier 1929. Sommé d'accuser réception de cet ordre, il écrivit sur le document qui lui était présenté que la décision de la Guépéou (GPU) était « criminelle pour le fond et illégale dans la forme ». Il eut moins de deux jours pour emballer ses affaires, parmi lesquelles ses manuscrits et ses livres étaient les plus précieux. Le long voyage vers l'exil commença dans des conditions épouvantables, qu'il décrit dans l'avant-dernier chapitre de ses mémoires :

Le 22, à l'aube, nous prîmes place, ma femme, mon fils et moi, avec l'escorte, dans un autobus qui, sur une route de neige bien nivelée, nous conduisit jusqu'à l'autre versant des montagnes du Kourdaï. Au sommet des monts la neige nouvelle s'accumulait, il y avait une forte tourmente. Le puissant tracteur, qui devait nous prendre en remorque pour passer le Kourdaï, s'enlisa lui-même jusqu'à la gorge dans les amoncellements avec sept automobiles qu'il traînait. Pendant la période des avalanches de neige, il y eut, sur ce point du défilé, sept hommes gelés et un bon nombre de chevaux. Il fallut se transborder avec tous les bagages sur des traîneaux légers. Plus de sept heures furent nécessaires pour un trajet d'environ trente kilomètres. Le long du chemin encombré de neige, il y avait de nombreux traîneaux abandonnés, les brancards en l'air, bien des chargements destinés à la voie ferrée du Turkestan-Sibérie qui était en construction, bien des bidons de pétrole, également couverts de neige. Les gens et les chevaux, fuyant la tourmente, s'étaient abrités dans les campements d'hivernage des Kirghiz, aux environs.

Pendant ce voyage, des centaines d'opposants de gauche, dont de nombreux vétérans de la révolution d'Octobre, étaient arrêtés. Trotsky, sa femme Natalia et son fils Lev arrivèrent finalement à Odessa le soir du 10 février. Ils furent immédiatement conduits au port et embarqués à bord du paquebot Ilitch. Deux jours plus tard, le navire, avec pour seuls passagers Trotsky, sa femme, son fils et quelques agents de la Guépéou, pénétra dans le Bosphore. Avant de débarquer en Turquie, Trotsky adressa un message au président Kemal Atatürk :

Monsieur, aux portes de Constantinople, j'ai l'honneur de vous faire savoir que je suis arrivé à la frontière turque non par ma volonté et que je ne passe cette frontière que par un acte de violence qui m'est faite.

Veuillez, Monsieur le Président, agréer l'assurance de mes sentiments distingués.

– L. TROTSKY, 12 février 1929.

Dans les semaines qui suivirent son arrivée en Turquie, Trotsky, en réponse aux innombrables questions concernant son expulsion d'Union soviétique, rédigea une série d'articles relatant les événements des deux mois précédents. Ces articles furent finalement publiés sous forme de brochure intitulée « Que s'est-il passé et comment ? » Nombre des questions politiques importantes relatives à la chute de Trotsky, qui seraient développées plus en détail dans Ma vie, étaient initialement présentées dans ces essais. Sans nier le rôle joué par les intrigues bureaucratiques, Trotsky insistait sur leur caractère secondaire. « Comparée à la question essentielle du réalignement des forces de classe et de la progression des différentes étapes de la révolution, la question des groupements et alliances personnels n'est que d'importance secondaire. »

Anticipant les affirmations selon lesquelles la victoire de Staline serait due à son formidable talent politique, Trotsky qualifia le chef de la bureaucratie de « plus grande médiocrité de notre parti ». Trotsky situait l’ascension de Staline dans le contexte du déclin du soulèvement révolutionnaire des masses. Il citait Helvétius : « Chaque époque a ses grands hommes, et si ceux-ci lui font défaut, elle les invente. » Trotsky n’ignorait pas les complots et les calomnies dont il avait été victime. Mais ceux-ci ne pouvaient expliquer sa perte de pouvoir. « Une ligne politique qui attribue sa défaite aux intrigues de son adversaire est aveugle et pitoyable », écrivait-il. « L’intrigue est une forme particulière de mise en œuvre technique d’une tâche ; elle ne peut jouer qu’un rôle subalterne. Les grandes questions historiques se résolvent par l’action des grandes forces sociales, et non par de mesquines manœuvres. »

Les premières semaines que Trotsky passa sur l’île de Büyükada, en mer de Marmara, furent frénétiques. Il lui fallait trouver et établir une résidence d’où il pourrait mener à bien ses travaux avec la rigueur qu’il exigeait. Au beau milieu de cette tâche, Trotsky fut contacté par de nombreux éditeurs désireux d'acquérir les droits de son œuvre littéraire. Un intérêt particulier fut manifesté pour une autobiographie, dont Trotsky avait exprimé le désir de faire l'écriture. Un excellent récit de la genèse et de la rédaction de Ma vie a été publié par Wolfgang et Petra Lubitz, et est disponible sur leur site web, trotskyana.net. Ils précisent que le travail sur l'autobiographie commença au plus tard en avril 1929. Après quelques conflits entre éditeurs concurrents, relatés dans l'essai des Lubitz, les droits de l'autobiographie furent acquis par la maison d'édition berlinoise Fischer Verlag.

Léon Trotsky à son bureau à Büyükada (Prinkipo)

Trotsky se mit au travail avec son intensité habituelle. Bien qu'il semble probable qu'il ait déjà commencé à rédiger son manuscrit à Alma-Ata, l'essentiel de la rédaction fut effectué à Büyükada. La rapidité avec laquelle Trotsky écrivit Ma vie est étonnante. Cela témoigne une fois de plus de sa grande rigueur et de sa capacité à mener un travail systématique. Même pendant la rédaction de son autobiographie, Trotsky continuait d'écrire sur l'évolution de la situation en Union soviétique, de commenter l'actualité internationale et d'orienter théoriquement et politiquement le travail de l'Opposition de gauche internationale naissante.

En mai, Trotsky avait rédigé une part importante du texte. L'autobiographie fut achevée en septembre 1929. Son travail bénéficia du soutien essentiel d'Alexandra Ramm, épouse de Franz Pfemfert, journaliste socialiste et rédacteur en chef du journal d'extrême gauche Die Aktion. Figure intellectuelle de premier plan, Ramm ne se contenta pas de traduire le texte russe en allemand. Elle assista Trotsky dans ses recherches et fut son agent littéraire, gérant les relations avec les éditions Fischer Verlag. Sa traduction, véritable œuvre d'art, exigea de Ramm qu'elle adapte avec succès la syntaxe russe de Trotsky à la structure des phrases allemandes.

Trotsky, qui parlait couramment allemand, suivit attentivement son travail. Des désaccords surgirent parfois quant aux choix de traduction. L’ampleur de leur collaboration est attestée par la multitude de lettres échangées entre Trotsky et Ramm. De plus, une profonde amitié se noua entre Trotsky et Ramm, ainsi qu’avec Franz Pfemfert. Dans une postface à l’avant-propos de l’édition allemande, Trotsky rendit un vibrant hommage, daté du 14 septembre 1929, à sa traductrice : « En présentant cet ouvrage au lecteur allemand, je tiens à souligner qu’Alexandra Ramm n’a pas seulement traduit le texte original russe, mais qu’elle a en outre veillé sans relâche à la publication du livre. Je lui adresse ici mes sincères remerciements. »

Dans les années qui ont suivi la publication de Ma vie, Ramm et Pfemfert ont connu les dures épreuves qui ont frappé les opposants au fascisme et au stalinisme. En mars 1933, après l’accession au pouvoir d’Hitler, ils fuirent l’Allemagne. Ramm et Pfemfert se sont d'abord installés en Tchécoslovaquie, où ils ont essayé de subvenir à leurs besoins en dirigeant un studio de photographie. Leur situation était précaire. La forte présence pro-nazie dans la région des Sudètes où ils vivaient les exposait à un danger constant. Ramm et Pfemfert, dont les relations avec Trotsky étaient bien connues, étaient méprisés par les staliniens tchèques. En octobre 1936, ils s'installèrent à Paris, où Ramm travailla à la traduction des Crimes de Staline de Trotsky.

Lorsque la guerre éclata en septembre 1939, la Troisième République française interna les Pfemfert en tant qu’« étrangers ennemis » allemands. Franz a été envoyé dans un camp près de Bordeaux, tandis qu'Alexandra a été détenue séparément dans un camp à Gurs, dans le sud de la France. Tous deux s'enfuirent et furent réunis à Perpignan à l'été 1940. De là, ils traversèrent Marseille jusqu'à Lisbonne, puis à New York et enfin à Mexico, où ils arrivèrent au printemps 1941. Trotsky avait déjà été assassiné en août 1940, à Coyoacán, une banlieue de Mexico.

Après la mort de son mari en 1954, Ramm retourna en Allemagne. Elle a passé les dernières années de sa vie à Berlin. Toujours dévouée à l'héritage de Trotsky, Ramm réussit à persuader Fischer Verlag de publier une nouvelle édition de Ma vie et une édition abrégée de sa monumentale Histoire de la révolution russe en 1963, qu'elle avait également traduite.

Alexandra Ramm est décédée à Berlin-Ouest le 17 janvier 1963 à l'âge de 79 ans et a été enterrée au cimetière juif de Berlin-Charlottenbourg. Sa vie fait l’objet d’une biographie intitulée Alexandra Ramm-Pfemfert : Ein Gegenleben [Alexandra Ramm-Pfemfert : Une vie à contre-courant], de Julijana Ranc, publiée en 2004. L’annexe du livre comprend 54 lettres de Ramm et Pfemfert à Trotsky et 33 lettres de Trotsky à leur intention. Il convient, à l’occasion de la publication d’une nouvelle édition de Mein Leben, de rendre hommage à la mémoire de Ramm et Pfemfert, qui ont contribué de manière si importante à la publication des mémoires de Trotsky.

L’autobiographie de Trotsky a été écrite à un tournant critique de sa vie et de l’histoire mondiale. Le krach de Wall Street, qui devait marquer le début de la Grande Dépression et des catastrophes des années 1930 qui s’ensuivirent, s’est produit quelques semaines seulement avant la publication de Ma vie. Le rythme de sa création ainsi que son ton – si l’œuvre avait été une symphonie, elle aurait pu porter la mention « alla marcia con fuoco » [à la manière d’une marche, avec le feu] – reflétaient les circonstances de sa rédaction.

Isaac Deutscher a suggéré, dans le dernier volume de sa trilogie biographique, que Ma vie avait été écrite trop tôt. Malgré toute sa vitalité en tant qu'œuvre littéraire, c'était, selon Deutscher, l'œuvre d'un homme qui n'avait pas encore pleinement saisi l'ampleur et le caractère décisif de sa défaite politique. Le point de vue et le ton de l’ouvrage étaient trop optimistes. Trotsky a écrit comme un homme qui n'acceptait pas le fait qu'il avait perdu la bataille contre Staline. Deutscher comparait Trotsky à Shelley, « qui ne supportait pas que son Prométhée finisse par s’humilier devant Jupiter [...] » Le biographe va jusqu’à accuser Trotsky « d’une certaine superficialité dans la vision que l’écrivain a de son propre sort, la superficialité caractéristique du protagoniste d’une tragédie juste avant que les désastres ne l’assaillent de toutes parts. »

Isaac Deutscher

Deutscher laisse entendre que si Trotsky avait retardé la rédaction de son autobiographie et été témoin des catastrophes des années 1930, il n'aurait pas été en mesure de maintenir le ton de confiance et d'optimisme qui imprègne Ma vie. Un mémoire écrit en 1939 plutôt qu’en 1929 aurait été un ouvrage bien plus sombre, admettant davantage de doutes sur la viabilité de la cause à laquelle Trotsky avait consacré sa vie. Cette critique reflétait la conviction de Deutscher selon laquelle la lutte de Trotsky contre le stalinisme était vouée à l’échec dès le départ et que sa fondation d’une Quatrième Internationale était une entreprise chimérique.

Quoi qu’il en soit, le moment choisi par Trotsky pour écrire Ma vie n’était pas arbitraire. Cela a été déterminé par l’interaction de circonstances politiques et personnelles. Comme il l'expliquait dans l'avant-propos, « La possibilité même de sa publication est due à une pause dans la vie politique active de l’auteur. Constantinople a été, dans mon existence, une des étapes imprévues, quoique non fortuites. Je suis ici au bivouac – non pour la première fois – et j’attends patiemment de voir ce qui viendra ensuite. Sans une certaine dose de “fatalisme”, la vie d’un révolutionnaire serait en général impossible. D’une manière ou d’une autre, l’entracte de Constantinople aura été un moment des plus propices pour jeter un coup d’œil en arrière, en attendant que les circonstances permettent d’aller de l’avant. »

L’autobiographie de Trotsky ne ressemblait en rien à une rétrospective nostalgique du « temps perdu », ni à une méditation élégiaque sur son passé et ses pensées. L’ouvrage poursuivait « la lutte à laquelle toute ma vie est consacrée. Tout en exposant, je caractérise et j’apprécie ; en racontant, je me défends et, plus souvent encore, j’attaque. Et je pense que c’est là le seul moyen de rendre une biographie objective dans un certain sens plus élevé, c’est-à-dire d’en faire l’expression la plus adéquate de la personnalité, des conditions et de l’époque. » Trotsky rejetait toute attitude et tout ton d’« indifférence feinte » dissimulée sous le masque trompeur et hypocrite d’une pseudo-objectivité. « Dès lors que je me suis soumis à la nécessité de parler de moi – et l’on n’a pas encore vu d’autobiographie dont l’auteur aurait réussi à ne pas parler de lui – je ne puis avoir aucun motif de dissimuler mes sympathies ou mes antipathies, mes affections ou mes haines. »

Ma vie, comme la quasi-totalité des écrits de Trotsky, revêt un caractère intensément polémique. Mais il ne s'agissait pas d'une affectation stylistique ni d'une simple expression de sa personnalité. La polémique, comme il l'expliquait, « reflète la dynamique d’une vie sociale qui est tout établie sur des contradictions. [...] Telle est notre époque. Nous avons grandi avec elle. Nous

la respirons, nous en vivons. Comment pourrions-nous nous dispenser de polémique si nous voulons être fidèles à notre “patrie dans le temps” ? »

Tenter de résumer Ma vie priverait le lecteur de l'impact, intellectuel et esthétique, de sa première rencontre avec ce récit. Je ne donnerai qu'un aperçu de l'autobiographie.

Les cinq premiers chapitres de Ma vie sont consacrés au récit de son enfance, de sa jeunesse et de son adolescence. Trotsky évoque avec tendresse, empathie, dégoût et, souvent, un humour mordant la multitude de personnages qui peuplaient l'univers de son enfance.

Le grand théoricien marxiste n'a pas imposé rétrospectivement un schéma idéologique établissant un lien direct et évident entre les grands événements politiques de son époque et ses expériences d'enfance. Au contraire, le récit de Trotsky recrée le développement de la conscience enfantine, faite d'expériences nouvelles et immédiates, sans réelle compréhension de leur portée ni de leur rapport au monde au-delà de Ianovka, ville de sa petite enfance, et d'Odessa, ville de son adolescence. Les rapports sociaux et de classe ne sont pas présentés avec la précision sociologique, mais sont suggérés et sous-entendus. Lorsque cela s'avère nécessaire, à des fins d'éclaircissement, Trotsky introduit des informations complémentaires qui éclairent le contexte social plus large.

Les chapitres suivants relatent une vie digne d'une épopée théâtrale. Mais même en faisant abstraction de sa dimension autobiographique, Ma vie demeurerait un document majeur de l'histoire du XXe siècle. Son récit embrasse la révolution russe de 1905, le déclenchement de la Première Guerre mondiale et l'effondrement de la Deuxième Internationale, la révolution de Février, la prise du pouvoir par les bolcheviks, la guerre civile russe, la mort de Lénine, les luttes intestines au sein du régime soviétique, la grève générale britannique et la défaite de la révolution chinoise en 1927.

Lénine et Trotsky lors des célébrations du deuxième anniversaire de la révolution d'Octobre

La compréhension qu'avait Trotsky des événements historiques lui permettait de situer son action dans le contexte des forces objectives qui façonnaient le destin de l'humanité. Cette perspicacité historique – que l'on pourrait décrire, en termes théoriques, comme l'identification de l'universel dans le particulier – était également un élément déterminant de son génie littéraire. Il reconnaissait, même dans l'accessoire, le déploiement de la logique historique. Cela conférait à ses portraits une justesse saisissante. Trotsky reliait les traits spécifiques de leurs personnalités à des intérêts sociaux et des tendances politiques plus larges.

Ce don transparaît dans les portraits que Trotsky a dressés des dirigeants de la Deuxième Internationale. Il a rencontré, conversé avec, ou du moins entendu parler, toutes les grandes figures de l'époque d'avant 1914 : August Bebel, Georgi Plekhanov, Karl Kautsky, Julius Martov, Jean Jaurès, Rosa Luxemburg, Rudolf Hilferding, Victor Adler, Karl Renner et même Ramsay MacDonald. Lorsqu'il constatait de grandes qualités chez des personnalités politiques, même parmi ses adversaires, Trotsky ne cachait pas son admiration. Évoquant Jaurès, il écrivait à propos du grand orateur : « Doué d’une vigueur imposante, d’une force élémentaire comme celle d’une cascade, il avait aussi une grande douceur qui brillait sur son visage comme le reflet d’une haute culture. Il précipitait des rochers, grondait tel un tonnerre, ébranlait les fondations, mais jamais il ne s’assourdissait lui-même [...] »

Ayant passé les années 1907 à 1914 à Vienne, les dirigeants du Parti social-démocrate autrichien lui firent une tout autre impression. Leur capitulation politique en 1914 était déjà perceptible dans leur personnalité. Les éminents sociaux-démocrates autrichiens étaient des hommes instruits, mais Trotsky décelait chez ceux qui étaient « du type le plus éloigné du révolutionnaire » une forme de suffisance et l’accent du « philistin ». Lorsqu'il annonça à Renner que la prochaine révolution russe donnerait le pouvoir au prolétariat, la réponse – formulée avec une « politesse écrasante » – révéla un homme « aussi étranger à la dialectique révolutionnaire qu’aurait pu l’être le plus

conservateur des pharaons d’Égypte ». Cette analyse fut confirmée par le soutien apporté par Renner à l'annexion de l'Autriche par les nazis en 1938.

La boutade de Victor Adler, qui préférait la prophétie apocalyptique au matérialisme historique, bien que lancée sur le ton de la plaisanterie, révélait chez Trotsky un scepticisme qui « supportait tout », et surtout le nationalisme qui allait ronger la social-démocratie autrichienne jusque dans ses fondements.

À ce groupe, Trotsky opposa Karl Liebknecht – non pas un théoricien, mais un homme d'action, impulsif et héroïque, doté d'une véritable intuition politique et d'un courage d'initiative incomparable.

Karl Liebknecht prend la parole lors d'un rassemblement au Tiergarten de Berlin, en décembre 1918.

L'année 1917 commença avec l'arrivée de Trotsky à New York, après son expulsion d'Europe pour ses articles révolutionnaires contre la guerre. Elle s'acheva avec son retour à Petrograd, où il organisa le renversement du gouvernement provisoire. Le récit que fait Trotsky des événements de 1917 devrait suffire à dissiper même le scepticisme politique le plus endurci, fondé sur la conviction que le changement est impossible et que, s'il survient, il ne peut qu'empirer les choses.

Suit son récit des négociations de Brest-Litovsk avec le gouvernement impérial allemand. Un sentiment de surréalisme imprégnait l'atmosphère politique : « Les circonstances historiques, écrit Trotsky, furent telles que les délégués du régime le plus révolutionnaire que l’humanité ait jamais connu durent siéger devant le tapis vert des diplomates en compagnie de la plus réactionnaire des castes dans les classes dirigeantes. » Ces négociations ont engendré de fortes tensions au sein du Parti bolchevique, une faction importante s'opposant à la demande de Lénine d'un arrêt immédiat de la guerre, malgré les exigences exorbitantes des Allemands. Trotsky cherchait à instrumentaliser ces négociations pour dénoncer le caractère prédateur et pernicieux de l'impérialisme allemand et, par là même, attiser le sentiment insurrectionnel au sein de la classe ouvrière du pays. Afin d'éviter une scission au sein du Parti bolchevique, où la position de Lénine était nettement minoritaire, Trotsky proposa que la délégation bolchevique déclare la fin de la guerre sans signer de traité.

La délégation soviétique à Brest-Litovsk, 1918. Assis (de gauche à droite) : Lev Kamenev, Adolf Joffe, Anastasia Bitsenko. Debout : V. Lipskiy, Pēteris Stučka, Léon Trotsky, Lev Karakhan.

Après s'être remise du choc provoqué par la déclaration de Trotsky, l'armée allemande reprit son offensive. Mais grâce au vote décisif de Trotsky, Lénine obtint la majorité nécessaire pour signer le traité avec l'Allemagne. Plus tard, les staliniens s'efforceront de présenter le rôle de Trotsky dans les négociations de Brest-Litovsk comme un mélange d'imprudence et d'opposition à Lénine. Mais la conduite avisée et intègre des négociations de Trotsky est corroborée par le récit détaillé d'Alexander Rabinowitch dans son ouvrage The Bolsheviks in Power (Les Bolcheviks au pouvoir). Les recherches archivistiques méticuleuses de Rabinowitch témoignent d'un attachement à la vérité historique, une caractéristique rare dans le domaine des études soviétiques. La propension à falsifier l'histoire de la révolution bolchevique et à diffamer ses dirigeants, notamment Lénine et Trotsky, constitue le moyen le plus sûr d'accéder à des postes universitaires prestigieux et à des contrats d'édition lucratifs.

Trotsky relate ses relations politiques et personnelles complexes avec Lénine sur une période de vingt ans, depuis leur première rencontre à Londres en 1902 jusqu'aux dernières semaines de leur collaboration contre Staline, alors secrétaire général, durant l'hiver 1922-1923. Trotsky ne cache pas ses divergences avec Lénine et rejette le ton obséquieux de déification que le régime stalinien, dans son propre intérêt, imposa à toutes les références à Lénine après sa mort en 1924. « Oui, écrit Trotsky, Lénine a été génial de toute la génialité humaine. Mais il n'était pas un compteur mécanique qui ne commet pas de fautes. Il en commettait beaucoup moins que tout autre n'en aurait commis dans sa situation. Cependant, quand Lénine commettait des erreurs, elles étaient très grosses : elles étaient à l'échelle du plan colossal de tout son travail. »

Les cinq chapitres consacrés à la guerre civile qui suivit la révolution d'Octobre offrent un éclairage exceptionnel sur la création de l'Armée rouge et sa victoire. Leur étude approfondie est indispensable, car les leçons qu'ils recèlent pourraient s'avérer précieuses pour l'avenir. Le récit de Trotsky se distingue par sa capacité à combiner les dimensions politiques, organisationnelles et opérationnelles de la guerre dans un style concis et percutant. À la fois protagoniste et historien, il explique, sans la moindre prétention, ce qu'implique réellement le commandement militaire révolutionnaire.

Léon Trotsky s'adressant aux soldats de l'Armée rouge pendant la guerre civile qui suivit la révolution russe

Trotsky n'avait reçu aucune formation militaire préalable. Journaliste et exilé révolutionnaire, il créa à partir de rien une armée d'environ cinq millions d'hommes, au lendemain de l'effondrement de l'armée tsariste, dans un chaos généralisé, sous blocus, face à de multiples armées blanches et forces d'intervention étrangères, et la mena à la victoire en moins de trois ans. Un exploit historique remarquable. Trotsky était capable d'intervenir dans des situations de chaos institutionnel, d'identifier les deux ou trois décisions structurelles essentielles, de les imposer malgré les résistances, de trouver des personnes compétentes pour les mettre en œuvre et de soutenir l'ensemble des forces par son énergie personnelle et son autorité politique. Son train blindé en était l'emblème : il servait simultanément de quartier général mobile, d'imprimerie, de tribunal, de dépôt de ravitaillement et d'instrument politique d'autorité.

Trotsky s'exprime depuis son train blindé pendant la guerre civile de 1920.

Les derniers chapitres de Ma vie, consacrés à la lutte interne au sein du Parti bolchevique, sont les plus ouvertement polémiques. Le ton rétrospectif de l'auteur cède la place à celui du combat actif. Trotsky y relate des événements survenus au cours des six années précédentes et qui narrent une lutte politique toujours en cours. L'ouvrage débute avec la dernière phase de la maladie de Lénine en 1923 et s'achève avec l'expulsion de Trotsky d'Union soviétique en 1929. Dans ces chapitres, Trotsky répond à la question : « Comment peut-on perdre le pouvoir ?» Pour ceux, à l'époque de Trotsky comme aujourd'hui, dont la conception de la politique s'inscrit dans un pragmatisme conventionnel, la perte du pouvoir est généralement perçue comme le fruit d'erreurs, d'un manque de manœuvres habiles et opportunes.

Mais perdre le pouvoir politique, comme l'expliquait Trotsky, n'est pas « comme perdre une montre ou un carnet ». En particulier lorsqu'on analyse les fluctuations du pouvoir politique au cours des différentes périodes ou étapes d'une révolution, les causes de l'ascension et du déclin des tendances et des individus doivent être recherchées dans des conditions objectives. La puissante explosion de la lutte de classe en Russie en 1917 a propulsé Trotsky et Lénine de l'obscurité au sommet du pouvoir. Cette transformation de leur situation politique et personnelle s'opéra avec une rapidité si stupéfiante que Lénine fit remarquer à Trotsky, le soir de l'insurrection bolchevique : « Es schwindelt » [« Ça donne le vertige »]. Un processus inverse, plus long et plus profond d’inertie politique, de stagnation et de déclin de la ferveur révolutionnaire – conséquence des défaites subies par la classe ouvrière européenne hors des frontières de l'Union soviétique, de l'isolement et de l'épuisement politique du prolétariat, de la bureaucratisation de l'État et du parti au pouvoir et du renforcement d'une strate petite-bourgeoise suite à l'adoption, en 1921, de la Nouvelle Politique économique (NEP) – sous-tendait le déclin de l'influence et du pouvoir de Trotsky.

Avant même que Staline n'associe la lutte contre Trotsky et la stratégie internationaliste de la révolution permanente au programme réactionnaire du socialisme dans un seul pays, un changement perceptible s'opérait déjà dans l'état d'esprit et le mode de vie des dirigeants du parti. Une atmosphère de suffisance, de futilité et de déclin moral s'installa, annonçant un changement dans les rapports de force au sein du parti. Dans un passage saisissant, Trotsky note que les conversations informelles entre les autres membres du Politburo s'interrompaient brusquement dès qu'il entrait dans la pièce. « Et cela marqua, si l'on veut, que je commençais à perdre le pouvoir. » Bien sûr, la mort de Lénine contribua largement à l'isolement de Trotsky. Leur collaboration dans l'exercice du pouvoir était en elle-même un facteur objectif important dans ce rapport de forces. Mais même la veuve de Lénine, Nadejda Kroupskaïa, se demandait en 1926 si Lénine n'avait pas lui aussi pu être emprisonné par le régime bureaucratique.

C’est dans un contexte de réaction bureaucratique que la campagne de diffamation contre Trotsky fut lancée. Débutant par le mensonge selon lequel Trotsky « sous-estimait la paysannerie », cette campagne visait à anéantir Trotsky personnellement, à légitimer une rupture avec le programme de la révolution d’Octobre et la perspective de la révolution permanente, et à substituer aux intérêts de la classe ouvrière soviétique et internationale ceux de la bureaucratie nationaliste, dirigée par Staline.

Photographie du Kremlin d’avril 1925 montrant la haute direction soviétique après la mort de Lénine. De gauche à droite : Joseph Staline (secrétaire général du Parti communiste), Alexeï Rykov (chef du gouvernement), Lev Kamenev (vice-chef du gouvernement) et Grigori Zinoviev (chef du Komintern).

Trotsky relate les différentes étapes de la lutte qui fit rage au sein du Parti communiste. Tout au long de cette lutte, la critique des politiques du régime stalinien par Trotsky et l’Opposition de gauche fut justifiée par les événements. Staline n'avait d'autre recours que la répression pour contrer les arguments de l'Opposition. Celle-ci aboutit à l'exclusion de Trotsky et de ses partisans du Parti communiste et de l'Internationale communiste en 1927, l'exil de Trotsky à Alma-Ata en 1928 et, enfin, son expulsion d'Union soviétique en 1929.

Trotsky conclut son autobiographie par un chapitre intitulé « La planète sans visa ». Après son expulsion d'Union soviétique, il chercha à obtenir l'autorisation d'entrer dans un pays d'Europe occidentale. Suite à une déclaration du président du Reichstag allemand selon laquelle l'Allemagne lui accorderait l'asile, Trotsky sollicita un visa. Cependant, le gouvernement se désolidarisa aussitôt de cette déclaration. Trotsky ne fut pas autorisé à entrer en Allemagne. Ses demandes de visa furent également rejetées par la Grande-Bretagne, la France et la Norvège. « Je ne puis me dispenser, écrivait-il, de reconnaître que les échanges de vues des démocraties de l'Europe occidentale qui eurent lieu au sujet du droit d'asile m'ont procuré, entre autres choses, bien des minutes de gaîté. On avait parfois l'impression d'assister à la mise en scène “paneuropéenne” d'une comédie en un acte, sur le thème des principes de la démocratie. »

Répondant à ceux qui s’interrogeaient sur la façon dont Trotsky vivait avec sa chute du pouvoir, il expliquait : « Je ne mesure pas le processus historique avec le mètre de mon sort personnel. Au contraire, j'apprécie mon sort personnel non seulement objectivement, mais subjectivement, en liaison indissoluble avec la marche de l'évolution sociale. » Il ne considérait pas sa vie comme une tragédie. Plutôt : « Je sais que deux de ceux qui étaient à la tête de la révolution ne sont plus à leur place. »

Mais qu’en est-il de la révolution elle-même ? Était-elle justifiée ? Qu’avait-elle accompli ? Trotsky proposa cette analyse :

La classe ouvrière russe, sous la direction des bolcheviks, s’efforça de reconstruire la vie de manière à exclure la possibilité que l’humanité subisse ces accès périodiques de pure folie et à jeter les bases d’une culture supérieure. Tel fut le sens de la révolution d’Octobre. Certes, la tâche qu’elle s’est posée n’est pas encore résolue. Mais, par essence, ce problème exige de nombreuses décennies. De plus, la révolution d’Octobre doit être considérée comme le point de départ de la nouvelle histoire de l’humanité tout entière.

L’édition allemande de Ma vie parut le même mois que le cinquantième anniversaire de Trotsky. Aussi monumentales que furent ses réalisations en tant que figure centrale de la Révolution bolchevique de 1917 et en tant que bâtisseur de l’Armée rouge et « organisateur de la victoire » durant la guerre civile, la plus grande œuvre de Trotsky, tant comme écrivain que comme révolutionnaire, restait à venir. Durant les quatre années passées à Büyükada, Trotsky n’écrivit pas seulement l’Histoire de la révolution russe. Il a également publié une série d'essais politiques qui analysaient avec une clairvoyance inégalée la menace que représentait la montée du fascisme en Allemagne. Trotsky a soumis la politique d'extrême gauche du « social-fascisme » prônée par le Parti communiste allemand (KPD) et l'Internationale communiste staliniens à une critique acerbe.

Suite à l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933, conséquence des politiques désastreuses des staliniens, Trotsky a appelé à la création de la Quatrième Internationale. En juillet 1933, il obtint enfin l'autorisation d'entrer en France, qu'il fut contraint de quitter en 1935. Le gouvernement norvégien lui permit ensuite d'y entrer. Début août 1936, Trotsky acheva La Révolution trahie, qui demeure à ce jour la plus grande analyse de la dégénérescence de l'État ouvrier soviétique et du caractère contre-révolutionnaire du régime stalinien.

Le 21 mars 1933, jour de Potsdam, le président Paul von Hindenburg (à droite) accepte la nomination d'Adolf Hitler, dirigeant des nazis, comme chancelier allemand. [Photo by Theo Eisenhart/Bundesarchiv, Bild 183-S38324 / CC BY-NC-SA 3.0]

Cette analyse a établi que la survie de l'État ouvrier exigeait le renversement de la bureaucratie soviétique et le rétablissement de la démocratie ouvrière par une révolution politique. En quelques semaines, la condamnation du régime par Trotsky fut confirmée par l'organisation du premier des trois procès de Moscou, qui marqua le début de la Terreur et l'extermination génocidaire de la quasi-totalité des cadres bolcheviques, des dirigeants socialistes de la classe ouvrière et des représentants les plus avancés de l'intelligentsia socialiste.

Sous la pression du régime stalinien, le gouvernement social-démocrate de Norvège plaça Trotsky en isolement pour l'empêcher de répondre aux mensonges monstrueux propagés par Moscou, qui prétendait qu'il était un agent du fascisme. En décembre, Trotsky obtint l'asile du gouvernement mexicain dirigé par le président Lázaro Cárdenas. Trotsky et Natalia Sedova arrivèrent au Mexique le 9 janvier 1937. Il dénonça immédiatement publiquement les procès de Moscou et appela à la création d'un « contre-procès » international. Dans un discours prononcé en anglais le 30 janvier, enregistré et conservé sur film, Trotsky déclara :

Le procès que Staline a intenté contre moi repose sur de faux aveux, extorqués par des méthodes inquisitoriales modernes, au service de la clique au pouvoir. Il n'y a pas de crimes dans l'histoire plus terribles, ni dans leur intention ni dans leur exécution, que les procès moscovites de Zinoviev-Kamenev et de Radek-Pyatakov. Ces procès ne découlent ni du communisme, ni du socialisme, mais du stalinisme, c'est-à-dire du despotisme de la bureaucratie sur le peuple !

Quelle est ma tâche principale à présent ? Révéler la vérité. Montrer et démontrer que les véritables criminels se dissimulent sous le masque des accusateurs.

Trotsky déclara qu'un contre-procès « est nécessaire pour purifier l'atmosphère des germes de tromperie, de calomnie, de falsification et de complots, dont la source est la police stalinienne, la Guépéou, qui a sombré au niveau de la Gestapo nazie. »

Une commission d'enquête fut constituée sous la présidence du philosophe américain John Dewey. Elle se rendit à Coyoacán, où Trotsky résidait dans une villa appartenant au grand muraliste Diego Rivera. Lors d'audiences tenues du 10 au 17 avril, Trotsky répondit aux questions des membres de la commission et retraça l'ensemble de sa carrière politique. Dans sa déclaration finale, prononcée en anglais, Trotsky affirma :

L’expérience de ma vie, marquée par des succès comme par des échecs, non seulement n’a pas ébranlé ma foi en un avenir clair et radieux pour l’humanité, mais, au contraire, l’a rendue inébranlable. Cette foi en la raison, en la vérité, en la solidarité humaine, que j’emportai avec moi à l’âge de dix-huit ans dans les logements ouvriers de la ville provinciale russe de Nikolaïev, cette foi, je l’ai pleinement et entièrement conservée.»

Léon Trotsky consulte son avocat, Albert Goldman, lors des audiences de la Commission Dewey à Coyoacán, au Mexique. Son épouse, Natalia, se tient à sa gauche.

En décembre 1937, après un examen approfondi du témoignage de Trotsky, d’une multitude de documents et des transcriptions des procès de Moscou, la Commission rendit ses conclusions. Elle déclara Trotsky « non coupable » et qualifia les procès de Moscou de « coups montés ».

Malgré le verdict de la Commission Dewey (nom courant de la Commission d'enquête), de nombreux intellectuels libéraux continuèrent de défendre l'intégrité judiciaire des procès de Moscou. C'était l'époque du « Front populaire », alliance du libéralisme avec la police secrète soviétique, la Guépéou. En échange du soutien stalinien aux gouvernements capitalistes d'Europe et des États-Unis, l'intelligentsia libérale de la classe moyenne cautionna l'assassinat des révolutionnaires par le régime soviétique.

Alors que Trotsky préparait la fondation de la Quatrième Internationale, le régime stalinien lança une campagne de violence contre ses dirigeants. En juillet 1937, Erwin Wolf, qui avait étroitement collaboré avec Trotsky en Norvège, fut enlevé et assassiné par la Guépéou. Deux mois plus tard, Ignace Reiss, qui avait fait défection de la Guépéou et déclaré sa solidarité avec la Quatrième Internationale, fut assassiné en Suisse. En février 1938, le fils de Trotsky et son plus proche collaborateur politique, Lev Sedov, fut assassiné à Paris. En juillet 1938, Rudolf Klement fut également assassiné à Paris, deux mois seulement avant le congrès fondateur prévu de la Quatrième Internationale, dont il était le secrétaire.

Les secrétaires de Trotsky, Rudolf Klement et Erwin Wolf, le transfuge de la Guépéou Ignatz Reiss, et le fils et plus proche collaborateur de Trotsky, Léon Sedov, furent tous assassinés par la Guépéou.

Au milieu de ces événements tragiques, Trotsky accomplit ce qu'il considérait comme la tâche la plus importante de sa vie : défendre le programme politique du marxisme et assurer la survie du mouvement socialiste auprès d'une nouvelle génération d'ouvriers et de jeunes. Dans les années 1930, il n’y avait personne d’autre capable de porter haut et fort l'étendard de la révolution socialiste mondiale. Dans une note de son journal datée du 25 mars 1935, Trotsky affirmait que son rôle dans l'insurrection de 1917 et la guerre civile qui s'ensuivit, bien qu'important, n'était pas nécessairement « indispensable ». Je suis enclin à contester cette affirmation. De nombreux éléments attestent que le rôle de Trotsky dans la prise du pouvoir et la guerre civile fut déterminant. Bien que cela puisse faire l'objet de débats historiques, l'appréciation que Trotsky avait de son rôle dans les années 1930, du point de vue de la défense du marxisme et de l'avenir du socialisme, était pleinement justifiée.

Mais aujourd'hui, mon travail est « indispensable » au sens plein du terme. Il n'y a aucune arrogance dans cette affirmation. L'effondrement de deux Internationales a posé un problème qu'aucun de leurs dirigeants n'est en mesure de résoudre. Les aléas de ma vie m'ont confronté à ce problème et m'ont doté d'une expérience précieuse pour le résoudre. Nul autre que moi ne peut accomplir la mission d'armer une nouvelle génération de la méthode révolutionnaire, au-delà des dirigeants de la Deuxième et de la Troisième Internationale. Et je partage pleinement l'avis de Lénine (ou plutôt de Tourgueniev) : le pire des vices est d'avoir plus de 55 ans ! Il me faut au moins cinq années supplémentaires de travail ininterrompu pour assurer la relève.

Trotsky devait vivre un peu plus de cinq ans. Il mourut le 21 août 1940 des suites de blessures infligées par un assassin stalinien. Ce crime priva la classe ouvrière internationale du dernier dirigeant survivant de la révolution d'Octobre et du plus grand représentant du programme et de la tradition marxistes classiques. Nul ne pouvait plus égaler Trotsky en termes d'expérience, et encore moins de génie politique. Pourtant, l'œuvre qu'il accomplit dans les dernières années de sa vie sauva le mouvement marxiste de l'extinction. Entre l'achèvement de son autobiographie et son assassinat en 1940, Trotsky créa la Quatrième Internationale et définit les tâches fondamentales du mouvement socialiste à l'époque moderne.

Survivant à Lénine de seize ans, Trotsky analysa, commenta et même anticipa les grands événements politiques qui déterminèrent le cours de la lutte des classes tout au long du XXe siècle et au début du XXIe. Trotsky vécut assez longtemps pour assister à la dégénérescence de l'Union soviétique, à l'émergence du fascisme, à la putréfaction générale de la démocratie bourgeoise, à la trahison des mouvements nationalistes bourgeois dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, à l'ascension de l'impérialisme américain au rang de puissance mondiale dominante et, enfin, au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Ce dernier événement confirma le postulat central de la théorie de la révolution permanente : la seule réponse stratégique viable aux contradictions du capitalisme mondial et du système des États-nations est la révolution socialiste mondiale.

Cette tâche historiquement nécessaire, dont l'accomplissement est crucial pour la survie de l'humanité, exige la résolution de la crise de la direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. La Quatrième Internationale, le Parti mondial de la révolution socialiste, fut fondée pour mener à bien cette tâche. Quel que soit le résultat de la guerre, Trotsky anticipait une longue période de bouleversements révolutionnaires et contre-révolutionnaires. Avec une prescience et une sagesse étonnantes, Trotsky écrivait en mai 1940 :

Le monde capitaliste n'a pas d'issue, à moins de considérer comme telle une agonie prolongée. Il faut se préparer pour de longues années, sinon des décennies, de guerres, de soulèvements, de brefs intermèdes de trêve, de nouvelles guerres et de nouveaux soulèvements. C'est là-dessus que doit se fonder un jeune parti révolutionnaire. L'histoire lui donnera suffisamment d'occasions et de possibilités de s'éprouver lui-même, d'accumuler de l'expérience et de mûrir. Plus vite les rangs de l'avant-garde fusionneront, plus l'époque des convulsions sanglantes sera raccourcie, moins notre planète aura à supporter de destructions. Mais le grand problème historique ne sera en aucun cas résolu jusqu'à ce qu'un parti révolutionnaire prenne la tête du prolétariat. La question des rythmes et des intervalles est d’une énorme importance, mais elle n'altère ni la perspective historique générale ni la direction de notre politique. La conclusion est simple : il faut faire le travail d'éduquer et d’organiser l'avant-garde prolétarienne avec une énergie décuplée. C’est précisément en cela que réside la tâche de la IVe Internationale.

Écrite il y a 86 ans, cette perspective résonne avec une force encore plus grande aujourd'hui. C'est pourquoi Trotsky, figure majeure du XXe siècle, demeure une présence immense dans la politique du XXIe. Son nom évoque la théorie (révolution permanente), la stratégie (révolution socialiste mondiale) et l'organisation (Quatrième Internationale) du marxisme en tant que mouvement révolutionnaire de la classe ouvrière dans le monde contemporain. Le trotskysme est le marxisme du XXIe siècle.

Le spectre de Trotsky et du trotskysme hante les élites dirigeantes et leur cortège de journalistes et d'universitaires. Ils n'oublieront jamais la révolution d'Octobre, et Trotsky ne sera jamais pardonné de l'avoir menée.

Les biographies dénonçant, dénigrant et falsifiant la vie de Trotsky sont monnaie courante dans le monde de l'édition. Les ouvrages des professeurs britanniques Robert Service, Ian Thatcher et Geoffrey Swain en sont des exemples emblématiques. Ces écrits justifient la remarque de Trotsky : « Ce qui étonne, lorsque l’opinion publique est touchée au vif, c’est la capacité de l’homme à mentir. » Force est de constater que, dans cette entreprise, Service et Thatcher font preuve d’une habileté, ou plutôt d’une impudence, exceptionnelle. Service, dans le but de souligner les origines juives de Trotsky, change son prénom de Lev en Leiba. Thatcher, pour la même raison, joue avec le nom de famille de Trotsky. Il le désigne à plusieurs reprises comme « Bronstein », un nom que le révolutionnaire n’a jamais utilisé après avoir adopté en 1902 le pseudonyme politique qui l’a rendu célèbre dans le monde entier. Et Thatcher emploie le nom de famille Bronstein chaque fois qu’il décrit les déplacements de Trotsky d’un lieu d’exil à l’autre. Voilà le « Juif errant » ! L’inspiration de cet exercice de diffamation littéraire n’est autre que le susmentionné Winston Churchill, qui a consacré un essai au révolutionnaire exilé intitulé « Léon Trotsky, alias Bronstein ».

Le thème le plus récurrent dans la tentative de discréditer Trotsky est sa représentation d'une personnalité profondément imparfaite, voire repoussante, dont la prétendue arrogance intellectuelle et le mépris envers ses camarades de la direction du parti auraient été les principales causes de sa chute. Dans toute l'historiographie des biographies de Trotsky, aucune anecdote n'a été aussi souvent racontée que celle de son immersion dans un roman français lors des réunions de la direction du parti, illustrant ainsi son indifférence aux tâches quotidiennes et banales.

L'image que dégage cette histoire est saisissante : les dirigeants du parti, réunis autour d'une table, travaillent à leur ordre du jour. Mais voilà Trotsky, ennuyé et indifférent, le nez plongé dans un roman, et un roman français, de surcroît. Quelle démonstration ostentatoire de supériorité culturelle ! Quoi de plus susceptible d'attiser l'hostilité ? Il n'y a qu'un seul problème avec cette histoire : c'est une pure fiction politique, inventée de toutes pièces par les adversaires de Trotsky. Aucune version de l'histoire du roman français ne mentionne de témoin de la prétendue violation du protocole du Politburo par Trotsky, ni aucune autre preuve crédible et documentée.

Dans la version la plus connue, qui a donné lieu à sa répétition incessante, le caractère apocryphe de l'histoire est reconnu. Dans Le Prophète désarmé, le deuxième volume de sa biographie de Trotsky, paru initialement en 1959, Deutscher affirme avoir entendu ce récit lors d'un séjour à Moscou. Il ne révèle pas l'identité de son narrateur et met immédiatement en doute la véracité du récit, écrivant : « Même si l'anecdote était inventée, elle l'est de façon remarquable : elle en dit long sur le caractère de cet homme. »

Dans les nombreuses versions ultérieures de l'histoire, la mise au point de Deutscher est ignorée. L'anecdote « inventée de façon remarquable » est devenue un fait incontestable et une accusation irréfutable. Les ambiguïtés et les incohérences du récit sont passées sous silence. Tantôt, la scène de l'impertinence de Trotsky est située au sein du Comité central. D'autres versions la situent dans le cadre plus restreint et intime du Politburo. Qu'importe. Ce récit, habilement construit, remplit son rôle. Premièrement, il fait de Trotsky l'artisan de sa propre chute. Deuxièmement, il retourne subtilement contre lui son érudition et son internationalisme socialiste. L'effet aurait-il été le même si on lui avait mis un roman russe plutôt que français entre les mains ? Troisièmement, il détourne l'attention des enjeux politiques, développés dans Ma vie, qui sous-tendent la chute de Trotsky.

En fin de compte, les mensonges proférés contre Trotsky visent à discréditer le socialisme et, par conséquent, la possibilité même d'une solution au capitalisme. La vie et les conceptions politiques de Trotsky témoignent du fait que la dégénérescence de l'Union soviétique n'était pas inévitable ; que le stalinisme était un rejet réactionnaire du socialisme, et qu'il existait une alternative à la dictature brutale qui a finalement conduit à la dissolution de l'État ouvrier et à la restauration du capitalisme. La stratégie et le programme pour lesquels Trotsky a combattu représentaient cette alternative.

Léon Trotsky

Ma vie aurait tout aussi bien pu s'intituler Notre époque. Même un siècle après sa parution, cette autobiographie reste d'actualité. Nous vivons dans un monde que Trotsky aurait compris. La technologie a fait des progrès considérables, mais les problèmes demeurent essentiellement les mêmes et se sont considérablement aggravés. Bien que l'agonie de ce système social ait été plus longue que Trotsky ne l'aurait imaginé, son pronostic historique reste pertinent. Le système capitaliste doit céder la place au socialisme.

Pour conclure, citons Trotsky : « C’est tellement évident que même les professeurs d’histoire le comprendront, mais seulement après de nombreuses années. »

***

Note du traducteur : Les citations de « Ma vie » sont tirées de la traduction française de Maurice Parijanine (https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/mavie/mv00.htm). Les autres citations ont été traduites de l anglais par nous.

(Article paru en anglais le 2 juin 2026)

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