Comment le Parti de gauche allemand essaie de désamorcer la radicalisation des jeunes

Le congrès national de Die Linke (le Parti de gauche), qui s'est tenu à Potsdam du 10 au 21 juin, était principalement axé sur une question : le parti parviendra-t-il à endiguer la radicalisation des jeunes? Les débats et les discussions, ainsi que la couverture médiatique du congrès, ont porté sur cette question.

Le nouveau coprésident Luigi Pantisano et la présidente du groupe parlementaire au Bundestag Heidi Reichinnek lors du congrès du parti à Potsdam [Photo by Die Linke / Martin Heinlein / CC BY-NC-SA 4.0]

De nombreux jeunes en Allemagne ont été radicalisés par la montée du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), les perspectives sombres pour l'avenir dues à la récession économique, les suppressions d'emplois et l'IA, les loyers élevés et l'inflation — qui rendent l'université inabordable — ainsi que par l'introduction du service militaire obligatoire, le réarmement de la Bundeswehr, le génocide à Gaza et les guerres au Moyen-Orient et en Ukraine.

Le Parti de gauche a réussi à attirer une partie de ces jeunes. Ce parti, qui semblait au bord de l'effondrement il y a à peine un an et demi, a plus que doublé son nombre d'adhérents, atteignant 126 000. Ce phénomène a trouvé son expression lors du congrès du parti. Un peu moins de la moitié des 570 délégués étaient membres depuis moins de trois ans et demi, et un quart depuis moins d'un an et demi. L'âge moyen des délégués était de 37 ans.

La croissance du nombre de membres est fortement concentrée dans les Länder (régions) de l'ouest de l'Allemagne et les centres urbains. D'après les analyses internes du parti, la principale motivation est l'antifascisme (78 pour cent), suivi par la justice sociale, l'éducation et le logement. Dix-sept pour cent des membres travaillent dans le secteur de l'éducation et de la formation, plus de 12 pour cent dans l'informatique, les médias et la communication, 12 pour cent dans la santé et les services sociaux et 9 pour cent dans les arts, la culture et les sciences. En revanche, dans les métiers spécialisés, ce chiffre est légèrement inférieur à 4 pour cent.

Des groupes de la pseudo-gauche, actifs depuis des années au sein du Parti de gauche ou dans sa sphère d'influence, ont également apporté de nouveaux membres au parti. Le groupe moréniste RIO, qui s'était auparavant tenu à l'écart, a rejoint le Parti de gauche en janvier de cette année.

L'augmentation du nombre d'adhérents de Die Linke n'est que la manifestation superficielle d'une radicalisation plus large. Nombre de jeunes et de travailleurs plus âgés sont également insatisfaits, mais peu enclins à rejoindre un parti qui est depuis des décennies un pilier fiable de l'ordre établi. La mission du congrès était de préparer le parti et ses nouveaux membres à désamorcer cette radicalisation, comme le Parti de gauche l'a fait maintes fois par le passé.

Dans les années 1990, le Parti du socialisme démocratique (PDS), prédécesseur du Parti de gauche, s'était mis à la tête de la contestation de la casse industrielle et sociale dans l’ex-RDA stalinienne, pour ensuite la poursuivre aux gouvernement des Länder de l’Est et à Berlin. Dans les années 2000, le PDS a fusionné avec une aile du SPD pour former le Parti de gauche (Die Linke), afin de canaliser la résistance contre l'Agenda 2010 – le programme de baisse des dépenses sociales du gouvernement national SPD-Verts – qu'il a ensuite mis en œuvre au niveau des Länder.

Le résultat de cette politique mensongère a été l'ascension de l'AfD. Nombre d'électeurs, dégoûtés, ont tourné le dos au Parti de gauche, qui mettait en œuvre une politique de droite sous couvert d'un discours de gauche. Les démagogues d'extrême droite de l'AfD ont ainsi pu se présenter comme un parti anti-système. Aujourd'hui, face à une nouvelle vague de radicalisation, le Parti de gauche tente de répéter cette manœuvre sordide.

Le comité exécutif du parti a présenté une motion clé au congrès, qui, moyennant quelques amendements, a été adoptée à une large majorité. Comme nous l'avons écrit sur le WSWS, ce texte mêle une critique des conditions sociales à une politique compatible avec celle du gouvernement Merz et, à certains égards, avec celle de l'AfD. Si l’on écarte le brouillard de sa phraséologie de gauche, cette motion s’avère être un document pro-capitaliste et nationaliste qui défend les intérêts des élites dirigeantes.

L' AfD est en passe de remporter les élections régionales de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, prévues en septembre. Le Parti de gauche réagit en se rapprochant encore davantage de la CDU du chancelier Merz, du SPD et d'autres partis bourgeois, qui ont préparé le terrain pour l'AfD par leur casse des services sociaux, leur rhétorique anti-immigration et leur militarisme. En Saxe et en Thuringe, le Parti de gauche soutient déjà des gouvernements minoritaires dirigés par la CDU. Il souhaite désormais intégrer ces gouvernements, qualifiant cela d'«alliances antifascistes».

Au congrès du parti, les dirigeants ont joué les équilibristes pour concilier les sentiments radicaux des jeunes délégués avec cette orientation de droite. Les médias eux, observaient aux aguets, criant «faute» à chaque franchissement d'une ligne rouge.

La cheffe du groupe parlementaire au Bundestag, Heidi Reichinnek, a une fois de plus démontré sa maîtrise de l'équilibrisme. Le premier jour, elle a transporté les délégués avec l'un de ses discours style mitraillette, déchaînant leur enthousiasme. Elle s'est insurgée contre le chancelier Merz, la ministre de l'Économie Reiche, la casse sociale, la politique d'asile restrictive et d’autres «cochonneries du gouvernement». Elle a déclaré: «Nous ne menons pas une guerre culturelle. Nous menons une lutte des classes. Nous soulevons la question de la répartition et de la propriété.» Elle a fustigé les milliardaires, exigé: «Taxez les riches!», et affirmé que la gauche était un «rempart contre le fascisme».

Mais le dimanche, lorsqu’il fallait aller à l’essentiel, ce fut Reichinnek qui a plaidé en faveur d'une coopération avec la CDU. Constatant qu'une majorité se prononçait en faveur d'une motion excluant toute coopération avec la CDU, elle a veillé, par un autre discours mobilisant les émotions, à ce que la motion soit rejetée. «Nous sommes le rempart contre le fascisme, et cela implique de prendre des décisions qui nous déplaisent», a-t-elle déclaré, justifiant ainsi la coopération avec la CDU. La résolution «Lex Sachsen-Anhalt», adoptée par le congrès du parti, garantit désormais à chaque branche régionale la liberté de choisir de coopérer ou non avec la CDU.

Ce comportement est la marque de fabrique de Reichinnek. Elle avait déjà tiré Merz d'affaire lors de son élection comme chancelier l'année dernière. Après son échec inattendu à obtenir une majorité au premier tour, elle avait fait en sorte que le scrutin soit répété le jour même. Peu de temps auparavant, dans un discours au Bundestag devenu viral sur les réseaux sociaux, elle avait violemment attaqué Merz pour sa collaboration avec l' AfD.

Luigi Pantisano, qui dirigera à l'avenir le Parti de gauche aux côtés de l'actuelle coprésidente Ines Schwerdtner, a failli lui, tomber de la corde raide. Bien qu'il n'y ait pas eu de candidat d'opposition – son prédécesseur, van Aken, ne s'était pas représenté pour raisons de santé – Pantisano n'a recueilli que 53 pour cent des voix des délégués.

L’architecte et urbaniste, qui a débuté sa carrière politique sous l’ancien chef du parti Bernd Riexinger avait déclaré au tabloïd Bild qu’il n’y avait «absolument aucune différence actuellement entre la CDU, qui fait une politique fasciste, l’AfD ou les fascistes mêmes ».

Une ligne rouge était franchie. Bien que Pantisano se soit prononcé en faveur d'une coopération avec la CDU avant et après le congrès, sa déclaration a provoqué un tollé parmi les branches régionales d'Allemagne de l'Est et a dominé la couverture médiatique du congrès.

«On peut surtout se demander s’il se rend compte des dégâts causés par ses propos. En effet, toute tentative future de réconciliation entre le Parti de gauche et la CDU risque d’être compromise par ces déclarations», a déploré le journal Die Zeit. L’hebdomadaire Der Spiegel a renchéri: «Lors des élections régionales de septembre dans l'est du pays, l' AfD menace de prendre le pouvoir. Mais le Parti de gauche, qui pourrait bien cette fois-ci jouer un rôle décisif, risque de devenir pour les autres partis une impossibilité.» Plusieurs membres de la CDU ont réclamé la démission de Pantisano.

Pantisano a immédiatement rétropédalé et présenté ses excuses publiquement. Son affirmation qu’il ne voyait actuellement aucune différence entre la politique de la CDU et celle de l' AfD était «simplifiée à l'extrême et, sous cette forme, inexacte», a-t-il déclaré à la Deutsche Presse-Agentur, principale agence de presse allemande. «Je présente mes excuses, en particulier aux membres de la CDU qui insistent régulièrement sur la nécessité d'un clair cordon sanitaire autour de l'AfD.»

Le fait qu'une résolution de ce congrès ait pour la première fois qualifié les actes de l'armée israélienne à Gaza de «génocide » a également causé beaucoup d’émoi. Ce sujet a donné lieu au congrès à de véhéments débats. Cent vingt-huit amendements ont été déposés à la motion principale du comité exécutif. Mais la version finale, adoptée à une large majorité, reste un compromis qui condamne à parts égales «les crimes brutaux du Hamas» et le «génocide» perpétré par Israël, invoque le «droit d'Israël à exister» et le «droit de la Palestine à exister», et – à l'instar du gouvernement allemand – prône une illusoire solution à deux États.

Le Parti de gauche, comme l'a une fois de plus montré son congrès de Potsdam, était, est et demeure un bastion de l'ordre capitaliste. Seul un mouvement de la classe ouvrière internationale, indépendant de tous les partis établis et luttant pour une perspective socialiste, peut stopper le fascisme, la guerre et la casse sociale. C’est la politique suivie par le Parti de l'égalité socialiste et de son mouvement de jeunesse, l’International Youth and Students for Social Equality (Jeunes et étudiants internationaux pour l'égalité sociale).

(Article paru en anglais le 25 juin 2026)

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