Le sommet européen qui s'est tenu à Bruxelles jeudi et vendredi était à tous égards un sommet de guerre. Derrière les formulations officielles concernant la « sécurité », la « compétitivité », la « résilience » et les « migrations » se dresse un vaste programme de réarmement, d'escalade militaire, de coupes sociales et d'atteintes aux droits démocratiques.
Les chefs d'État et de gouvernement de l'Union européenne ont décidé d'accroître massivement le soutien militaire à l'Ukraine, d'intensifier la production d'armements sur le continent et de préparer l'UE à la guerre d'ici 2030. Parallèlement, ils ont discuté d'un rôle militaire accru pour l'Europe au Moyen-Orient, d'une politique commerciale plus ferme à l'égard de la Chine, d'un nouveau budget de l'UE de plus en plus subordonné aux besoins du réarmement et d'un durcissement supplémentaire de la politique de refoulement des réfugiés.
Le sommet a emboîté le pas au chancelier allemand Friederich Merz en adoptant sa ligne réactionnaire fixée dans la déclaration gouvernementale au Bundestag une semaine auparavant. Merz avait affirmé que le réarmement, le renforcement de la « compétitivité » européenne et la limitation des flux migratoires étaient les missions centrales de l'UE. Parallèlement, il avait clairement indiqué qui en supporterait le coût: la classe ouvrière. La population devait « accepter des restrictions dans d'autres domaines également » pour financer le réarmement militaire.
Le programme désormais adopté à Bruxelles est la mise en œuvre européenne de ce programme de guerre.
Au cœur des discussions se trouvait l'escalade du conflit entre l'OTAN et la Russie en Ukraine. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, présent au sommet, a exigé davantage d'armes, de munitions et de systèmes de défense aérienne, ainsi qu'une adhésion accélérée à l'UE. Les dirigeants européens ont réaffirmé leur soutien « indéfectible » à l'Ukraine et promis de poursuivre leur aide politique, financière, économique et militaire.
En réalité, il ne s'agit plus depuis longtemps d'un simple « soutien », mais d'une participation directe au conflit. Les puissances européennes financent le budget de l'État ukrainien, fournissent des systèmes d'armes à portée toujours plus longue, forment les soldats ukrainiens, leur fournissent les renseignements et intègrent de plus en plus étroitement la guerre ukrainienne à leur propre planification militaire. Le sommet a réaffirmé que le premier versement d'un prêt de 90 milliards d'euros pour 2026 et 2027 interviendrait avant la fin juin. Parallèlement, les États membres ont été appelés à poursuivre leur aide militaire bilatérale.
Les décisions relatives à la coopération en matière d'armement sont particulièrement dangereuses. L'UE exige que la production et la livraison de systèmes de défense aérienne, de munitions, de drones et de missiles soient accélérées « d'urgence ». La coopération entre les industries d'armement européennes et ukrainiennes doit être encore intensifiée, intégrant ainsi plus directement l'Ukraine à l'économie de guerre européenne.
L'Allemagne joue un rôle prépondérant dans ce conflit. Il y a juste quelques semaines, le gouvernement allemand a conclu un accord avec Kiev pour développer et produire conjointement des drones à longue portée et d'autres systèmes d'armes capables d'atteindre des cibles en profondeur en Russie. Pistorius, Merz et Zelensky ont alors clairement indiqué qu'il ne s'agissait plus seulement de défendre le territoire ukrainien, mais de mener des attaques contre les villes, raffineries, installations énergétiques, bases militaires et centres industriels russes.
Les conséquences sont incalculables. L'armée ukrainienne mène déjà régulièrement des attaques de drones en profondeur sur le territoire russe. Le Kremlin a déclaré à maintes reprises que les États occidentaux qui permettaient de telles attaques seraient considérés comme complices du conflit. En même temps, les puissances européennes font pression de plus en plus ouvertement pour jouer un rôle clé dans les futures «garanties de sécurité» de l'Ukraine, et même pour déployer leurs propres troupes en Ukraine.
Les conclusions officielles du sommet affirment: « La voie de la paix en Ukraine ne peut être décidée sans l’Ukraine.» S’y ajoute toute suite cette phrase décisive: « L’Union européenne décidera des questions relevant de sa compétence ou affectant sa sécurité. » Le point suivant est: « L’Europe a un rôle clé à jouer dans tout futur règlement et est prête à défendre ses intérêts. »
Le passage sur les futures « garanties de sécurité » a une portée particulière. Le Conseil européen déclare que l’UE et ses États membres sont « prêts à contribuer à des garanties de sécurité solides et crédibles pour l’Ukraine, notamment par le biais de la Coalition des volontaires et en coopération avec les États-Unis ». Cela comprend le soutien à la capacité de l’Ukraine « à dissuader toute agression et à se défendre efficacement, y compris sur le long terme», notamment grâce à la mission d’assistance militaire de l’UE (EUMAM Ukraine), la mission consultative de l’UE (EUAM Ukraine) et le suivi du cessez-le-feu par le Centre satellitaire de l’UE.
Autrement dit, l'UE revendique explicitement, pour tout futur accord militaro-diplomatique, le droit de participer aux négociations non pas en tant que simple soutien de Kiev, mais en tant que puissance impérialiste indépendante, afin de défendre ses propres intérêts géostratégiques. Les puissances européennes veulent empêcher Washington et Moscou de conclure un accord sans qu’elles aient voix au chapitre. Le retrait relatif des États-Unis du commandement direct du conflit ukrainien, accéléré par la guerre en Iran et la crise de l'impérialisme américain, est exploité par Berlin, Paris, Londres et Bruxelles pour agir de façon plus plus agressive.
Le risque d'une guerre directe entre les puissances de l'OTAN et la Russie s'accroît de jour en jour. La confrontation de cette semaine entre la Grande-Bretagne et la Russie dans la Manche l'a particulièrement bien montré. Un navire de guerre russe a tiré des coups de semonce près d'un yacht britannique. Les circonstances exactes sont contestées, mais cet incident illustre clairement la rapidité avec laquelle une provocation militaire ou un affrontement entre les États membres de l'OTAN et la Russie peut dégénérer en une incontrôlable escalade.
Le WSWS, dans sa perspective intitulée « Coups de semonce dans la Manche – Grande-Bretagne, Russie et le danger d'une Troisième Guerre mondiale », avertissait que cet incident devait être compris par la classe ouvrière européenne comme un avertissement: les gouvernements l'entraînent toujours plus directement dans une guerre avec la Russie. Cet avertissement est précisément confirmé par le sommet de l'UE. Les puissances européennes répondent au danger croissant de guerre non pas par la retenue, mais par le réarmement accru et en intensifiant la guerre.
Le sommet a réaffirmé que la Russie constituait un « défi existentiel » pour l'Union européenne et a appelé à un renforcement décisif de la « capacité de défense » de l'Europe d'ici à 2030. Dans ses conclusions officielles, les systèmes de drones et de dispositions anti-drones, les systèmes d'alerte précoce, la défense aérienne, les capacités spatiales et les « capacités de frappe de précision en profondeur » sont désignés comme des priorités essentielles. Derrière le terme technique se cache ni plus ni moins que la capacité de détruire des cibles distantes à l'aide d'armes de précision, autrement dit, le développement d'une force de frappe offensive contre la Russie.
Dans le même temps, la « mobilité militaire » doit être accélérée. Les propositions législatives correspondantes devraient être adoptées d'ici la fin de l'année. L'objectif est d'adapter les routes,voie s ferrées, ponts, ports, aéroports et points de passage frontaliers à travers l'Europe afin de permettre le déploiement rapide des troupes et du matériel lourd. Cela correspond précisément au « Plan d'opération» de l'Allemagne, qui prépare l'ensemble de la société, l'économie et les infrastructures à un conflit majeur sur le flanc est.
Les discours officiels sur la « défense » sont une pure farce. Les puissances européennes préparent une guerre impérialiste contre la Russie, une puissance nucléaire. La classe dirigeante allemande renoue ainsi avec son passé criminel. Quatre-vingt-cinq ans après le début de la guerre d'anéantissement contre l'Union soviétique, une brigade de combat allemande est de nouveau déployée en Lituanie; des entreprises d'armement allemandes produisent des armes pour la guerre contre la Russie; et Berlin revendique le leadership en Europe.
Le deuxième grand axe de politique étrangère du sommet – le Moyen-Orient – est lui aussi marqué par une offensive militariste. Les puissances européennes perçoivent l’accord américano-iranien négocié par Washington non comme un pas vers la désescalade, mais comme une occasion de renforcer leur propre rôle dans la région. Déjà au sommet du G7, Merz, Macron, Starmer et Meloni avaient indiqué préparer une présence navale européenne dans le détroit d’Ormuz. Merz a explicitement déclaré au Bundestag que l’Allemagne était prête à participer à la sécurisation du détroit d’Ormuz dès que les conditions seraient réunies.
Cela risque de produire une escalade dans un autre théâtre de guerre impérialiste. Le détroit d'Ormuz est l'une des voies énergétiques et commerciales les plus importantes au monde. Quiconque y stationne des navires de guerre ne poursuit pas l'objectif de « protéger » la marine marchande, mais prépare des interventions militaires pour s'assurer le contrôle de l'énergie, des voies commerciales et de l'influence géostratégique au Moyen-Orient. Les puissances européennes réagissent à la crise de la prédominance américaine en cherchant à se présenter elles-mêmes comme des puissances d'ordre impérialistes dans la région.
Il en va de même pour la politique à l'égard de la Chine. Sous couvert de notions telles que « compétitivité », « sécurité économique », « réduction des dépendances stratégiques » et « déséquilibres macroéconomiques mondiaux », le sommet a abordé la question d'un durcissement de la politique commerciale européenne. La Chine est de plus en plus ouvertement perçue comme un rival systémique dont la puissance industrielle doit être contrée par des droits de douane, contrôles à l'exportation, subventions aux entreprises européennes et le développement de chaînes d'approvisionnement européennes.
La politique commerciale est indissociable de la politique militaire. L’UE veut restructurer son industrie, sa politique énergétique, son approvisionnement en matières premières, sa recherche et ses infrastructures pour répondre aux exigences de la concurrence impérialiste mondiale. Dans ce contexte, la « compétitivité » se traduit par les baisses de salaires, la casse sociale, la déréglementation et les subventions publiques massives aux banques, aux trusts et aux sociétés d’armement.
Cela est particulièrement évident dans le débat sur le nouveau cadre financier pluriannuel de l'UE pour la période 2028-2034. La Commission avait proposé un budget d'environ 2 000 milliards d'euros. L'Allemagne, les Pays-Bas, l'Autriche, la Suède et d'autres contributeurs nets exigent des baisses encore plus fortes des dépenses sociales. Merz a déclaré que les chiffres devaient être revus à la baisse. Parallèlement, l'objectif n'est pas de limiter le réarmement. Au contraire, les dépenses traditionnelles consacrées à l'agriculture, à la cohésion et aux programmes civils doivent être réduites ou réorientées, tandis que la défense, l'industrie d'armement, la protection des frontières, la politique industrielle et les investissements stratégiques sont renforcés.
Telle est la logique sociale d'une politique de guerre. Tandis que des milliards sont alloués aux armes, munitions, drones, missiles et navires de guerre, les salaires sont tirés vers le bas, les retraites réduites, les dépenses de santé et d'éducation sabrées et les services publics détruits. La classe dirigeante sait que cette politique suscite une résistance croissante. C'est pourquoi le réarmement relatif à l'étranger va de pair avec le réarmement intérieur.
Le durcissement de la politique migratoire était un autre point central du sommet. Les dirigeants européens ont réaffirmé que les travaux se poursuivraient « sur tous les fronts », notamment sur la « dimension extérieure » de la politique migratoire. Il s’agit en fait d’accords avec des dictatures et des régimes autoritaires pour intercepter les réfugiés avant qu’ils n’atteignent l’Europe, d’établir des camps dans des pays tiers et accélérer les expulsions.
Peu avant le sommet, le Parlement européen avait ouvert la voie à un nouveau règlement sur le retour des réfugiés, autorisant la création de « centres de retour » hors de l'UE. L'Italie, le Danemark, l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas et d'autres pays militent pour une politique encore plus brutale de verrouillage de l'Europe. Les réfugiés fuyant des guerres que les puissances impérialistes ont elles-mêmes alimentées ou menées doivent être privés de leurs droits, incarcérés et expulsés.
L'agitation anti-réfugiés a plusieurs buts. Elle renforce l'extrême droite, divise la classe ouvrière et met en place l’appareil répressif d'État qui sera également utilisé contre les grèves, les manifestations et l'opposition à la guerre. Ces gouvernements qui dépensent des milliards pour la guerre prétendent qu'il n'y a « pas d'argent » pour les hôpitaux, les écoles, le logement et l'aide sociale. La colère sociale que cela suscite doit être tournée contre les réfugiés.
Le sommet de l'UE montre que toute la classe dirigeante européenne – conservateurs, sociaux-démocrates, libéraux, Verts et partis se disant de gauche – est pour cette politique. Il n'existe aucune faction pacifique ou progressiste dans l'UE. Tous défendent l'impérialisme et le capitalisme européens. Leurs divergences portent uniquement sur la question de savoir à quelle vitesse, par quels moyens et sous quelle direction nationale l'Europe doit s’armer pour devenir une puissance militaire mondiale.
L'Allemagne accélère ce processus avec une agressivité particulière. Le gouvernement Merz-Klingbeil met en œuvre le plus important programme de réarmement depuis Hitler; il transforme les infrastructures en outils logistiques de guerre, prépare le rétablissement de la conscription et exige des coupes dans le budget de l'UE partout où les dépenses ne servent pas directement aux intérêts stratégiques du capital allemand. Parallèlement, le ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt arme la police, les services de renseignement et la protection civile et poursuit la construction d'un appareil d'État autoritaire.
Ce sommet est un avertissement. La classe dirigeante européenne réagit à la crise du capitalisme mondial non par des concessions, mais par la guerre, la casse sociale et la dictature. L'escalade de la guerre contre la Russie menace de dégénérer en guerre ouverte entre puissances nucléaires. L'offensive militaire au Moyen-Orient, la guerre commerciale contre la Chine et les attaques contre les réfugiés s'inscrivent dans cette même dynamique.
Seule la classe ouvrière internationale peut s'y opposer. La lutte contre la guerre exige une rupture avec tous les partis de l'ordre capitaliste, avec l'Union européenne et avec l'OTAN. Ce qu’il faut, c’est construire un mouvement socialiste international contre la guerre, qui mobilise la force de la classe ouvrière, exproprie l'industrie de l'armement, mette fin aux crédits de guerre et remplace le capitalisme – cause de la guerre, de la dictature et de la paupérisation sociale – par une société socialiste.
