Perspective

La primaire du Colorado et l’appui grandissant pour le socialisme

La défaite de Diana DeGette, députée sortante après quinze mandats, lors de la primaire démocrate pour le Congrès mardi à Denver (Colorado), face à Melat Kiros, une candidate novice de 29 ans, membre des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), illustre une fois de plus la radicalisation politique qui prend place aux États-Unis.

Lors de la primaire sénatoriale à l'échelle de l'État, Julie Gonzales, ancienne membre des DSA, dont le budget de campagne était neuf fois inférieur à celui de son adversaire, a obtenu 46,6 % des voix et a failli battre le sénateur sortant John Hickenlooper, en poste depuis deux mandats. Gonzales a remporté le vote dans la ville de Denver. Le sénateur Michael Bennet, figure emblématique de l'establishment de Washington pendant deux décennies, a été battu dans sa tentative d'obtenir l'investiture du parti pour le poste de gouverneur.

Les résultats du Colorado font suite aux victoires, une semaine plus tôt, de trois candidats au Congrès à New York, soutenus par le maire Zohran Mamdani, dont deux membres des Socialistes démocrates d'Amérique, ou encore à la victoire d'un membre des Socialistes démocrates d'Amérique lors de la primaire démocrate pour la mairie de Washington – équivalant à une élection dans la capitale américaine – et aux succès électoraux de candidats se réclamant du « socialisme démocratique » à Seattle, Los Angeles, Minneapolis, Chicago, Detroit et dans d'autres villes.

Cette démonstration d’appui de masse au socialisme, dans un pays où ce dernier a été diabolisé par les médias, les apologistes universitaires du capitalisme, les deux principaux partis politiques et le gouvernement à tous les niveaux, revêt une importance capitale. Nous assistons à une nouvelle étape de la radicalisation politique de pans toujours plus larges de la population. Le discours officiel de la politique américaine, depuis un siècle, reposait sur l'affirmation que les États-Unis sont le seul pays où le soutien au socialisme est définitivement exclu. Ce discours est en train de s'effondrer.

Les conditions à l'origine de ce changement sont faciles à identifier. La société américaine est gouvernée par une oligarchie financière qui fonctionne de plus en plus comme une organisation criminelle. Des travailleurs incapables de payer leur loyer ou de réparer leur voiture voient un président s'enrichir, ainsi que sa famille et son entourage, à hauteur de milliards de dollars, tandis que son administration arrête des immigrés, déploie des troupes dans les villes américaines, fait la guerre à l'Iran et au Venezuela, et arme et finance le génocide à Gaza.

Les millions de personnes qui ont participé aux manifestations « No Kings », à l'instar des millions d'électeurs qui votent aujourd'hui pour des candidats se réclamant du socialisme, réagissent à la fois à des conditions de vie insoutenables et à l'atteinte aux droits démocratiques et à l'escalade de la guerre.

Cette radicalisation est le fruit de la colère suscitée par le déclin du capitalisme, de plus en plus considéré – et à juste titre – comme la source de la crise sociale. Un sondage récent a révélé que 62 % des jeunes ont une opinion favorable du socialisme ; un autre a montré que les jeunes le préfèrent au capitalisme dans une proportion de deux contre un. La confiance dans la capacité du marché à « régler les problèmes » s'est évaporée. De nombreuses personnes ont conclu, d'après leur propre expérience, que le système est truqué contre elles.

Au sein de la classe dirigeante, ces événements entrainent de la nervosité. Trump et les républicains ont réagi aux résultats des primaires à New York et au Colorado par des dénonciations hystériques du « communisme », reconnaissant ainsi, à leur manière, que l’évolution à gauche de l'opinion publique menace la richesse et le pouvoir des oligarques milliardaires.

« C'est la plus grande menace pour notre pays, surpassant même la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale, Pearl Harbor et le 11 septembre », a publié Trump sur les réseaux sociaux. « C'est une menace plus grave, potentiellement plus grave encore, car c'est comme un cancer qui se propage, et il faut l'arrêter au plus vite. »

Le mouvement Third Way, un groupe de démocrates « centristes », a publié un manifeste réaffirmant son attachement au « capitalisme » et à la «responsabilité budgétaire » ainsi qu'au « maintien de l'ordre ». Dans une tribune publiée dans le Washington Post, les dirigeants du groupe présentent positivement la purge maccartiste des syndicats et du Parti démocrate, déclenchée en 1947 par Walter Reuther et Hubert Humphrey, comme modèle pour une nouvelle chasse aux sorcières anticommuniste.

Le représentant Josh Gottheimer, démocrate du New Jersey et fervent sioniste, a qualifié d’« aberrations » les victoires des candidats opposés au génocide israélien à Gaza. « Nous devons nous battre bec et ongles pour empêcher notre parti d’être pris en otage par les socialistes », a-t-il déclaré. « La plupart d’entre eux sont des semeurs de troubles, pas des personnes qui cherchent des solutions. »

C’est dans ce contexte qu’il convient de lire la tribune publiée jeudi sur Substack par l’économiste et commentateur pro-démocrate Paul Krugman, intitulée « Il y a très peu de socialistes en Amérique ». Krugman s’attache à expliquer que toute cette affaire repose sur un malentendu. « Très peu d’Américains – même parmi les politiciens qui se disent socialistes démocrates – sont réellement socialistes », écrit-il. Ce que les gens soutiennent en réalité, c’est la « social-démocratie », une idéologie qui «accepte de vivre dans un système économique largement régi par le marché, où certains gagnent beaucoup plus d’argent que d’autres ».

Il concède qu'il existe « un véritable mouvement de consternation face à une économie qui favorise de plus en plus une poignée de milliardaires », mais ceux qui se disent favorables au socialisme « ne réclament pas une dictature du prolétariat ». Quant aux « radicaux de gauche américains », ils « n'ont aucune chance réaliste d'arriver à leurs fins ».

Krugman se met des oeillères et tente de se convaincre lui-même, et de convaincre les classes sociales privilégiées au nom desquelles il parle, que les millions d'Américains qui votent pour des candidats se disant socialistes ne le pensent pas vraiment.

Les Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) sont les premiers à bénéficier de la radicalisation politique aux États-Unis. Mais malgré toute leur rhétorique, c'est un parti bourgeois sans programme viable pour lutter contre la pauvreté, la guerre et les atteintes aux droits démocratiques qui sont à l'origine de ses succès électoraux. C'est une faction du Parti démocrate, étroitement liée à l'impérialisme américain, à tel point que son fondateur, Michael Harrington, a mérité le surnom adéquat de « socialiste de département d'État ».

Ses candidats affirment que ce pays devrait placer les intérêts des travailleurs au premier plan. Mais comment y parvenir ? Par quel mécanisme ? La monopolisation des richesses et du pouvoir par l'oligarchie et l'appauvrissement de la classe ouvrière ne sont pas le fruit de politiques erronées. Ce sont les deux faces d'une même médaille, ancrée dans la propriété privée des moyens de production et la subordination de tous les besoins sociaux au profit.

Promettre que les intérêts des travailleurs primeront, tout en laissant intacts les banques, les entreprises et l'État capitaliste, c'est promettre une réconciliation entre le loup et l'agneau.

Le bilan de Mamdani, six mois après son entrée en fonction, illustre parfaitement cette réalité. Ce socialiste « pragmatique » s'est employé à briser les grèves des infirmières de New York et des employés du Long Island Rail Road, a renié sa promesse électorale concernant les allocations logement au nom de la rigueur budgétaire, a maintenu intact le budget de la police, qui se chiffre en milliards de dollars, et s'est rendu à la Maison-Blanche pour négocier avec Trump.

La radicalisation révélée lors des primaires annonce un mouvement de la classe ouvrière elle-même, et c'est là-dessus que tout repose. L'histoire a démontré où mène la trahison des espoirs des masses. Durant ses campagnes électorales, Sanders a promis une « révolution politique » pour finalement apporter son soutien à l'establishment du Parti démocrate, contribuant ainsi à créer les conditions politiques de l'ascension de Trump. Lorsque les candidats des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA) trahiront les espoirs placés en eux – et ils le feront –, le bénéficiaire ne doit pas être la droite fasciste, mais un véritable mouvement socialiste de la classe ouvrière.

Cela exige la lutte pour un programme qui s'attaque réellement à la source de la crise : le déclin progressif du capitalisme américain et mondial, et l’émergence d'une guerre impérialiste mondiale, chaque puissance capitaliste cherchant à se sortir de la crise par la violence et les bombardements.

La classe ouvrière doit établir son indépendance politique en rompant avec le Parti démocrate et tout le système politique capitaliste. Elle doit lutter pour l'expropriation de l'oligarchie financière et la transformation des banques et des multinationales en services publics sous contrôle démocratique ; l’abolition des instruments politiques de dictature et de guerre de l’oligarchie ; et l’unification des luttes des travailleurs américains avec celles des travailleurs du monde entier.

Aucune de ces mesures ne peut être mise en œuvre par l’État actuel, instrument de l’oligarchie. La question du pouvoir est cruciale : quelle classe gouvernera ? Les revendications de la classe ouvrière ne peuvent se réaliser que par un mouvement de masse indépendant, aboutissant à la conquête du pouvoir politique par la classe ouvrière et à l’instauration d’un État ouvrier, qui réorganisera la vie économique en fonction des besoins sociaux, et non du profit privé.

La question décisive est la construction d’une direction révolutionnaire au sein de la classe ouvrière luttant dans tous les combats pour développer ce programme et cette perspective. Nous exhortons les travailleurs et les jeunes qui cherchent un moyen de lutter – qui comprennent que le socialisme n’est pas un slogan mais une nécessité – à rejoindre et à construire le Parti de l’égalité socialiste.

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