L'accord entre les États-Unis et l'Iran, signé mercredi à Versailles par le président américain Donald Trump, était au bord de la rupture vendredi, 48 heures après sa signature. Le premier cycle de négociations sur le nucléaire, qui devait s'ouvrir en Suisse, a été annulé avant même d'avoir commencé, l'Iran ayant refusé d'envoyer son négociateur en réaction à une vague de frappes aériennes israéliennes sur le Liban.
Israël a frappé plus de 80 cibles dans tout le Sud-Liban vendredi, tuant au moins 47 personnes, selon le ministère libanais de la Santé. Le bombardement a touché Nabatieh et sa région après qu’une embuscade du Hezbollah eut tué quatre soldats israéliens près du village de Kfar Tebnit. Ces frappes ont mis fin au cessez-le-feu entré en vigueur à la mi-avril.
Le protocole d’accord exige que les États-Unis, l’Iran et leurs alliés mettent fin à toutes les opérations militaires « sur tous les fronts, y compris au Liban ». Mais Israël n’est pas partie dans l’accord et a refusé d’être lié par celui-ci. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a qualifié l’accord de « mauvais pour Israël », et le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, a déclaré que « l’État d’Israël n’est pas une république bananière ».
Vendredi, Trump a téléphoné au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et, selon des responsables américains, l'a pressé de mettre fin aux attaques. Dans l'après-midi, Israël et le Hezbollah avaient convenu de renouveler leur cessez-le-feu. Les troupes israéliennes resteront dans le sud du Liban, a déclaré Netanyahou, aussi longtemps que la sécurité du pays l'exigerait. Les services de renseignement américains ont averti Trump que Netanyahou, qui doit faire face à des élections cet automne, risque de continuer à saper l'accord.
Quelques heures avant l'annulation des négociations, Axios rapporta, citant un responsable américain, que Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, était en route pour la Suisse, où « devait avoir lieu la première série de négociations avec l'Iran sur un éventuel accord nucléaire». Jared Kushner, le gendre de Trump, se trouvait déjà en Suisse. La réunion a été annulée avant même d'avoir commencé.
L'accord a suscité la condamnation d'une grande partie de la classe politique américaine, qui le juge incapable d'établir la domination des États-Unis sur l'Iran. Le sénateur républicain Roger Wicker du Mississippi, président de la Commission des forces armées, a déclaré que le mémorandum «renonce aux acquis » de la guerre « d'une manière totalement contraire aux objectifs du président », et a averti que son fonds de reconstruction de 300 milliards de dollars pour l'Iran «ferait paraître l'accord de 2015 du président Obama dérisoire en comparaison». Le sénateur républicain Bill Cassidy de Louisiane a qualifié l'accord de « pire erreur de politique étrangère depuis des décennies » et a écrit que « Reagan doit se retourner dans sa tombe ».
Les démocrates l’ont dénoncé dans les mêmes termes. Le chef de la minorité au Sénat Chuck Schumer a déclaré que la guerre avait « aggravé la situation des États-Unis à tous égards ». Le chef de la minorité à la Chambre Hakeem Jeffries a affirmé que l’Iran était «plus fort et les États-Unis étaient moins en sécurité». Le sénateur Chris Murphy (Connecticut), a qualifié l’accord de «capitulation de fait face à l’Iran, aux conditions de ce dernier » — avant d’annoncer qu’il le soutiendrait.
Aucun des deux partis ne s'est opposé à cette guerre d'agression, lancée au mépris du droit international et qui a coûté la vie à des milliers d'Iraniens et de Libanais. Ils ont juste reproché à Trump de ne pas avoir su la remporter.
N'ayant pas réussi à atteindre les objectifs de guerre, Trump a été contraint de faire marche arrière alors que la crise économique s'aggravait. L'Iran avait fermé le détroit d'Ormuz — par lequel transite un baril sur cinq du pétrole mondial — ce qui a fait grimper le prix du brut au-delà de 118 dollars le baril et poussé l'inflation américaine à 4,2 % en mai, son plus haut niveau depuis trois ans.
Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il avait renoncé à exiger la «capitulation inconditionnelle» de l'Iran, Trump a évoqué la situation des marchés. «Je ne voulais pas d'une catastrophe économique», a-t-il déclaré au sommet du G7 en France. «Si cela avait continué, cela aurait pu se produire.» Il a ajouté : «Le président que je ne voulais surtout pas être, c'était le regretté et grand Herbert Hoover. »
La crise économique est loin d’être terminée. Les cours du pétrole ont baissé depuis la signature de l’accord mais le prix de l’essence reste supérieur d’un dollar le gallon à son niveau d’avant-guerre et selon le Financial Times les responsables des banques centrales ne sont «pas prêts de déclarer la fin d’alerte». Le fonds de 300 milliards de dollars promis à l’Iran est déjà en train de se défaire: les États du Golfe sont réticents à le financer, et Trump a nié que Washington en paierait «dix cents». Quelque 20 000 marins sont toujours bloqués dans le golfe Persique, et environ 2 000 navires restent immobilisés, plus de 100 jours après la fermeture du détroit en raison de la guerre.
Le nouveau guide suprême de l'Iran, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, dont le père a été assassiné dès les premières heures de la guerre, a déclaré que Trump avait signé «par désespoir» et a averti que l’Iran ne se soumettrait pas à des «exigences excessives».
Cette guerre a entraîné un coût humain énorme. Le ministère iranien de la Santé a fait état de 3468 morts et de plus de 26 500 blessés depuis le début des combats, le 28 février; l’organisation de défense des droits de l’homme HRANA elle, a estimé le nombre de morts à 3 636, dont plus de 1 700 civils. Les premières frappes ont non seulement tué le Guide suprême Ali Khamenei, mais aussi une grande partie des dirigeants iraniens, notamment le secrétaire de son Conseil de sécurité nationale et des dizaines de hauts responsables militaires. À l'intérieur du pays, les prix ont augmenté de 84 % sur l'année et le coût des denrées alimentaires de 131 %.
L’offensive parallèle d’Israël au Liban, qui a débuté le 2 mars, a tué au moins 3 711 personnes et en a blessé plus de 11 000 selon le ministère libanais de la Santé; sa journée la plus meurtrière a été le 8 avril, où 357 personnes ont été tuées.
Treize militaires américains ont péri et plus de 380 ont été blessés, et une frappe américaine contre un pétrolier au large d’Oman a tué trois marins indiens. Les États-Unis ont épuisé plus de la moitié de leurs stocks pour plusieurs armes critiques dont certaines auront besoin d’années pour être remplacées.
L'assaut de l'Iran s'est déroulé pendant qu'Israël poursuivait son génocide à Gaza. Plus de 73 000 Palestiniens y ont été tués depuis octobre 2023, selon un rapport du ministère de la Santé de Gaza publié cette semaine, dont 1 005 depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu en octobre dernier. Des enquêteurs des Nations Unies ont indiqué ce mois-ci que des frappes israéliennes avaient tué des dizaines de policiers chargés de la circulation, qualifiant ces attaques de possibles crimes de guerre.
Les forces israéliennes contrôlent désormais plus de 60 % du territoire et le mois dernier Netanyahou a ordonné à l’armée de s’emparer de 70 %, confinant près de deux millions de personnes dans la frange restante. Les Nations unies avaient confirmé l’existence de la famine dans toute la bande de Gaza l’été dernier, et les organisations humanitaires affirment qu’à peine un tiers des camions d’aide promis en vertu du cessez-le-feu ont été autorisés à entrer.
