La déclaration de gouvernement prononcée jeudi par le chancelier Friedrich Merz devant le parlement allemand (Bundestag) était une double déclaration de guerre. Une déclaration de guerre contre la population, à laquelle le gouvernement entend faire supporter le coût de sa politique de réarmement mégalomaniaque, par le biais de coupes sociales massives. Et une déclaration de guerre à l'extérieur: contre la Russie, l'Iran et tous les pays qui font obstacle à la réalisation des intérêts géostratégiques et économiques de l'impérialisme allemand et européen.
Avant le Conseil européen de Bruxelles à la mi-juin, Merz n’a laissé aucun doute sur le fait que son gouvernement souhaitait faire de l'Europe, sous l'égide de l'Allemagne, une puissance militaire indépendante. Il a évoqué un « nouvel ordre mondial » où l'Europe « trouverait sa place » et a déclaré que le gouvernement allemand avait décidé de rendre l'Allemagne «capable de se défendre». Pour ce faire, la population devait être prête « à accepter des restrictions dans d'autres domaines également». Cette formulation résume la politique du gouvernement: centaines de milliards pour la guerre et le réarmement; coupes dans la protection sociale, baisses des salaires, baisses des retraites et destruction des services publics destinés à la classe ouvrière.
Merz a tenté de dissimuler ce programme réactionnaire sous des formules creuses comme «liberté», «prospérité», «justice», «sécurité sociale» et «paix». En réalité, son gouvernement prépare la société tout entière à la guerre. Il rend l’État, l’économie, la science et les infrastructures «aptes à la guerre» et exige de la population qu’elle accepte sans résistance les sacrifices que cela nécessite.
Dès le début de son discours, le ton était révélateur. Merz commença par évoquer le Salon international de l'aérospatiale (ILA), qu'il avait inauguré la veille à Berlin. Il loua le secteur comme une «réussite»: l'industrie aérospatiale aurait enregistré une « hausse de 19 % de son chiffre d'affaires » l'an dernier et créé « 10 000 nouveaux emplois ». Ce que Merz présentait comme une réussite économique n'est en réalité que le bilan d'un complexe militaro-industriel en pleine expansion.
Cette année, le salon ILA est entièrement consacré au réarmement. Plus de 750 exposants venus de 37 pays présentent des technologies de pointe dans les domaines de l'aéronautique, de l'espace et de la « défense ». Aux côtés des entreprises d'armement traditionnelles, les start-ups, les sociétés spécialisées en intelligence artificielle, les fabricants de drones et les éditeurs de logiciels jouent un rôle de plus en plus important. Les frontières entre recherche civile et militaire, entre politique industrielle et préparation à la guerre, entre État et grande entreprise, sont systématiquement abattues.
Cette évolution suit un plan. Elle fait partie de la nouvelle stratégie militaire du gouvernement allemand, qui vise à faire de la Bundeswehr « l'armée conventionnelle la plus puissante d'Europe » d'ici 2039. L'État tout entier, l'économie et la population, doivent être subordonnés à la « défense globale ». Le soi-disant Plan d'Opération Allemagne concrétise ces préparatifs : ports, aéroports, voies ferrées, ponts, routes, hôpitaux, agences gouvernementales et entreprises doivent être mobilisés en vue d'une guerre contre la Russie.
L'ILA sert de vitrine à tout cela. Après l'échec du projet franco-allemand d'avion de combat FCAS, Berlin pousse au développement de la prochaine génération d'avions de combat européens et de systèmes d'armes en réseau sous la houlette de l’Allemagne. Les entreprises d'armement allemandes, telles qu'Airbus, Hensoldt, MBDA Germany, MTU, Diehl et d'autres, nouent de nouvelles alliances pour faire avancer le projet. À l'ILA, Merz a clairement indiqué que l'Allemagne n'est plus disposée à se soumettre aux directives françaises. L'impérialisme allemand revendique le rôle dirigeant.
Voilà le véritable sens de la revendication de « souveraineté » européenne lancée par Merz. Il ne s'agit pas de l'indépendance des populations face à la guerre, la pauvreté et l'oppression, mais de la capacité des puissances européennes – sous domination allemande – d’affirmer militairement leurs intérêts indépendamment des États-Unis, et si nécessaire, même contre eux. Dans sa déclaration gouvernementale, Merz a désigné « souveraineté, compétitivité, défense » comme priorités du futur budget de l'UE. Ces trois termes résument le programme de la classe dirigeante: politique de puissance mondiale, attaques des droits sociaux et réarmement militaire.
Au centre se trouve l'escalade de la guerre menée par l'OTAN contre la Russie. Merz a déclaré que l'objectif du gouvernement allemand demeurait une « paix juste et durable » qui «prenne également en compte nos intérêts de sécurité». Cette formulation cynique signifie que l'Ukraine doit servir de tête de pont militaire à l'OTAN contre la Russie afin d’affirmer les intérêts stratégiques de l'Allemagne et de l'Europe. « C'est pour cela et à cause de cela que nous soutenons l'Ukraine», a déclaré Merz. «Nous l'avons fait hier. Nous le faisons aujourd'hui et nous le ferons demain, aussi longtemps qu’il le faudra. »
Il a ensuite énuméré les prochaines étapes de cette escalade: le prêt de 90 milliards d'euros de l'Union européenne à l'Ukraine avait été débloqué. La pression sur la Russie serait accrue. Des «mesures plus fermes seront prises contre la flotte clandestine russe [pétroliers]» et «les travaux sur un 21e train de sanctions » seront lancés. Face à «la volonté manifeste de la Russie d'aggraver la situation», le flanc est de l'OTAN sera renforcé.
Les faits démentent la propagande de Merz. Ce n'est pas la Russie, mais l'OTAN qui intensifie systématiquement le conflit. Ces dernières semaines, l'Ukraine a considérablement accru ses attaques contre le territoire russe. Drones et missiles frappent des installations pétrolières, des aéroports, des usines d'armement, des centres de commandement et des infrastructures militaires à des centaines de kilomètres derrière le front. Ces attaques seraient impossibles sans le soutien direct de l'OTAN: reconnaissance, données satellitaires, sélection des cibles, livraisons d'armes, formation et intégration technique.
L'Allemagne joue un rôle de plus en plus central dans ce conflit. Les consultations gouvernementales germano-ukrainiennes d'avril, la visite du ministre de la Défense Boris Pistorius à Kiev, le développement et la production conjoints de drones à longue portée et l'étroite coopération des entreprises d'armement allemandes avec les unités ukrainiennes convergent vers un même objectif: pouvoir frapper la Russie en profondeur sur son territoire. De facto, l'Allemagne est de nouveau en guerre contre la Russie et se prépare à intensifier massivement ce conflit.
Particulièrement révélateur du caractère extrêmement réactionnaire de la politique de guerre allemande est le fait que Berlin coopère avec un régime qui réhabilite ouvertement les collaborateurs nazis et intègre les forces d'extrême droite dans l'armée et dans l'État. Il y a quelques jours à peine, le WSWS rapportait la réinhumation d'Andriy Melnyk, dirigeant de l'OUN-M, collaborateur de l'impérialisme allemand et pionnier idéologique de la politique fasciste d'extermination. Zelensky a lié cette réinhumation à l'annonce du rapatriement en Ukraine d'autres «héros nationaux» et de la création d'une sorte de panthéon en leur honneur.
Dans le même temps, des personnalités militaires ukrainiennes proches de l'extrême droite sont courtisées à Berlin. Le sommet «New Age Defence» sur les drones, qui s'est tenu lundi à Berlin, a réuni des entreprises d'armement allemandes et ukrainiennes, des représentants de la Bundeswehr, des fabricants de drones, des sociétés spécialisées en intelligence artificielle et des officiers ukrainiens de première ligne. Selon certaines sources, des officiers de la 12e brigade spéciale « Azov » du 1er corps de la Garde nationale ukrainienne étaient également présents. Cette unité arbore ouvertement des symboles fascistes.
Cela met à nu le mensonge que l'Allemagne défend la « liberté » et la « démocratie » en Ukraine. Comme dans la Première et la Seconde Guerres mondiale, la nouvelle poussée allemande vers l'Est est motivée par la recherche de matières premières, de marchés, de zones d'influence et de contrôle géostratégique. La classe dirigeante reprend ses vieux objectifs: la subjugation de la Russie et la domination de l'Eurasie. Le fait qu'elle s'appuie sur des forces qui vénèrent les collaborateurs nazis n'est pas un incident de parcours, mais bien la manifestation du caractère réactionnaire de cette politique.
Dans son discours, Merz a clairement indiqué que l'offensive militaire de l'impérialisme allemand ne se limitait pas à la Russie. Berlin revendique également un rôle militaire au Moyen-Orient. Évoquant la guerre d'agression israélo-américaine contre l'Iran, il a déclaré que l'Allemagne était prête « à assumer cette responsabilité une fois le conflit du Golfe terminé ». Concrètement, le gouvernement allemand était prêt « à participer à la sécurisation du détroit d'Ormuz dès que les conditions nécessaires seront réunies ».
C’est la proclamation ouverte d’une politique de guerre allemande dans le Golfe persique. Derrière l'expression « solution diplomatique » se cache un soutien aux principaux objectifs de guerre de Washington et de Tel-Aviv. « Notre objectif demeure que l'Iran mette fin de manière vérifiable et définitive à son programme nucléaire. La sécurité d'Israël et de toute la région doit être garantie», a déclaré Merz. Autrement dit, Berlin soutient la tentative de soumettre militairement l'Iran et de consolider sa propre position dans cette région riche en pétrole et d'importance stratégique décisive.
Ces appétits guerriers engloutissent des sommes colossales. C’est pourquoi Merz lie indissociablement la politique de guerre à l’extérieur à la contre-révolution sociale à l’intérieur. Il a évoqué une « première réforme majeure et globale du système de santé », qui serait suivie d’une seconde à l’automne; des mesures concernant les retraites visant à « inciter à une vie active plus longue »; la « modernisation » des systèmes de sécurité sociale ; et la nécessité de consolider le budget de l’État. «Un endettement excessif menace la souveraineté et restreint notre marge de manœuvre», a-t-il déclaré.
Voilà le langage de l'oligarchie financière. Le gouvernement a suspendu le frein à l’endettement pour les dépense militaires et mobilise des centaines de milliards pour des chars, des drones, des missiles, des navires de guerre, des avions de chasse et des infrastructures militaires. Pour financer tout cela, les retraités devront travailler, les malades recevront des soins de moindre qualité, écoles et universités seront privées de fonds, les services publics démantelés, et les travailleurs subiront baisses de salaires et allongement du temps de travail.
Merz sait que cette politique se heurte à une résistance croissante. C'est pourquoi il a appelé la population à considérer ces attaques comme un devoir national commun. Chacun devait se demander «ce qu’il pouvait contribuer au succès de l’ensemble». Il s'agissait de « ne pas se focaliser uniquement sur ses propres intérêts». En réalité, il n'existe pas d'intérêt «commun». Le gouvernement Merz ne défend pas les intérêts des travailleurs, mais ceux des banques, des trusts, de l'industrie d'armement et d'une infime minorité de super-riches qui profitent de la guerre et de la casse sociale.
Le fait que, la veille de sa déclaration gouvernementale, Merz ait rencontré à la Chancellerie les dirigeants des syndicats, des organisations patronales, des corps de métiers et de l'industrie est politiquement révélateur. Il a loué cette réunion comme une discussion menée dans une «atmosphère exceptionnellement positive et très constructive ». Ceci est un avertissement. On intègre directement la bureaucratie syndicale à la planification et mise en œuvre des attaques sociales. Sa mission est d'empêcher les grèves, d'isoler la contestation et de subordonner la classe ouvrière à la politique de guerre, au nom de la «préservation du site de production allemand».
L'opposition supposée au Bundestag participe elle aussi à ce processus. Des représentants des Verts et de Die Linke (Parti de gauche) ont mis en garde Merz contre des mesures trop lourdes et trop rapides imposées à la population. Leur préoccupation ne porte pas sur les droits sociaux des travailleurs, mais sur le risque d'explosion sociale. En réalité, ils soutiennent la politique du gouvernement. Les deux partis ont appuyé les gigantesques plans de réarmement et appliquent la même politique d'austérité partout où ils gouvernent ou ont gouverné au niveau des Lands.
Le caractère réactionnaire du gouvernement et de ses complices politiques transparaît également dans sa politique d'accueil des réfugiés. Merz a salué la réforme du régime d'asile européen commun comme «l'étape la plus importante vers la résolution du problème» et a remercié le ministre de l'Intérieur notoirement droitier Alexander Dobrindt pour ses « efforts considérables et fructueux». Il a ensuite exulté dans le style de l'AfD: «Le renversement de la tendance migratoire est amorcé, au niveau national et européen. Nous constatons une nette baisse des entrées irrégulières, tant en Allemagne qu'en Europe.» Et il a menacé: «Cette tendance va se poursuivre.»
Par là, le gouvernement allemand adopte le programme des fascistes. Les réfugiés sont privés de leurs droits, refoulés aux frontières, enfermés dans des camps et déportés vers la misère, la guerre et la persécution. L'agitation contre les migrants sert à diviser l'opposition sociale à la guerre et aux coupes budgétaires et à renforcer l'AfD comme moyen de pression pour continuer la marche vers la droite.
La déclaration du gouvernement Merz montre que la classe dirigeante renoue avec les méthodes qui ont conduit deux fois l'Allemagne à la catastrophe au XXe siècle: militarisme, politique de grande puissance, coupes sociales, renforcement autoritaire de l'État et soutien aux forces fascistes. La différence, c'est que le danger est aujourd'hui encore plus grand. Une guerre contre la Russie et l'Iran menace de dégénérer en guerre nucléaire mondiale.
Cette évolution ne peut être stoppée que par la mobilisation indépendante de la classe ouvrière. La lutte contre la guerre est indissociable de la lutte contre la casse sociale, la répression et le fascisme. Elle exige une rupture d’avec tous les partis pro-capitalistes, d’avec les appareils syndicaux et d’avec toute la politique d'«unité nationale».
La classe ouvrière doit opposer à la politique de guerre du gouvernement son propre programme international: l’unification des travailleurs d’Allemagne, d’Europe, de Russie, d’Ukraine, du Moyen-Orient et du monde contre leurs propres classes dirigeantes. Les ressources sociales considérables actuellement gaspillées pour la guerre et la recherche du profit doivent être placées sous contrôle démocratique et utilisées pour répondre aux besoins de la société.
C'est la perspective pour laquelle se bat le Sozialistische Gleichheitspartei aux élections du Land de Berlin. Il défend un programme socialiste international et s'oppose à la guerre, au réarmement, aux coupes sociales, à l'agitation anti-réfugiés et au renforcement de l' AfD. L'opposition grandissante sur les lieux de travail, dans les écoles, les universités et les quartiers doit être consciemment organisée et fondée sur une perspective politique indépendante: la lutte pour le socialisme.
(Article paru en anglais le 12 juin 2026)
