Deux incidents survenus récemment au Québec – des appels explicites au meurtre de musulmans à Trois‑Rivières et une manifestation raciste à Shawinigan – illustrent les effets prévisibles d’une campagne politique islamophobe et anti‑immigrants menée délibérément par l’establishment bourgeois et les médias capitalistes depuis vingt ans.
Le 27 mai, environ 200 personnes de confession musulmane se sont réunies à Trois‑Rivières, une ville de 150.000 habitants située en Mauricie à environ une heure de Québec, pour célébrer l’Aïd al‑Adha, une importante fête musulmane. Les organisateurs ont dû louer l’hippodrome de Trois-Rivières, un site privé, puisque les «prières de rue» ont été interdites par le gouvernement ultradroitier de la Coalition avenir Québec (CAQ) sous prétexte de «renforcer la laïcité». En réalité, cette interdiction vise principalement les musulmans et cherche à décourager les manifestations contre le génocide des Palestiniens, où une prière pouvait parfois être prononcée.
Bien que l’évènement fût légal, privé et pacifique, il a déclenché un torrent de commentaires haineux d’une violence extrême sur les réseaux sociaux, alimenté par une publication méprisante d’un animateur de Radio X, une radio «poubelle» de la Ville de Québec bien connue pour ses positions ultra‑réactionnaires. Parmi les menaces: «crisser le feu là‑dedans», «lancer une grenade» au milieu du rassemblement ou encore «il faudrait un Bissonnette», une référence au terroriste d’extrême droite qui a assassiné six fidèles à la Grande Mosquée de Québec en 2017.
Pour appeler les choses par leur nom, ces commentaires sont des appels criminels au meurtre de masse de 200 personnes pour la seule raison qu’elles sont de confession musulmane. Pourtant, au moment d’écrire ces lignes, la police de Trois-Rivières n’a procédé à aucune arrestation.
Le 30 mai, une quinzaine de suprémacistes blancs se sont rassemblés dans un parc de Shawinigan, une autre ville de la Mauricie située tout près de Trois-Rivières. Vêtus d’uniformes noirs et cagoulés de blanc, ils brandissaient une immense banderole proclamant: «Je me souviens d’un Québec blanc». Le groupe d’extrême droite Second Sons Canada, qui a organisé des manifestations similaires ailleurs au Canada, a revendiqué l’action.
Ces violentes manifestations de racisme et d’islamophobie ne tombent pas du ciel: elles sont le produit d’une campagne politique contre l’immigration menée par l’establishment québécois et canadien alors que la politique officielle glisse toujours plus à droite en réponse à la crise du capitalisme.
Cette campagne trouve ses origines dans la «crise des accommodements déraisonnables » de 2007, fabriquée par l’ADQ de Mario Dumont – ancêtre de la CAQ – avec l’appui du Journal de Montréal, tabloïd ultranationaliste de Québecor. Le Parti Libéral du Québec (PLQ), qui était au pouvoir en 2007, puis le Parti Québécois (PQ), qui lui a succédé en 2012, ont ensuite proposé une série de lois chauvines sur la «laïcité» et les «valeurs québécoises», ciblant principalement les musulmans, en particulier les femmes voilées.
Portée au pouvoir en 2018 sous la direction de l’ex-PDG multimillionnaire François Legault, la CAQ a adopté la Loi sur la laïcité de l’État, interdisant les signes religieux aux fonctionnaires et enseignants «en position d’autorité» et privant les femmes musulmanes entièrement voilées de soins de santé. La Loi sur la laïcité de l’État a été suivie de plusieurs autres pièces législatives discriminant les minorités religieuses et linguistiques et restreignant l’immigration.
En plus de ces mesures législatives, la CAQ et le chef du PQ, Paul St‑Pierre Plamondon, mènent une bruyante campagne d’agitation contre les immigrants et les musulmans, qu’ils accusent faussement de menacer les «valeurs québécoises» et d’être responsables de tous les maux sociaux, de la crise du logement à l’effondrement des services publics en passant par le crime. Saint‑Pierre Plamondon a même repris une version québécoise de la théorie fasciste du «Grand remplacement», prétendant à l’existence d’un complot du gouvernement fédéral pour faire disparaître la «nation québécoise» par une immigration massive anglophone.
Dans ce climat toxique entretenu sciemment, il n’est guère surprenant que des individus réactionnaires passent à des menaces ou à des actes violents contre les groupes désignés comme boucs émissaires.
Aucun politicien provincial n’a réagi face aux menaces de mort contre les musulmans de Trois‑Rivières et la couverture médiatique de l’évènement a été minimale. Ce n’est qu’après la diffusion virale de la photo de la manifestation raciste de Shawinigan que la classe politique a été contrainte de condamner l’évènement, d’abord par des commentaires à la presse ou par des publications sur les médias sociaux.
Puis, le 2 juin, quatre des cinq partis représentés à l’Assemblée nationale – CAQ, PLQ, PQ et Québec solidaire (QS) – ont chacun déposé une motion dénonçant «vigoureusement» ou «avec la plus grande fermeté» le rassemblement raciste. Les 4 motions démagogiques ont été adoptées à l’unanimité par les députés. La motion du PLQ incluait les menaces contre les musulmans de Trois-Rivières, mais diluait sa condamnation en les associant dans la même phrase à «la hausse des gestes à caractère antisémite», une stratégie utilisée pour assimiler l’opposition au génocide des Palestiniens à de l’antisémitisme.
Les motions affirmaient que ces incidents ne reflètent pas «les valeurs» du Québec. Si cela est vrai pour la majorité des travailleurs et des jeunes, qui rejettent l’islamophobie et la haine des immigrants fomentées par la classe dirigeante, c’est un mensonge flagrant concernant l’establishment bourgeois lui‑même: ces évènements reflètent parfaitement les «valeurs» qu’il prône pour diviser les travailleurs et justifier le renforcement de l’appareil répressif de l’État afin de défendre le système capitaliste en crise.
Le même jour, St‑Pierre Plamondon, qui a récemment donné une entrevue au média d’extrême droite Rebel News, dénonçait «les deux extrêmes», assimilant encore une fois les opposants au génocide de Gaza à des antisémites. Paul Journet, chroniqueur influent de La Presse, reprenait la même ligne et conseillait à la classe politique d’ignorer les incidents haineux et de continuer de «souligner les conséquences de la hausse non planifiée de l’immigration», c’est-à-dire de continuer l’agitation qui a mené à ces incidents.
Cette banalisation de l’extrême droite par la fabrication d’une prétendue «extrême gauche» tout aussi dangereuse rappelle la rhétorique de Donald Trump, qui avait minimisé la violence néonazie à Charlottesville en 2017 en affirmant qu’il y avait «des gens très bien des deux côtés».
La classe dirigeante légitime ainsi l’extrême droite parce qu’elle se prépare à l’utiliser contre la classe ouvrière, craignant que les tensions sociales provoquées par les inégalités sociales grandissantes et le militarisme ne débouchent sur un mouvement anticapitaliste de masse.
À cet égard, la rencontre de la première ministre du Québec Christine Fréchette et de députés avec Kev Houde, le 27 mai, est révélatrice. Présenté comme un «travailleur moyen» exprimant un «cri du cœur» sur le coût de la vie, Houde est en réalité un partisan de longue date du Parti conservateur du Québec et de son chef ultra-droitier Éric Duhaime, ainsi qu’un misogyne notoire dont le pseudonyme sur X est une vulgarité visant les femmes. Il a déjà salué comme «vraie» et «courageuse» l’affirmation selon laquelle «la société va mal depuis que les femmes votent».
Le fait que la co-porte-parole de QS Ruba Ghazal ait «porté» le «message» de Houde à l’Assemblée nationale et participé à la rencontre du 27 mai illustre la complicité de QS, un parti qui se prétend «de gauche», dans la normalisation de l’extrême droite et son rôle dans le virage à droite de la politique québécoise. Bien que QS critique parfois les excès les plus grossiers de la CAQ ou du PQ, il légitime la campagne anti‑immigrants en présentant le «débat» sur l’immigration comme «sain et pacifique», en soutenant que la CAQ «n’est pas raciste» et en affirmant que le PQ «n’est pas intolérant» et ne devrait pas être comparé à Trump ou Le Pen.
Ces développements s’inscrivent dans un processus international où les immigrants – particulièrement les réfugiés et les personnes d’origine musulmane – sont désignés comme responsables de la crise du logement, de la dégradation des services publics, de la stagnation des salaires et du déclin social.
À mesure que les classes dirigeantes se déplacent vers la droite, l’agitation anti‑immigrants devient un outil central pour diviser les travailleurs et détourner la colère populaire loin de l’austérité, des inégalités sociales et du militarisme qui expriment l’état avancé de la crise capitaliste. Cela ouvre la voie à la violence de type fasciste, comme les émeutes d’extrême droite en Grande‑Bretagne à l’été 2024 ou les récentes attaques anti‑réfugiés aux Pays‑Bas. Elon Musk, proche allié de Trump et homme le plus riche au monde avec plus de 1.000 milliards de dollars, a ouvertement encouragé de violentes manifestations contre l’immigration en Grande-Bretagne ces derniers jours.
L’implication active des classes dirigeantes dans la provocation et l’exploitation de ces violences mène à une conclusion politique claire: la défense des immigrants, des réfugiés et des minorités est indissociable de la lutte pour préserver les droits démocratiques et sociaux les plus élémentaires des travailleurs. Elle doit être associée à une lutte politique pour l’abolition du système de profit en faveur d’une société nouvelle, fondée sur des principes socialistes et internationalistes.
